CHAPITRE V
Essai d'interprétation.
Sommaire. — 1. La production du sexe masculin peut être déterminée par une nutrition défectueuse. — I. L'excès de mâles ne serait donc pas un bien.
Les faits les plus importants en notre matière viennent d’être condensés en une loi générale. Y a-t-il lieu de chercher au delà ?
A coup sûr,une loi, expression d’une relation constante entre des phénomènes, a par elle-même son prix pour la science. Toutefois, c’est une tendance inhérente à notre esprit de vouloir remonter toujours plus haut dans la série des causes, et de chercher aux lois mêmes des explications. Il faut sans doute procéder avec beaucoup de prudence en une semblable investigation, éviter surtout l’hypothèse aventureuse et le recours aux entités métaphysiques. Il faut aussi savoir avouer son ignorance et distinguer avec soin, dans les théories que l'on est amené à émettre, le certain, le probable, le possible. Mais, à ces conditions, la voie reste ouverte el nous avons le droit de nous y engager.
Les deux fails capitaux à expliquer sont : la natalité supérieure des mâles et leur mortalité supérieure. On sent bien que toute théorie cohérente devra vouloir en rendre raison, par exemple en les raltachant tous deux à une cause initiale, dont ils seraient à litre égal les effets. En peut-on trouver une semblable ?
Ecartons d’abord du débat certains éléments accessoires. A la plus grande mortalité des mâles, concourent divers facteurs qu'il ne faut énumérer que pour les éliminer aussitôt. En premier lieu, par le fait seul qu'ils sont plus nombreux à la naissance, on peut s'attendre à ce qu'il en meure plus. Supposons que le taux de la mortalité soit le mème pour les garçons et pour les filles. Frappant proportionnellement deux masses inégales, il enlèvera chaque année plus d'éléments à la plus forte. Par ce seul fait, elles finiraient un jour, logiquement, par être ramenées au même niveau, pourvu que ce taux füt assez élevé. — En second lieu, il existe incontestablement des facteurs «hystérogènes », comme on dit quelquefois, c'est-à-dire non primordiaux, qui relèvent le taux de mortalité des hommes, comparé à celui des femmes. C'est ainsi que l'exercice des professions dangereuses, lequel est presque exclusivement le fait de l'homme, opère en ce sens d'une façon très importante. Et c'est pourquoi ce relèvement comparatif s'opère si notablement à partir de la vingtième année. Il est vrai que, chez les femmes, une cause spéciale de mortalité intervient vers le même âge : c’est la maternité. Mais on sait aujourd’hui lutter très efficacement contre les périls que l'accouchement fait subir à la mère, et les morts en couches où par suile de couches ont, en notre pays. beaucoup diminué dans ces dernières années. Il semble donc logique de croire que les deux sexes se trouvent.
CHAP. V. — ESSAI D'INTERPRÉTATION ps:
au cours de l'existence, assez inégalement exposés, et que c’est le sexe masculin qui l’est sensiblement le plus.
Mais le centre du problème n’est pas là. La vraie difficulté, c'est de comprendre pourquoi, à l'origine, la mortalité masculine est si fort supérieure à la mortalité féminine. Nous avons vu, en effet, qu'elle est bien plus grande que cetle dernière, dans les cinq premières années de l’enfance, surtout dans la première année, et plus encore dans la vie intra-utérine. C’est cette faiblesse congénitale du mâle qui est à expliquer.
Eh bien ! il y a une hypothèse qui permet de se rendre compte de cette faiblesse en mème Lemps que de l’excédent des procréalions masculines. C'est celle d’après laquelle le sexe mâle provient de conditions nutrilives moins favorables que le sexe féminin. Cette hypothèse a été émise bien des fois par des biologistes et nous avons signalé précédemment les principaux travaux où elle est exposée (1). Nous avons vu qu'elle peut être formulée, soit que l’on considère la détermination du sexe comme postérieure à la procréation (théorie épigamique), soit qu’on la regarde comme concomitante à ce phénomène {théorie syngamique), soitqu'on Py jugeantérieure (théorie progamique) Et nous avons même trouvé, chez les auteurs qui admellent celte dernière théorie, deux façons différentes de la présenter: les uns attribuant l'excès de naissances masculines à une alimentation trop peu abondante des parents, un autre (le professeur F. Houssay) l’attribuant plutôt à leur intoxication. Quelle que soit celle de ces interprétations qu'on adopte,ce serait toujours aux conditions nutritives que se rattacherait le détermi-
(4) Chapitre 1, $ I.
nisme du sexe, et ce serait par une moins bonne nutrition que s’expliquerait la procréation ‘du mâle. La loi biologique en vertu de laquelle ia reproduction dérive de la nutrition, trouverait là une application de plus.
