SCÈNE V
la t(^te, et j'aperçois aussitôt, sur la porte de l'auberge à Marie Gibouloi, quoi ? des grosses bottes.
M. DIDIER
Des grosses bottes ?
MAGLOIHE.
Avec des hommes dedans. C'est un de ceux-là, que je me dis, qui aura trouvé l'écurie ouverte, et lui , pas gêné , il y a déposé son poulet-dinde. Je vas y aller voir.
M. DIDIER
Tu as bien fait d'y aller.
AIAGLOIRE.
Vous croyez? vous êtes bien bon!., j'aurais mieux fait de n'y pas aller... je trouve là un troupeau de soldats. Us buvaient , ils riaient, ils jasaient à bouche que veux-tu ? Je ne me laisse pas intimider.
M. DIDIER
Très bien.
MAGLOIRE
Mais non , pas très bien , puisque ça a mal tourné... je dis aux militaires : Militaires, lequel devons me rendra raison?... j'allais ajouter : d'une jument qui se trouve dans l'écurie de M. le Curé? h ce mot, raison... voilà un broulialia qui s'élève; je m'esquive, et comme je sautais le pas de la porte, une botte éperonnée se lève, et je la reçois juste au milieu... de la rue.
Pauvie garçon !
ANNETTE
Ça VOUS a fait mal?
MAGLOIRE
Non, ça m'a fait du bien! (On sonne.) Ah ! si votre neveu était ici, ça nie ferait là un fameux défenseur... d'autant mieux que je reconnaiirais parfaitement celui qui m'a manqué... c'esl-àdire qui ne m'a pas manqué.
(On sonne de nouveau.)
ANNETTE
Voilà deux fois qu'on sonne.
M. DIDIER
Deux fois?
MAGLOIRE
J'ai bien entendu ; mais, dame, s'il faut interrompre une conversation.
M. DIDIER
Va donc !
(On carillonne.) MAGLOIRE.
On y va! (On carillonne plus fort.) Quel carillon ! (Criant.) On y va !
(Il sort.) ANNETTE.
Et moi, M. l'abbé, à quoi puis-je vous être utile?
M. DIDIER
Puisque vous le voulez, mon enfant, allez préparer mon souper. Tenez , la cuisine est là. Dès demain , comme je vous l'ai dit , une autre condition...
ANNETTE , i part.
Allons , il a l'air d'un brave homme !.. à la grâce de Dieu!
(Elle entre dans la cuisine.) M. DIDIER, à la fenêtre.
Dieu me pardonne, Magloire vient d'ouvrir la >
't»»|,()rift à un militaire; l'homme au cheval, sans doute !
SCKNK V.
M. DIDIER, MAGLOIRE, puis JULIEN.
MAGLOIRE, pâle, tremblant, se collant contre le mur et tenant en l'air son falot qui vacllie. C'est lui ! l'homme à la botte !
M. DIDIER
L'homme au cheval ?
MAGLOIRE
L'homme à la botte !
JULIEN, dans la coulisse.
Ai> (le la Paiîsiciinf.
' Dragons, en avant.
Malgré pluie et vent Marchons à la victoire.
Il paraît à la porte , l'air un pi.u ariiiù , 1'- casque lur le coin del'o. reille, elle >aljre «ur l'épaule.l
MAGLOIRE, à part.
A-t-il un air féroce !
JULIEN
Salut au Fénélon de la famille et à sa compagnie.
M. DIDIER
Quelle voix , serait-il possible?
JULIEN , l'embrassant.
Eh bien ! eh bien !.. parent respectable, voilà tout ce que vous dites à un neveu délirât et sensi!)ie. Est-ce que nous ne serions plus cousins, mon oncle?
MAGLOIRE , à part.
Son oncle î
M. DIDIER
si lait... si fait... c'est que la surprise... la joie... le... la...
JULIEN
Ah ! oui , la surprise , !.i joie de me voir ; c'est que je fais partie du camp de Conipiègne, etje suis \ .'nu dans votre cré coquiii de village avec Beituid et lîriolet... Bertaud, dit le rapilaine Laiilague, un chien fini !.. qui a déjà tué tiv)is fois son homme par un coup de llaaeoMnade tiré en riposte. (Se mettant en garde et poussant une botie à Magloire.) Ah ! houp !.. mais qu'avez-votis dfiiu-, mnii vétéran? vous ouvrez des yeux! esî-ce que \ IIS êtes indisposé contre moi, à cause de Mouslaganem? mon petit nra!)e , que ce matin, en passant, j'ai mis de plaiiton dans votre écurie.
Ah ! c'était déjà toi ?
JULIEN
Moi-même... propre original !.. quand on a un oncle, et que l'oncle a une écurie !.. à moi le râtelier , ça coule de souire.
MAGLOIRE, à part.
Comment, c'a été enfant de clioeiir, ça?
M. DIDIER
En vérité, plus je t'examine, et moins je te reconnais...
JULIEN
Parbleu! Julien Didi-T, voire petit Julien , sarpejeu! je vas vous mettre xi soleil Unis sises • avantages tant physiques que moiaux.
MAGLOlRE,à part.
On nous Ta changé à l'armée, c'est sûr 1
JULIEN
Ani des Moutards de Paris.
