L'Art du serrurier
candidats pendant près de cinq cents ans*. Toutefois, ce serait mal connaître l'ingéniosité de nos vieux serruriers que de les supposer copistes trop fidèles et reproducteurs inintelligents. Chaque siècle entraina des transformations dans le goût, et ces transformations se reflétèrent dans la façon d'interpréter le modèle obligatoire; on respecta à peu près la forme initiale ou pour mieux dire l'intention qui avait présidé au choix et à l'élaboration de cette forme, mais chaque période modifia au goût du jour le programme que ses candidats avaient à subir. La réunion de cinq de ces petits chefs-d'œuvre (fig. 91 à 95) qui accompagnent ce chapitre montre assez quelle transformation ce modèle singulier subit en traversant les âges.
Nous ajouterons que, pour la confection des clefs d'armoire, de coffre et même d'appartement, qui furent toujours fabriquées en nombre, à partir du xvi* siècle, bien qu'on continuât de les exécuter aux dépens du fer, on commença d'employer des procédés économiques. On leur donna d'abord leur forme générale à l'étampe, ce qui diminuait considérablement la première partie du travail. Une fois cette forme imprimée, on n'avait plus qu'à évider l'anneau, à aviver au burin l'ornementation, qu'on achevait au oiselet et au rifloir. Plus tard on substitua au travail toujours un peu incertain de l'étampe l'action plus pré cise du balancier, saisissant la pièce rougie et la forçant, par une énergique pression, à épouser le dessin gravé dans ses matrices. Mais ces simplifications de travail, auxquelles on recourut aussi pour la confection des poignées de tirage, des rosaces, des pommes de pelles et de pincettes, etc., exigeaient, nous l'avons dit, une fabrication courante. Le prix toujours élevé des étampes et des matrices, pour ne pas devenir
1 On peut dire que ce type demeura en honneur presque jusqu'à la fin de la corporation, car une gravure de Bille (voir la suite de ses planches, pi. XIV, fig-. 8) datée de 1776 le fait figurer parmi les pièces qu'on demandait encore à cette époque.
trop onéreux, demande, en effet, à être réparti sur une certaine' quantité d'objets fabriqués. Pour les pièces uniques ou exceptionnelles on continua de prendre dans la masse. Ce genre de travail, toutefois, se fit de plus en plus rare, et, pour des raisons que nous avons déjà dites, on fut insensiblement amené à donner la préférence au bronze fondu et ciselé et même à l'argent, d'un mise en œuvre infiniment plus aisée.
Tels sont les différents modes de fabrication, les différents procédés employés par les serruriers pour l'exécution de ces beaux ouvrages qui nous séduisent par la noblesse de leurs formes, par la beauté de leurs contours et par le contraste que présente leur souplesse élégante comparée à la rudesse du métal employé. En décrivant sommairement ces modes et ces procédés, nous n'avons point eu la prétention d'enseigner la pratique d'un art qui, plus que tout autre, réclame un long entraînement, un exercice assidu, une éducation laborieuse. C'est à force de forger que l'on devient forgeron. C'est seulemem devant l'enclume ou devant l'établi, le marteau ou la lime à la main, qu'on peut devenir un serrurier émérite. Aussi notre but, infiniment plus modeste, se trouvera-t-il atteint si nous avons suffisamment éveillé l'attention de nos lecteurs pour que dorénavant ils prennent quelque plaisir à remarquer les curieuses œuvres de fer qui foisonnent encore dans nos palais, dans nos édifices publics et nos habitations privées, et pour qu'ils s'intéressent à la contemplation de ce qu'on peut appeler, sans exagération et sans emphase, « les Beautés de la Serrurerie ».
Fig, 96, ■■« Clef étampée et reprise à la lime et au ciselet.
DIUXIEME PARTIE