Ces idées peuvent-elles être étendues à l'espèce humaine ? Nous ne faisons aucune difficulté pour l’admettre. Car il n'y a point de raison pour que les règles qui dominent toutes les autres espèces animales se trouvent ici en défaut. Ily a même mieux. Le problème ne se voit pas compliqué, pour l'espèce humaine, de la question du choix à faire entre les théories épigamique, sysgamique ou progamique. Car ici, à quelque moment que se place la détermination du sexe, ce seratoujours la nutrition des parents qu'il faudra considérer, C'est évident si l’on tient pour l’une des théories progamique ou syngamique. Mais cela reste encore vrai si l’on adopte l'hypothèse épigamique. En effet, pour celle-ci, le sexe de l'enfant humain se détermine dans les premières semaines de la vie intrautérine. [dépend de son alimentation. Seulement, celleci dérive de l'alimentation de sa mère. Ce serait donc, en cette hypothèse, sur la nutrition maternelle qu’il faudrait agir, si l'on voulait influer sur le sexe de l'enfant. En définitive, la nutrition des auteurs ou au moins de l’un d'eux domine forcément la sexualité du rejeton. Et les analogies tirées des autres espèces animales conduisent toujours à penser que les conditions nutritives favorables mènent à la production du sexe féminin.
Que faut-il entendre au juste par conditions nutritives ? Lesquelles sont favorables ; lesquelles, défavorables? II n’est pas extrèémement facile de le préciser dès à présent. Il semble toutefois que deux facteurs doivent entrer en jeu: la quantité des aliments el leur qualité. Pour que les conditions soient favorables, la nourriture
devra être ample, d’une part, et saine, de l’autre. Il faudra une suffisanie quantité de substances ingérées, et il sera également nécessaire que ces substances soient assimilables, ne soient pas toxiques. Le rôle de chacun de ces deux éléments a pu être, dans certains cas, montré dans la génération des animaux, par les expériences que nous avons résumées au début de ce travail. Pour l’homme, où l’expérimentation ne semble pas acluellement possible, nous citerons bientôt des faits d’observations qui le mettent aussi en lumière.
Dès maintenant, indiquons d'un mot comment celte notion peut nous aider à résoudre le problème posé tout à l'heure. Nous avons vu qu'il est procréé plus de garçons que de filles, et qu'en revanche il subsiste moins des premiers que des secondes. C'estce que l'on peut fort bien comprendre en partant de l'idée que nous venons d'énoncer. Si le sexe mâle dérive de condilions nutritives défeclueuses, c'est, ou bien que les parents ont été peu nourris, ou bien qu’ils l’ont été mal. Dans la première hypothèse, on comprend pourquoi il naît plus de garçons que de filles : c'est qu'une nutrition, qui eût été insuffisante pour déterminer la production d'une fille, a suffi pour amener celle d'un garçon. Et, d'autre part, on ne s’étonne pas que ce garcon, disposant de moins de substances formatrices quen’en aurait unefille, soit moins résistant que ne le serait celle-ci. Dans la seconde hypothèse, on saisit encore plus direclement la cause de Ia fragilité du mâle : elle réside dans les toxines qui altèrent l'alimentation des parents et celle de l'embryon. Et l'on entrevoit encore la cause de sa fréquence : elle lient à ce que l'intoxication des auteurs doit se répercuter sur plus de la moitié de leurs descendants. La première explication parait plus probante en ce qui concerne l'abondance
des mâles ; la seconde, en ce qui regarde leur fragilité. Comme elles nesontnullement exclusives l’unede l’autre, mais doivent êlre au contraire combinées, leur juxtaposilion explique le phénomène tout entier, sous ses deux faces.
