CHAP. VII, — RAPPORT SUIVANT LA FILIATION
Une autre en pourrait encore être proposée. Elle est d'ordre, non plus physiologique ou pathologique, mais psychologique. Dans la famille légitime, pour des causes que nous indiquerons ullérieurement (1), la postérité masculine est souvent plus désirée que la postérité féminine. (es causes ne peuvent presque jamais agir hors du mariage. Il en résulte que le couple légitime continue souvent à procréer jusqu'à ce qu'il ait mis au monde un garçon, et arrêle parfois sa procréation dès qu'il l'a obtenu. Rien de semblable ne vient multiplier les naissances masculines et restreindre les naissances féminines parmi les enfants illégitimes. Chez ces derniers, la distribution des sexes est réglée uniquement par des lois biologiques; chez les autres, des facteurs moraux interviennent. Ainsi se justifierait, d’une facon inattendue, le nom d'enfants naturels qu'on donne à l’une de ces catégories (2).
L'interprétation d'ordre psychologique qui vient d'être présentée nous paraît prendre une valeur toute particulière pour un cas spécial. C’est celui des enfants naturels reconnus par leur père dans l'acte de naissance. Pour l’année 1906, où nous avons éludié les choses en grand détail, nous avons trouvé que le coefficient de maseulinité estchez ces enfants 108,4, très supérieur par conséquent au coefficient constaté chez les enfants naturels non reconnus à ce moment (102,2) et à celui qui caractérise les enfants légitimes (104, 03). Nous verrons de même qu’en Algérie, chez les enfants de pères français,
(1) Voir notre chapitre x1.
(2) Quetelet (op. cit., pages 48-19) indique une explication assez analogue à celle-ci, qui aurait été donnée par Prevost (sans doute le traducteur de Malthus) dans la Bibliothèque universelle de Genève, octobre 1829, pages 140 s.
le coefficient des naturels reconnus est très supérieur à celui des légitimes (1). La cause en est, pour nous, la suivante. Un homme sans postérité légitime est porté à reconnaître un fils naturel, par le désir qu’il a d’assurer la transmission de son nom, d'affirmer la continuation de sa lignée. Il n'a pas les mêmes raisons pour reconnaître une fille naturelle. De ce fait, il y aura bien plus de garçons que de filles qui bénéficieront d’une reconnaissance. Le coefficient de masculinité se trouvera donc irès haut dans cette catégorie d'enfants. La cause du phénomène n'a rien d'organique; elle est purement mentale, à notre avis du moins.
En définitive, le taux élevé de la masculinité chez les enfants légitimes ne s'explique pas nécessairement par une supériorité congénitale de ceux-ci. C’est assez pour que l’objection qu’on en pourrait lirer contre notre théorie générale ne soit pas décisive.
Et,äau contraire, presque tous les faits marqués dans celte partie de notre travail sont venus à l’appui de cette théorie. L'excès de mâles, relativement considérable au début du xix° siècle, va se réduisant au cours de ce siècle à mesure que l’aisance générale s’accroit et que lhygiène collective se parfait. Il tombe à son minimum dans les pays de l’ouest européen — Angleterre et France — où ce double progrès est le plus sensible. Chez nous, il reste plus grand dans les campagnes que dans les villes, et dans les villes ordinaires que dans la capitale. Sa réduction coïncide avec celle de la mortalité, particulièrement de la mortalité infantile. Au total, elle apparaît comme un progrès.
Nous verrons bientôt d'autres faits confirmer encore ceux-là.
(4) Chapitre 1x, $ IL.