CHAPITRE VII
Variations du rapport dans l'espace.
SOMMAIRE. — I. Comparaison des divers pays. — 1. Comparaison des campagnes, des villes et de la capitale. — IL. Comparaison des différents quartiers de la capitale.
La comparaison de plusieurs états successifs d'un même groupe est instructive. La comparaison des états simultanés de plusieurs groupes voisins ne l'est pas moins. Aussi, après avoir examiné comment le coefficient de masculinité varie au cours du siècle dans les pays considérés un à un, devons-nous maintenant chercher comment il varie àune même date suivant les pays rapprochés les uns des autres.
La Statistique internationale du mouvement de la population nous permet encore de faire cette dernière comparaison. Grâce à elle, en effet, nous possédons les coefficients de masculinilé pour les différents pays. En lisant ses tableaux verticalement, on en suit les variations dans le temps; en les lisant horizontalement, on suit
les variations dans l’espace (1). Examinons donc les diverses nalions européennes, à des dates aussi voisines que possible de l'année 1900, aux environs de laquelle des recensements de la population ont eu lieu chez toutes. Les chiffres dont nous allons nous servir sont ceux de la période quinquenvuale 1901 1905. Dans les cas, assez rares, où ceux-ci font défaut, nous donnerons les chiffres de la période quinquennale antérieure, en ayant soin de mentionner en note le fait. Il ne s’agira ici que des enfants nés vivants, et nous fondrons en un même total les légitimes et les naturels.
Rappelons tout d'abord que, pour cette période 1901- 1905, le coefficient de masculinité est, en France, de 104,0.
En Angleterre, il est de 103,7 ; en Ecosse, de 104,2; en Irlande, de 105,4. Pour comparer utilement le chiffre anglais au chiffre français, il faut faire les remarques suivantes. En Angleterre, où a 42 jours après la naissance pour effectuer la déclaration de lenfant nouveau-né; les morts-nés ne sont pas inscrits, ni les enfants nés avant la déclaration. Il en résulte que souvent il n’y à pas trace des enfants décédés peu de jours après leur naissance. Or ceux-ci, nous l'avons déjà vu, sont surtout nombreux parmi les garçons. En conséquence, parmi les engendrés et même parmi les nés-vivants, il y a plus de garçons que de filles qui échappent à la stalistique. Gelte circonstance permet d'expliquer en partie le coefficient particulièrement bas de la masculinité anglaise, qui se trouve légèrement inférieur à celui de la masculinité française.
Dans l’Europe septentrionale et orientale, nous trou-
(1) Voir ces tableaux, pages 187-189 de cette Statistique.
vons les chiffres suivants. Le Danemark a pour coefficient 195,3 ; la Norvège : 106,0 ; la Suède : 105,7; la Finlacde : 105,5 ; la Russie d'Europe : 105,4 (1).
Dans l’Europe centrale, nous constatons que les coetficients sont : 105,8 pour l’Autriche-Hongrie, sans grand écart entre les deux monarchies qui la forment, et 104,2 pour la Suisse (9). L'Empire allemand a un coefficient global de 105,5. Nous avons l'avantage d'en posséder la décomposition pour ses principales parties. Le coefficient passe à 105,4 pour la Prusse ; 105,7 pour la Bavière ; 104,9 pour la Saxe; 104,2 pour le Wurtemberg ; 104,1 pour le grand-duché de Bade. D'autre part, il est de 105,5 pour les Pays-Bas et de 104,7 pour la Belgique.
Dans l’Europe méridionale, il s'élève jusqu’à 111,2 en Portugal (3) et 110,2 en Espagne. Il est encore de 105,7 en Italie. Il monte à 107,9 en Bulgarie (4), reste à 105,7 en Serbie et passe à 106,9, en Roumanie (5).
On remarque sans peine que les pays à coefficient de masculinité peu élevé forment comme une zone dont la France occupe le centre. Autour d’elle (104,0) sont disposées l'Angleterre (103,7), l'Ecosse (104,2), la Belgique (104,7), Bade (104,1), le Wurtemberg (104,2), la Suisse (104,2).
En revanche, c'est dans les péninsules du sud-ouest et du sud-est que se trouvent les laux les plus élevés, en Portugal, Espagne, Bulgarie et Roumanie. Ces pays comptent parmi les moins fortunés de l'Europe.
(1) D'après les statistiques de 1896-1900.
(2) Idem.
(B)Eden
(4) Idem.
(3) Pour ce dernier pays, d’après les statistiques de 1891-95.
Les tableaux de la Statistique internationale en notre matière ne donnent pas de chiffres pour la Grèce, les Etats-Unis (1), le Japon. Seules hors d'Europe, les colonies du Commonwealth australien y sont mentionnées. Nous donnons ici leurs coefficients : Nouvelle Galles du Sud : 104,0 ; Victoria : 105,3 ; Queensland : 104,0 ; Australie du Sud : 106,1 ; Australie occidentale : 105,5 ; Tasmanie : 407,1; Nouvelle Zélande : 105,6. Nous supposons que ces chiffres ne s'appliquent qu’à Ia population blanche.