Tout ceci se lie, d’autre part, au principe posé au début de cette étude : l’étroite corrélation des phénomènes biologiques et des phénomènes sociaux. Nous venous d'être amené à penser que le sexe d’un enfant se rattache à la nutrition de ses parents et à la sienne propre. Or, cette nutrilion dépend des conditions économiques ; elle varie suivant ce que sont la production, la répartition et la consommation des richesses dans le milieu humain considéré, dans la nation, la région, la classe, la famille auxquelles cet enfant appartient. On devine dès lors combien la solution des problèmes sociaux pourra exercer d'action sur celle du problème, en apparence purement biologique, que soulève la détermination du sexe.
Sans insister pour le moment sur ces considérations, auxquelles nous serons amené d'ailleurs à revenir bientôt, signalons ici une autre question, étroitement unie à la précédente.
En démographie, comme dans toutes les études qui concernent le fonctionnement des sociétés humaines, il arrive le plus ordinairement que les auteurs ne se bornent pas à constater les faits, mais qu'ils émettent sur eux des jugements de valeur, c’est-à-dire fes qualifient d'heureux ou de funestes, de bons ou de mauvais.
On peut estimer que telle n’est pas la vraie tâche de la science, que le rôle propre de celle-ci doit se horner à observer les phénomènes, à les classer, à en découvrir les causes et les lois. On ferait remarquer, en ce sens, que la science doit viser à l’objectivité, et que, dans les jugements sur le bien et le mal, il se glisse forcément un élément de subjectivité qui leur ôte le caractère de simples constatations, vérifiables et acceptables par tous. Personnellement, nous adhérons volontiers à cette conceplion, et nous ne serions donc pas fâché de voir disparaître de la démographie toute apprécialion sur la valeur des faits. Mais nous devons avouer qu'il faudrait se heurter pour cela à des habitudes établies. Chaque fois, par exemple, qu'un écrivain français parle de {la baisse de la natalité dans notre pays, il ne manque pas d’y ajouter une qualification, le plus souvent pour s’en lamenter ou pour la stigmaliser. Aussi ne faut-il pas s'étonner que, partant des mêmes habiludes, les auteurs qui ont étudié le problème dont nous nous occupons ici, celui du rapport numérique des sexes, aient attribué aux faits une épithète, porté sur eux une appréciation. Nous ‘devons brièvement faire connaître leurs vues à ce sujeë£.
C'est en Allemagne surloul que ces vues ont élé expressément formulées. Les auteurs de ce pays considèrent d’ordinaire la supériorité des naissances masculines comme un bien. Ils accordent au « sexe fort » un avantage absolu sur lautre, et ils estiment que la grandeur d’une nation est surtout liée au nombre des hommes qu'elle renferme. Cela se comprend, élant données les conditions du milieu dans lequel ils vivent : pour son armée, pour son industrie, pour son expansion Coloniale, l'Allemagne a besoin de beaucoup de bras robustes, et elle doit donc voir avec satisfaction, non seu-
lement le chiffre absolu de sa population s'accroître, mais aussi le chiffre des naissances masculines y dépasser notablement celui des naissances féminines. On serait assez porté, en ce pays, à indiquer, comme l’une des causes de la prééminence qu'il s’attribue volontiers sur le reste du monde, le taux relativement élevé de sa masculinité.
Les appréciations des auteurs français sont plus réservées. Peut-être est-ce un sentiment de galanterie qui les empêche d’adhérer à la théorie de la priorité des mâles. En tous cas, ils ne Paffirment jamais qu'avec discrétion. Mais on sent que généralement ils y croient et ne sont pas loin de partager l’idée qu'un excès de mâles estun bien pour une nation. L’un d’entre eux, et des plus qualifiés, laisse entendre, en conversation, que la baisse du taux de masculinité qui s’est produite en France depuis un siècle est un signe de l'épuisement et du recul de la race, un symptôme de déplorable dégénérescence.
