CHAPITRE X
Influences psychiques.
Sommaire. — [. Conceptions erronées sur ces influences, — I. Rôle de la volonté des parents. — WII. Ses causes déterminantes et ses effets.
C’est une idée assez répandue, que le désir des parents est pour quelque chose dans la délermination du sexe de leurs enfants. Trois formes, au moins, de cette conception peuvent être distinguées.
La première est extrêmement ancienne. Dès l’époque gréco-romaine, on signale des vœux faits à des divinités pour qu'un enfant attendu naisse d’un sexe déterminé. Des pratiques analogues se sont maintenues, comme on sail, dans la chrélienté, où des prières à Dieu, où des offrandes aux saints ont eu souvent le même objet. Toutes ces pratiques dérivaient de la eroyance à la possibilité d'une intervention surnaturelle dans la fixation du sexe. Par là même elles impliquaient la croyance à une efficacité — médiale — de la volonté des parents, mettant en mouvement cette intervention. De nos jours on a
cherché une explication rationnelle à la persistance de pareilles croyances. On l’a trouvée dans le fait que, après de semblables vœux, les espoirs des parents se sont vus plus d'une fois réalisés, les esprits naïfs ont pris ces coïncidences pour des cansalités, et la confiance en ces pratiques s'en est accrue. Certains théoriciens sont même enclins à penser que les souhaits des auteurs, fortifiés par leur foi dans l’action de leurs prières, ont pu contribuer à produire le résultat cherché, ce qui conduirait à admetrre l’efficacité directe — immédiate — de la volonté des parents.
Ceci nous amène à la seconde forme de la même conception. C'est celle en vertu de laquelle le désir paternel et surtout maternel suffirait par lui-même à orienter dans l’un ou l’autre sens le processus déterminaleur du sexe. On tire argument, à cet égard, du phénomène bien connu des envies maternelles. Tel objet qui aura frappé l'attention et suscité l'admiration de la mère, imprimera, dit-on, quelque chose de sa forme sur l'embryon qu’elle porte en elle. Un enfant, à ce que l'on raconte, ressemblait à lune des plus célèbres statues grecques, parce que sa mère avait contemplé celle-ci avec enthousiasme. Exemple plus vulgaire : une têle piriforme est souvent expliquée par l'envie d'une poire qui serait venue à la mère lors de la conception ou pendant la gestation. Eh bien! c’est de cette manière qu'on entend aussi parfois rendre raison du sexe : en désirant beaucoup un gerçon, disent nombre de gens, une mère a de grandes chances d'en produire un, plutôt qu'une fille. Îl est à peine besoin de dire que, chez les hommes de science, une semblable « explication » ne pourra guère provoquer que des sourires.
Et cependant des auteurs fort sérieux ont émis des
vues qui n’en sont pas très éloignées. Pour divers écrivains allemands, d'un vrai mérite, le fait qu’il naît à peu près autant de garçons que de filles tiendrait à ce que les naissances masculines sont à peu près autantsouhailées, dans la masse de la population, que les naissances féminines. Le fait qu'il y a pourtant un certain excédent des premières liendrait à ce qu'il existe un désir un peu plus grand, dans l’ensemble, en faveur d’une postérité mâle. Ef le fait enfin que cet excédent de mâles est plus grand parmi les naissances légitimes, tiendrait à Ce que ce souhait d’un enfant mâle, qui peut assurer la continuité de la famille et du nom, est plus intense chez les femmes mariées que chez les autres et modèle leur postérité. Voilà la troisième forme de ce que l’on peut appeler la théorie psychologique de la détermination du sexe. Il est clair qu’elle repose, en somme, sur le mème postulat que les deux autres et ne peut pas avoir plus de valeur qu'elles.
Toutes les trois nous paraissent, disons-le nettement, extra-scientifiques. Car nous ne voyons aucun fait qui établisse une action quelconque de la volonté sur la fixation du sexe. À vrai dire, nous ne pouvons pas démontrer, dans l'élat présent de nos connaissances, l’inexistence de celte action. Mais ce serait à ceux qui l'admeltent à en prouver la réalité, et c'est ce que, croyons-nous, ils n’ont pas même essayé de faire.
Pourtant, il ne faut pas repousser trop vite, en bloc, toutes ces conceptions. Il est bien rare qu'au fond d'une théorie ne se cache pas quelque élément de la vérité.