Quant aux morts-nés, on ne possède sur eux aucune donnée dans le Royaume-Uni, pour la raison que nous venons de dire. En ce qui concerne les autres pays d’'Europe, nous avons marqué les plus récents coefficients de masculinité de leurs morls-nés aux deux dernières pages du précédent chapitre. Ges coefficients sont compris entre 425,3 pour la Finlande et 149,2 pour l'Espagne. Le chiffre français est à peu près à mi-chemin de ces deux extrêmes. On notera dans les pages citées l’affinité que présentent respectivement entre eux : {1° les coefficients des quatre pays scandinaves (Danemark, Norvège, Suède, Finlande) ; 2 ceux de lPAutriche et de l'Allemagne ; 3° ceux de la Hollande et de la Belgique ; 4 ceux des trois pays balkaniques (Bulgarie, Serbie, Roumanie). On
(4) Ce qui ne permet pas de le faire pour ce pays, C’est qu'un certain nombre d'Etats de l’Union n'ont pas un service d'enregistrement obligatoire des naissances. Mais un auteur américain, John Benjamin Nichols, a cru pouvoir indiquer comme coefficients de masculinité dans sa patrie : 105,9 pour les blancs et 100,9 pour les nègres (Memoirs of the American Anthropoelogical Association, vol. I, part 4, february 1904, pages 249-300. Travai] analysé par E. Rüdin dans l’Archiv für Rassen-und (Gesellschaftsbiologie, 1907, pages 390-393.)
pourra aussi, grâce à elles, constater que les taux de masculinité les plus élevés se trouvent, pour les mortsnés comme pour les nés-vivants, dans les pays de l'Europe méridionale et orientale. (C’est encore une confirmation de notre vue générale, d’après laquelle ce taux élevé est lié à de médiocres conditions économiques.
Quant aux faits relatifs aux nés-vivants, qui sont plus étendus et plus probants encore, ils témoignent largementen faveur de notre théorie.
Les pays les plus riches de l’Europe sont ceux qui ont le moindre excédent de garçons ; les plus pauvres présentent le phénomène inverse. Avec l'accroissement de l’aisance générale, la tendance s'affirme à une égalité numérique des deux sexes à la naissance.
Suivre dans l’espace les variations du coefficient de masculinité, ce n’est pas seulementcomparer ce qu'il est dans les pays étrangers avec ce qu'il est en France. C'est aussi distinguer, dans la France elle-même, ce qu'il est suivant les régions. A cetégard, nous avons entreprisdes recherches étendues sur une série de départements. Elles. ont eu pour but de voir, notamment, si les variations locales de ce coefficientprésentaientunlien avecla situation physique de la région considérée. Aussi devons-nous en réserver l'exposé pour le chapitre où nous traiterons des influences physiques qui s’exercent sur la masculinité (1). Mais nous pouvons dès maintenant signaler et résumer
(4) Chapitre 1x, S I.
une autre série de recherches, surle même ordre de faits, envisagé à un autre point de vue. Celles-ci ne nous sont point personnelles ; elles ont été effectuées par le Service de la statistique générale de la France. Elles ne divisent pas la population de notre pays par départements, mais elles la répartissent en trois grands groupes : population du département de la Seine, population urbaine (c'est-àdire comprise dans les localités comptant plus de 2.000 habitants agglomérés), population rurale, Le Service a calculé les coefficients de masculinité pour ces trois groupes, et les a fait paraîlre : 1° pour les années 1853 à 4900 inclusivement, dans la Séatistique annuelle du mouvement de la population pour les années 1899 et 1900 (4) ; 2 pour les années 1901 et suivantes, dans les volumes ultérieurs de la même Sfatistique (2), dont la publication s’arrèle malheureusement, comme nous l'avons dit ailleurs, avec les chiffres de 1906. Ces coefficients concernent d’un côté les nés-vivants, de l’autre les morts-nés. Nous allons reproduire ici ceux qui sont relalifs aux dix dernières années, nous étant d’ailleurs assuré personnellement que ceux des années antérieures mèneraient aux mêmes conclusions. Voici d'abord les coefficients relatifs aux nés-vivants (v. 1° tableau p.113).
L'examen de ce tableau montre que, dans le plus grand nombre de cas, le coefficient du département de la Seine est moindre que celui de la population urbaine, et ce dernier moindre que celui de la population rurale. Le fait était — nous l'avons constaté de visusur les tableaux officiels -— plus net encore pour les années comprises
(4) Pages 100 à 105, tableaux 17 et 18.
(2) 1901, page xxvin ; 1902, page xxv; 1903, page xxrr; 190%, page xxiv; 1905 et 1906, page xxx.