Regardez-moi, je suis bel homme; C'est pour le cœur qu'on me renomme, Je bois , je fume , et caetera , Je m' bats , en veux-tu , z'en voilà ; D' mon naturel j'ai l'humeur douce, Mais dès qu'à la moutarde on m' pousse, Je tap' comme un ch'napan
Pan!
J'y vas tambour battant ,
Tant, Qu' chacun s' dit : C garnement.
C'est vraiment 1' tremblement,
L' tremblement , (bis.) De tout le régiment.
M. DIDIER
Le pauvre cnfaiit, on l'a ensorcelé.
MAGLOIRE, à irart.
Oh ! abomination de la désolation !
JULIEN
S'il s'agit de la beauté, article second !
Près d'un tenJioii mon cœur s'allume, Tandis que plus d'un rival fume; Pour moi tout le se\e est en ieu ; Mais d' l'amoiir je n' fais qu'un jeu I Partout je compte des conquêtes!
Que de mallKuireuses j'ai faites!
Trois par dt^pailement!
Vlan!
J'y vais tambour battant.
Tant, Qu' chacun s' dit : Ce garnement, C'est vraiment L' tremlMement Pc tout le régiment.
MAOLOIIAK.
C'est à fuii e crouler la maison !
M. DIDIER
Ce n'est pas possible ; ce n'est plus sa petite l'oix (lùice!..
JUMEX.
Enfin , vous voyez l'élève chiM-i du fameux Bcrtaud, dit le capiiaiiie Lablague... mais vous 3e connaissez pas Bertaud, ici?
(Il va déposer son casque et son sabre.) M. DIDIER.
Et Dieu nous garde de le connaître ! (a i)art.) Et se (îonncr ainsi en spectacle devant ce jeune jarçon. (Haut.) Magloire?
MAGI.OIRE.
jMonsieur le Curé?
M. DrOfER.
Va mcltre deuï couverts dans ma chambre?
maoloire.
On y vn... ot 'oite fois je ne demande pas nieux! on y va. (a pan, rei^anlant Julien.) Ou'a- ,-il fait lie son innocence, le nialiieureux? (Magloire va pour sortir.) JVUl.S.
Ah! dites donc, camarade... (Magloire se re-
«^ tourne.) sjl venait me demander, mon ami Bcitaud... avec Briolei... ouvrez les portes,
MAGLOir.K.
Oui, camarade... (a part.) Par exemple!., veux-tu te cacher, vilain ! (il soru)
M. DIDIER, à Julien, le prenant par le bras.
Voyons, maintenant que nous voilà seuls, avoue-moi, mon petit Julien, que tout ceci n'est qu'un jeu, et que vous n'êtes pas aussi mauvais sujet, que tu voudrais me le faire croire... hein?
JULIEN
Mais au contraire, excellent dragon, parfait cavalier, troupier fini.
M. DIDIEB,
A la bonne heure.
JULIEN
Adoré de mes chef , jamais puni , mis à l'ordre du jour de l'armée... et la croix... la croix!.. quand on voudra me la donner.
M. DIDIER
Alors mon pauvre garçon , il faut que tu sois malade.
JULIEN
Ah! bien oui!., il y a bien quelque chagrin dans le fond... mais du reste !..
Ain: Au caliarct.
Que parlez-vous de maladie,
De vous revoir n'ai-j' pas 1' bonheur?
C'est un des beaux jours de ma vie.
Foi de dragon , paroi' d'honneur l
En complimensje n' suis pas fade.
Mais je r'trouv' mon pèr' , mon soutien...
Non r corps ne peut pasCtr' malade.
Quand le cœur se porte si bien.
M. DIDIER, l'embrassant.
Mon .Tulien ! enfin, je te retrouve ! voilà ta petite voix qui revient... je ne t'ea veuxpas, je suis loujouis bonhomme... co!:ime tu sais... aimant io petit mot pour rire... mais quand tu m'écris, tu as des expressions moins... et des manières plus... enlin , pliisédiliaiites.
jt ï.u:.v.
Ah ! pour ce qui est del'épistolaire, je me rappelle vos défuntes leçons, mon oncle, lorsque sons le nom d'enfant de chœur, jetnn^ cornichon adolescent, j'écrivais sous votre dictée; et puis, il faut le (lire, les camarades m'aidcnlnn peu.
M. DlDIl'R.
Ainsi, tu mentais donc, quand, dans ta dernière leiire encore, tu tue dcinairiais de l'argent l)our répandre en secret des bienfaits sur la veuve et sur l'orphelin.
JULIEN
Oh ! pour la veuve et l'orphelin , c'était la vérité, mon omle; la veuve, l'ennne resiierinlilo, notre estiiuablo ciiiiliiiière. .. ui:e sainte. <|iii)i! et qui vend une ean-de-vie, que c'est comme un velours sur l'estomac. Kigui'e/.-v<ms que cette pauvre femme, la veuve du sergent, est roslce seule au .nonde, avec quatre enfaiis! des Chérubins ! et ce que je vous demandais , c'était pour I elle.
M. DIDIER
A la bonne heure !..
JULIEN
^ C'est qu'elle est (ière cette femme, quoique
va