Des faits exacts sont souvent à la base de systèmes erronés. [Il faut savoir les en dégager, pour les faire entrer comme données dans des synthèses plus correctes. Cest, croyons-nous, ce qu'il v a lieu de tenter cette fois.
La volonté n’est pour rien, à notre avis, dans la déterminalion du sexe. Mais elle a une action incontestable sur les conditions du rapprochement des parents. Et, comme elle-mème peut être mise en mouvement par la considération du sexe de l'enfant à procréer, il y a là un réseau de causes et d'effets où cette volonté et cette déterminalion trouvent chacune leur place.
Expliquons-nous. — Voici un ménage qui a déjà des enfants. Ce sont des filles. Il désire avoir un garcon. Dans ce but, les parents continueront à se réunir, jusqu'à ce que leur souhait soit satisfait. Peut-être dans l'intervalle leur sera-t-il né de nouvelles filles, qu'ils ne désiraient point. Mais, sitôt le garçon né, il est probable qu'ils s’abstiendront de procréer à nouveau. Nous ne croirons pas sans doute que leur souhait ait déterminé le sexe de leur rejeton. À coup sûr pourtant, il a rendu possible la venue au jour de cet enfant. Il a donc donné à son sexe la possibilité de se déterminer.
Prenons maintenant une hypothèse différente. Un autre ménage souhaite vivement, comme le précédent, un garçon. Et, d'autre part, il préfère n'avoir qu'un: enfant unique. Le premier rejeton qui lui naît, se trouve être justement un mâle. Le couple va désormais s’abstenir. Sans doute, la nature lui aurait permis d'avoir d'autres enfants. Mais seul, l'événement eût pu dire s'ils auraient été du sexe masculin ou du sexe féminin. Or, justement, la volonté a empêché « l'événement » de se produire. Elle a donc, dans cette hypothèse, qui est à cet égard l'inverse exacte de la précédente, mis le sexe de
ces enfants éventuels dans l'impossibilité de se déterminer.
Ainsi la volonté des parents est une condition de la procréation, et par là même une condition de la fixation du sexe. Or, cette volonté elle-même agil en vue de produire un enfant d’un sexe déterminé. Le désir des auteurs n’est donc pas sans une certaine influence sur le sexe de leur progéniture. On trouve là une manifestation de cette « mentalité » — nous voulons dire de cette intervention de la pensée consciente — qui se montre dans la plupart des actes humains. Le détour qu’elle doit prendre pour agir est une marque de la complexité de ces mêmes actes. Mentalité et complexité, nous avons établi ailleurs, par une démonstration d'un ordre tout à fait général, que ce sont là deux des caractères fondamentaux des phénomènes sociaux (1). Nous en voyons ici une preuve parliculière.
En somme, on doit admettre que certaines influences psychiques opèrent sur la production des sexes, quoique ce soit d’une toute autre manière, bien plus restreinte et bien plus détournée, qu'on ne le croit assez souvent.
IT
Précisons un peu davantage. En notre pays, la postérilé masculine est d'ordinaire plus souhaitée que la pos- Lérilé féminine. Cela tient à une série de causes, dont les principales nous paraissent être les suivantes.
D'abord, il y a un fait de survivance ancestrale. Les
(1) Philosophie des sciences sociales ; tome I : objet des sciences sociales ; chapitre v : caractères généraux des faits sociaux.
religions antiques n’attachaient guère d'importance qu'à la descendance masculine, car c’est par elle seule que se continuait le culte familial. Tel était le principe des cultes. grecs et latins (1). L'idée hébraïque n'était pas fort différente. Le christianisme, à ses débuts, a synthétisé ces deux traditions. IL est naturel qu’il en ait toujours gardé quelque chose. L'influence religieuse agit donc ici dans une certaine mesure.
