Mémoires secrets, t. XYIII, p. 103 et
lement les princes et les rois qui montraient cette condes»fendance flatteuse pour l'art qui nous occupe. Le clergé, la noblesse, la bourgeoisie, lui témoignaient des sentiments aussi favorables.
La plupart des grands travaux de serrurerie exécutés dans la seconde moitié du xviii® siècle furent, avant leur achèvement complet, l'objet d'expositions publiques auxquelles les amateurs se rendaient en foule. En 1760, le serrurier parisien Pérès, avant d'expédier à Bourges les grilles qu'il destinait à la cathédrale, dut les exposer dans son atelier de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. L'année suivante. Doré obtint du clergé de Saint-Roch la permission de faire juger par les connaisseurs la grille qu'il venait de poser dans cette église, et le Mercure, organe attitré des gens de goût, dans son numéro de janvier 1761, comble de louanges méritées et l'œuvre et son auteur. En 1763, Veyrens, dit Vivarais, serrurier à Corbie, acheva, pour le principal autel de l'abbaye de Valoire, un palmier de vingt et un pieds de hauteur, qu'il dut, avant sa livraison, porter à Amiens, où il demeura exposé pendant plusieurs jours à l'admiration du public. Six ans plus tard, le serrurier Gérard, demeurant à Paris, rue Bordet, ayant exécuté pour l'église Sainte -Geneviève un dais tout en fer, d'une légèreté et d'une richesse exceptionnelles , prit le parti de le montrer chez lui trois jours par semaine, en faisant payer trois livres pour le voir^. Tous ces faits peu connus prouvent assez de quelle curiosité les nombreux amateurs de ces sortes d'ouvrages étaient alors animés. Un dernier trait nous apprendra de quelle générosité ils étaient capables. L'auteur des Mémoires secrets dits de Bachaumont, rapporte que les chanoines de Saint-Germainl'Auxerrois furent si ravis de la clôture du chœur, livrée et
1. Annonces^ Affiches et Avis divers du 6 juin 1770. — Almanach Dauphin^ à l'année 1777.
mise en place par Deumier, que, « dans leur enthousiasme et par acclamation unanime », ils accordèrent à cet habile serrurier une gratification de 12,000 livres, qui vint s'ajouter aux 38,000, montant du prix convenue Enfin il convient de remarquer qu'en dehors des monuments publics et des palais, des églises et des châteaux, de nombreuses occasions étaient oÊPertes aux serruriers de montrer leur talent et leur goût. Rampes d'escalier, appuis, balcons, furent prodigués à cette époque, et il n'est pas jusqu'aux fermetures de boutiques qui ne leur fournirent le moyen de prouver leur ingéniosité. On peut voir encore au n"* 34 du quai de l'Hôtel-de-Ville, au 123 de la rue Montmartre, rue de Verneuil, n° 64, et rue de Grenelle, en face de la rue de la Chaise, plusieurs de ces devantures grillées, qui nous édifient sur l'importance et l'élégance qu'avaient revêtues, à cette époque, les travaux les plus ordinaires du serrurier.
Après cela, on est amené à se demander comment ce bel art, si fêté, si choyé, si fécond en chefs-d'œuvre superbes, entra si rapidement en décadence, que cinquante ans plus tard il n'existait pour ainsi dire plus.