À nos yeux,poser la question sur un semblable terrain, c'est la mal poser. C’est juger le phénomène par ses conséquences,au lieu de le rapporter à ses antécédents. C'est employer le langage des causes finales, et non celui des causes efficientes. Car c'est parler comme si le sexe des enfants à naître était déterminé par les besoins sociaux, tandis qu'il l'est par les actions qu'ont subies les organismes des parents. Sans doute, il peut être utile à une nation d’avoir beaucoup de mâles; mais comment concevoir que cette utilité soit pour quelque chose dans les influences qui lui donnent des garcons ou des filles ? D'ailleurs, un enfant procréé n’est pas forcément un enfant né vivant et viable, et encore moins est-il sûr qu'il donnera un ädulte. Or, ce sont les adultes seuls qui im-
portent grandement à la force de la nation. Qu'importe à un pays, au point de vue de sa puissance mililaire, industrielle ou coloniale, qu’il y soit engendré un excès de mâles, si cet excès disparaît avant la naissance, à la naissance, ou dans la première enfance ? Il est vrai, diton parfois, qu'il faut qu’il en soit engendré un excès, pour qu’il en demeure une suffisante quantité plus tard. Mais ne le croyons pas : car si, en procréant moins d’enfants, moins de mâles spécialement, on les procrée plus solides et plus résistants, on sera arrivé au même résultat, plus économiquement; si on a diminué la mortalilé dans la même proportion que la natalité, ce sera tout bénéfice. — Ainsi, voir dans l'excès des procréations masculines un signe de supériorité ethnique, c’est, nous semble-t-il, se tromper assez gravement. Car d’abord, c'est méconnaitre les causes déterminantes du phénomène. El ensuite, c'estlui attribuer des suites qu’iln'aura peut-être pas. il y a là une double faute de méthode, contre laquelle il importe de se prémunir.
Pour nous, s'il fallait donner un avis personnel sur la question, nous inclinerions plutôt vers le sens opposé à celui que nous venons d'indiquer. En effet, si la production du mâle dérive d’une nutrition insuffisante ou vi- <ieuse, l'excédent de mâles démontre, dans le pays où il se produit, l'existence de conditions sociales et biologiques défectueuses. Il est donc, sinon un mal en soi, du moins le signe d’un état de choses désavantageux. En admettant qu'il y ait lieu de poser ce problème du caractère « bon » où « mauvais » d'un pareil fait, c'est la sesonde réponse qui nous paraît la plus soutenable. Car elle se tire de la seule considération des causes efficientes <t de l'application d’un critérium scientifique.
Nous ne méconnaissons pourtant pas qu'il y ait, à cette
façon de voir, une objection sérieuse. L'homme a, en général, plus de vigueur que la femme, aux divers points de vue physique, intellectuel et moral. Il s'élève &d’ordinaire plus haut dans ses créations de loule espèce. Aussi a-l-on souvent considéré le {type masculin comme «plus évolué» que le lype féminin. Mais, si cela est exact, notre conception n'en est pas ébranlée. C’est peutêtre justement parce que l'homme est placé, à ses débuts, dans des conditions plus difficiles, que son essor est plus large. Car, contraint à plus d'efforts personnels, il est par là mème incité à acquérir des qualités supérieures. Si Ja femme naîl avec des réserves alimentaires plus riches, cela facilite son existence, mais cela la dispense d'une activité qui accroîtrait ses facullés et son rendement. Plus sévère pour l’homme, la sélection lui est aussi plus utile. Sans doute ici les influences biologiques du début sont masquées par les influences sociales de la suile : le genre de vie des deux sexes con- “duit l’homme à plus de labeur, done à plus de progrès; mais il est à penser que leur constitution originaire devait déjà mener à ce résullat.
Seulement, comme nous avons eu soin de l'indiquer précédemment, la théorie qui fait naître le mâle d’une nulrilion imparfaile n’est pas encore définilivement établie. Il reste à chercher si tous les faits la confirment. Pour le savoir, il nous faut maintenant procéder à un examen plus minutieux de ces fails, décomposer la masse sur laquelle nous raisonnons en ses divers éléments, et pénétrer en chacun d'eux aussi loin qu’il nous sera possible, pour essayer d'apporter à notre tour quelques éléments personnels à la solution du problème scientifique posé dans celle étude.