Une influence des lois et des mœurs vient s’y ajouter. Notre législation a longtemps consacré les prérogatives des mâles quant au droit hérédilaire. Le privilège de masculinité a subsisté pour les successions nobiliaires jusqu’à la Révolution. Pour la succession au trône, il a duré autant que les jrégimes monarchiques. Les mœurs ont étendu cette règle du droit aux successions bourgeoises. De nos jours encore, un établissement industriel, un office ministériel se transmettent de mâle en mâle. Leur chef ou leur titulaire ne les laisse à son gendre que s’il n’a pas de fils. Ajoutons que, si le nom de la famille passe aux filles, l'usage donne à celles-ci le nom de leur mari. La continuité du nom n’est donc réalisée que par la postérité masculine. Pour assurer la transmission de son établissement et de son nom, on souhaite donc d'ordinaire un fils.
En troisième lieu, une cause économique agit encore dans le même sens. Une fille coûte d'ordinaire plus cher à élever qu'un garçon. Elle coûte toujours plus cher à « élablir », c’est-à-dire à doter. Et, en outre, elle rapporte moins. Car elle ne peut pas, d'aussi bonneheure, exercer un métier, el sa profession est d'habitude moins rémunératrice. Voilà encore une raison pour qu’elle soit moins désirée.
(1) Voir Fustel de Coulanges, La cité antique.
L'action combinée de ces trois causes s'exerce par le mécanisme que nous venons de faire connaître. Elle ne peut rien directement sur le sexe. Elle peut beaucoup indirectement, en favorisant ou au contraire en empêchant la procréation. Et cela nous explique, au moins pour partie, une série de phénomènes constatés précédemment.
Cela aide à comprendre, d’abord, pourquoi le coefficient de masculinité est plus fort chez les enfants légitimes que chez les enfants naturels. C'est que, pour les premiers seuls, opèrent toutes ces causes. Nous Pavons indiqué précédemment, et nous avons dit en même temps comment elles relèvent aussi le coefficient de masculinité chez les enfants naturels reconnus (1).
Par là peut s'expliquer encore que le coefficient de masculinité soit plns fort aux champs qu’à la ville (2). Dans les campagnes, les survivances du passé sont plus tenaces : les anciennes idées sur la supériorité des garcons s'y trouvent donc mieux enracinées. D'ailleurs, chez elles, le facteur économique agit aussi beaucoup. On dira qu’il pourrait opérer tout autant dans la population laborieuse des villes. Mais nos ouvriers urbains sont moins prévoyants que nos campagnards.
Eufiu, nous pouvons de la sorte mieux voir pourquoi, dans l’ensemble, le taux de masculinité baisse avec le temps (3). C'est que les idées religieuses s'affaiblissent ; c'est que la loi garde de moins en moins (race du privivilège de masculinité; c’est que les mœurs tendent à effacer l'ancienne hiérarchie des sexes; c'est que les condilions économiques nivellent peu à peu leur coopé-
(1) Chapitre vu.
(2) Chapitre var, S EN.
(3) Chapitre vi.
ralion au travail national et leur rémunération. Si l'excès de mâles se réduit progressivement, tous ces éléments y sont pour quelque chose.
Dans l’ensemble, ces diverses vues ne peuvent guère, croyons-nous, être contestées. Malheureusement, dans le détail, de semblables influences ne sauraient être mises en lumière par les stalistiques dont nous disposons. Comprenons-en bien la raison. On dit parfois que les faits moraux échappent aux constatations de la statislique. Prise dans sa généralité, la proportion est beaucoup trop absolue. Les faits moraux sont dénombrables, sinon dans leur fond intime, du moins dans leurs manifestations extérieures. Tel est le cas, croyonsnous, pour les influences mentales dont il vient d’être question. Elles pourraient être mesurées par leurs effets. Seulement, il faudrait pour cela des statistiques tout autrement détaillées que les nôtres. Il faudrait des monographies de familles, faites au point de vue démique, telles que nous les avons définies au chapitre précédent. Si l’on savait, en France, ou au moins à Paris, combien chaque ménage a eu d'enfants et de quels sexes étaient ses enfants successifs, on serail en état de voir combien de fois se sont réalisées les deux hypothèses sur lesquelles nous avons raisonné tout à l'heure : celle du couple avec filles continuant à procréer jusqu'à la venue d'un fils, et celle du couple unipare s'en tenant à un garçon. On pourrait résoudre une foule d’autres problèmes analogues. On serait,par là, bien près de mesurer la force des tendances qui inspirent les parents au moment de la procréalion, en ce qui concerne le sexe des enfants souhaités... Mais quand aurons-nous un ensemble
suffisant de documents de ce genre ?