Le premier coup, il est vrai, lui fut porté par le brusque changement que subit le goût général. Autant l'adorable fantaisie du style rocaille lui avait été favorable , autant le retour vers la tradition classique, qui marque les dernières années du règne de Louis XV, lui fut fatal. Aux gracieuses envolées de ces grilles, auxquelles le fer assoupli prête à la fois sa force et son apparente légèreté, succédèrent des formes bien carrées, bien assises, bien régulières, dont les proportions solides et trapues contrastent avec la maigreur de la matière employée. Ce n'est pas que les serruriers de goût et de savoir fissent alors défaut. Citer les noms de Destriches, d'Olivier, de Roche, de Puzin, de Faure, de
1 Mémoires secrets, t. III, p. 795
Marguerite, de Durand, de Jean-Baptiste Buirette, de Gontou, de Bigonnet, de Ghopitel, etc., c'est assez établir que les artistes de cette époque n'étaient pas inférieurs à leurs devanciers. Ce fait que le roi de Portugal demanda à Destriches les grilles de son palais prouve suffisamment la réputation dont nos forgerons jouissaient dans l'Europe entière. Gontou, en exécutant la célèbre coupole de la halle au blé, montra que la serrurerie était alors capable de résoudre les plus vastes problèmes; mais il suffît de jeter les yeux sur les planches que nous ont laissées Deneufforge et Desbœufs de Saint-Laurent, de contempler la porte monumentale de Paris à Reims, ou celle qui ferme à Tours la cour de la Préfecture, pour reconnaître combien le style classique convient mal à ce bel art. Il ne fallut rien moins que le génie de Bigonnet pour faire de la grille du Palais de Justice la merveille que tout le monde admire.
Ce qui fut plus fatal encore à la serrurerie que ce trop rapide changement de style, ce fut la crise à la fois glorieuse et terrible que la France traversa avec la Révolution. Par ce temps de bouleversements et de guerres, les grands travaux cessèrent brusquement. Plus de palais, plus de châ teaux, plus de logis somptueux à décorer, et surtout plus d'églises. L'indispensable fut seul demandé, et la maind'œuvre se perdit en même temps que le goût acheva de s'égarer. On ne se contenta pas, en effet, de ne plus rien produire; on détruisit ce qui existait. Pour en reprendre le fer, on démonta d'admirables grilles, des portes magnifiques, dont on avait, au surplus, cessé de comprendre les beautés, et cet anéantissement d'un art arrivé à une absolue perfection, ne se manifesta pas seulement dans les vastes ouvrages, mais jusque dans les plus modestes fer metures intérieures.
Déjà, à la fin du xvii® siècle, dans la serrurerie d'appartement, Domenico Gucci avait fait prévaloir l'emploi des grands verrous, des targettes, des boutons de porte, des
poignées d'espagnolettes et des serrures en bronze. La richesse des formes que ce métal prend à la fonte, convenait mieux à la somptuosité débordante du palais du Graad Roi. Au XVIII® siècle, on continua pour les œuvres de pris de recourir au bronze ciselé et doré, et quand on le remplaça pour les palâtres ornés, ce fut par de la fonte de fer Si les travaux de relevage prirent dans les grands ouvrages une importance inconnue jusque-là, ils cessèrent d'être usités pour les petites pièces. La main-d'œuvre n'abdiqua rien de sa délicatesse, et pour bien le prouver, les serruriers, comme chefs-d'œuvre de maîtrise, continuèrent d'exécuter de ces serrures dont la boîte ajourée laisse voir un mécanisme repris à la lime, dressé et poli, qui ressemble, tant il est délicat et fini, à un véritable ouvrage d'horlogerie (voir fig. 78). Ils façonnaient également, comme preuve de leur savoir, de ces clefs traditionnelles don£ la forme typique avait traversé les siècles, en modifiant son ornementation suivant les temps et les styles (fig. 95) Enfin, pour attester que leur bel art n'avait point dégénéré, ils ciselaient encore de ces serrures à architectures compliquées, à orbevoies et à personnages , comme le Moyen Age en a tant produit. L'œuvre de Lamour et ïa suite de planches que Bille grava en 1776 pour le livre de Duhamel du Monceau, nous montrent de ces ouvrages pseudo-gothiques * .
Avec l'aurore du xix° siècle toute cette habileté disparut. La fonte, pour les gros ouvrages, fut substituée au fer forgé , et dans les fermetures intérieures , la serrurerie d'art céda la place à la quincaillerie. En vain, par quelques honorables tentatives, un certain nombre d'artistes éminents s'efforcèrent -ils de réagir contre ces tendances fatales et de ne pas laisser s'anéantir ce bel art. La grille en fer poli et doré qui entoure le chœur de Notre-Dame,