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anses Département Population Population de la Seine urbaine rurale OT ie MEN 105 » »
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entre 1853 et 1896. Il va en s’alténuant dans les toute dernières années, où se manifeste une tendance au nivellement des trois groupes de population, tendance qui est du reste frappante en beaucoup d’autres matières.
Il apparaîtra avec plus de netteté, si l’on envisage maintenant les morts-nés. Ici les coefficients étant plus élevés, leurs écarts doivent naturellement être plus sensibles. C’est bien ce qui se réalise :
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Ce dernier tableau montre, d’une façon presque absolument constante, que l'excès des naissances masculines
Worms. 8
est plus grand aux champs qu'à la ville, et plus grand dans une ville ordinaire que dans la capitale. Le fait avait d’ailleurs été relevé par des démographes français (Bertillon père, Levasseur) et les démographes allemands l'avaient constaté aussi dans leur pays.
Comment l’expliquer? Düsing suggère qu'il pourrait tenir à ce que les populations rurales sont les plus endogames, c'est-à-dire celles où fle mariage se contracte le plus à l'intérieur d'un groupe fermé 1), Grünspan indique qu'il peut être influencé par l’âge habituellement plus précoce du mariage à la campagne, car les mariages précoces donnent, comme nous le verrons ultérieurement (2), plus de garçons. Nous nerepoussons ancune de ces deux explications. Elles cadrent mème toutes deux assez bien avec notre théorie générale : car l'endogamie et la grande précocité sont des conditions défavorables pour une union. Mais nous voudrions leur en ajouter une autre : le fait qu'il y a, en général, moins d’aisance à la campagne qu'à la ville, et dans une ville quelconque que dans la capitale. On répliquera peut-être que les condilions sanitaires sont meilleures aux champs que dans les agglomérations urbaines et surtout métropolitaines. Mais cela est-il bien certain? Où donc l'hygiène générale a-l-elle fait de grands progrès, si ce n’est dans les centres les plus vastes ? Où donc l'air et la lumière sont-ils plus parcimonieusement mesurés que dans les chaumières agrestes Ÿ De quel côté l'eau est-elle plus saine et les épidémies sont-elles mieux combattues? Tout compte fait,
(4) Il semble en effet que, dans d’autres cas, l'endogamie coïncide avec une forte masculinité. Ainsi, en Allemagne, où il existe une statistique de naissances par cultes, le plus haut coefficient a été trouvé chez les israélites, qui sont endogames.
(2) Chapitre x, $ I.
les villes, et surtout les capitales, se trouvent dans de meilleures conditions, non seulement économiques, mais
sanitaires que les campagnes.Et c’est pourquoi l'excès de mâles y est moindre.
HT
On pourrait songer à pousser l'analyse encore plus loin. Par exemple, nous avons eu l’idée de comparer entre elles les diverses parties dont notre capitale est formée. Il nous à paru curieux de rapprocher, au point de vue qui nous occupe, l'arrondissement le plus riche de Paris, le VIII, et deux des arrondissements les plus pauvres, le XIIF et le XX°. Grâce à l'Annuaire statistique de la ville de Paris, nous avons pu faire cette comparaison pour une longue suite d'années. De 1880 à 1891, cette publication nous donne les chiffres annuels des enfants nés vivants par sexes et par arrondissements. A partir de 1892 on a même les chiffres des morts-nés par arrondissements. Mais ‘ceux-ci ont dû être laissés de côté par nous, pour que nos lotaux pussent comprendre les années antérieures. Ainsi, nous avons pu dresser les totaux de 30 années (1880-1909), et nous les reproduisons ici:
Arrondissements Garçons Filles Coefficients AT COMENT 19.112 18.250 104,66 DUO ESS ROLE MEN 64.640 61.997 104,26 DOC RE M PE 48.564 47.540 | 102,15
L'écart n’est pas dans le sens que notre théorie aurait prévu. Mais il faut observer que, dans un arrondissement
riche, ce ne sont pas les riches qui ont le plus d'enfants: les serviteurs en procréent plus queles maitres. Puis, les totaux des deux séries ne sont pas assez considérables pour permettre des inductions bien fermes. En somme, ilyalà une question qui demeure ouverte (1). Elle n’est, au reste, qu’une question de détail, et sa solution, quelle qu’elle soit, ne pourrait modifier la conclusion que fournissent de plus vastes ensembles. Cette conclusion est que, daus l’espace comme dans le temps, onu voit l'excès de mâles se réduire quand les conditions d'existence
s’améliorent.
(1) Si l'excédent de mâles provenait de gens très riches, notre théorie pourrait encore en rendre compte. Elle admet, en effet, que cet excès est déterminé par une nutrition défectueuse. La défectuosité peut tenir au manque d'aliments. Mais elle peut tenir aussi au fait inverse, à leur surabondance, qui a des effets toxiques. La suralimentation et les excès des gens très riches pourraient expliquer, au besoin, un surcroît de mâles chez leur
progéniture.