CHAPITRE XIT
Influences sociales.
Sommaire. — |. Action des groupements sociaux (race, région, profession, classe, religion). — Il. Action de certains faits sociaux (économiques, politiques, morauzx).
On peut concevoir que des éléments et des faits sociaux d'ordres très divers agissent sur la masculinité. Justifier leur liste et leur classement serait très long. Nous nous croyons done en droit de renvoyer, pour une énumération générale des éléments de la sociélé et des faits qui s'y déroulent, à notre ouvrage sur la Philosophie des sciences sociales (1). EL ici nous nous bornerons à extraire de celte longue énumération ceux de ses termes qui ont un rapport direct avec notre sujet actuel.
Le coefficient de masculinité varie peut-être, dans un mème pays, avec le groupement social auquel appartiennent les parents considérés. Or, les groupements sociaux sont fort multiples. Les uns sont fondés sur l’origine ethnique ; d'autres, sur le voisinage dans l'espace ;
(1) Notamment tome 1, Objet des sciences sociales, chapitre vi,
d’autres, sur le genre de travail accompli : d'autres, sur le rang social occupé; d'autres enfin, sur les affinités mentales et morales des individus. Un même homme appartient ainsi tout à la fois : à une race et, dans lintérieur de celle-ci, à une famille ; à une province et à une commune; à une profession ; à une classe; à une confession et à diverses associations volontaires. Certains de ces modes de groupement peuvent influer sur le phénomène que nous étudions. Cherchons si cette
action est susceptible d’être mise en évidence.
A. — Comment diviser la France au point de vue ethnique ? Une école qui a fait quelque bruit en ces dernières années, celle de l’anthropo-sociologie (dont M. G. Vacher de Lapouge est le représentant le plus notoire) soutient que la France {contient trois races, distinguées par l’indice céphalique, la taille, la couleur des cheveux et des yeux, et auxquelles on peut donner respectivement les noms de Zomo europeus, komo mediterraneus et homo alpinus. Mais elle n’2 pas jusqu'ici apporté de critères permettant de distinguer suffisamment ces trois éléments de notre population. Et elle semble tombée aujourd'hui dans une sorte de discrédit relatif.
Mieux vaut dono s’en tenir à la conception classique des races, qui les distinguait d'après leur provenance historique. À cet égard, on dira qu’il s'est produit en France une superposition et un mélange des races celtique, latine et germanique; et qu'ensuite s’y sont incorporés des éléments norlthmans et arabes, puis des étrangers de toute provenance. 11 faut d’ailleurs reconnaitre que le mélange s’est, dans la généralité des cas, si bien opéré, qu'aujourd'hui il est fort difficile de dire le plus souvent à quelle souche se rattache un Français. On ne
peut donc utilement chercher le coefficient de masculinité des diverses races existant en notre pays, par la raison que ces races n’ont pas de frontières définies (1). Quant aux familles, qui sontles subdivisions des races, nous avons vu un peu plus haut (2) que, pour dégager le coefficient de masculinité propre à chacune d'elles, il faudrait des monographies démiques, dont nous demandons l'établissement, mais qui nous manquent encore.
B. — Les groupements fondés sur le voisinage dans l'espace sont (à l’intérieur d’un même pays) la province, ses subdivisions, el en dernier lieu la commune. Nous avons cherché précédemment s'ils influent sur la masculinilé et nous rappelons ici les constatations que nous avons cru pouvoir faire.
En ce qui concerne les provinces et les départements, ilne nous a pas semblé que cette influence fût bien apparente. Mème en choisissant des régions assez nettement caractérisées par la nature, telles que les régions alpestre et pyrénéenne, ou que les régions littorale et insulaire, on ne trouve pas pour elles un coefficient de masculinité nettement différent de celui de la France entière (3). Il n’en est autrement que lorsqu'on change de continent et qu’on se transporte en Algérie (4).
(1) Il semble qu’on aurait quelques chances d'aboutir en examinant le cas de la race juive, qui a plus que d’autres conservé son sang exempt de mélanges. Mais il sera établi bientôt — quand nous traiterons de l'influence de la religion sur la masculinité (même chapitre, même section, in fine) — que les documents font défaut jusque dans ce cas.
(2) Chapitre x, SLI.
(3) Chapitre 1x, $ I. Les différences les plus saisissables entre départements francais nous ont paru tenir à la richesse.
(4) Id., € IL.
En ce qui concerne maintenant les communes, nous avons montré que leur coefficient de masculinité n’est pas identiquement le même, suivant qu’elles ont un caractère rural ou un caractère urbain. Les premières ont un coefficient plus élevé que les secondes. Et la diminution est encore plus forte, quand on considère l’aggloméralion urbaine par excellence, c'est-à-dire la capitale et ce qui l'entoure immédiatement (1).
C. et D. — La profession et la classe ne sont pas une seule et même chose. La profession de chaque homme est fixée par la nature du travail social auquel il collabore ; sa classe, par le rang qu'il occupe dans la société. Une même profession réunit des hommes de classes bien différentes : par exemple, dans l'industrie manufacturière, il y a des ouvriers, des contre-maîtres, de petits et de grands patrons. Réciproquement, une même classe réunit des hommes de professions très diverses : par exemple, les grands industriels font partie de la classe la plus élevée, au même titre que les dirigeants du monde politique, administratif, littéraire et scientifique. Dans une séance de Ja Société de sociologie de Paris où l’on diseutait sur la définition des classes (2), nous avons proposé de considérer la société française comme divisée schématiquement par des lignes verticales et horizontales, d’une part en professions, d'autre part en classes. Parallèles les unes aux autres, et séparées par les lignes verticales, se trouveraient les professions : agriculture, industrie, commerce, fonctions publiques, carrières libérales, etc... Superposées les unes
(1) Chapitre vu, $ IL.
(2) Séance de 14 janvier 1903, reproduite par la Revue internationale de sociologie, n° de février 1903.
Worms. 14
aux autres, et séparées par les lignes horizontales, se trouveraient les classes : inférieure, moyenne, supérieure, lesquelles naturellement comporteraient chacune des subdivisions nombreuses.
Industrie
Commerce Fonetions publiques
Désignation
Agriculture Carrières libérales
Classe supérieure
Classe moyenne .
Classe inférieure.
Il n’y a pas un critérium unique permettant de ranger un individu dans telle ou telle classe ; mais on y parvient en usant simultanément de plusieurs critères, tels que le montant de sa fortune, le degré d'indépendance de sa situation, la considération dont il est entouré. — Si ces vues sont exactes, on voit le rapport qui unit la profession et la classe. Ces deux unités sociales sont formées des mêmes individus, mais groupés d’une autre façon. Quand on connait la composition complète de l’une, avec ses divisions, on a par là même les éléments de l’autre. Une statistique parfaite des professions, si elle existait, nous fournirait donc le moyen d'établir une statistique des classes.
Cela posé, en quel rapport ces deux groupements — la profession et la classe — sont-ils avec la masculinité ? Pour le savoir, les documents n'abondaïent pas jusqu’à présent. Nous avons, il est vrai, un recensement des industries el professions, précieuse publication qui se fait maintenant à l’occasion du dénombrement quinquennal
de la population française. Mais on ne saurait tout lui demander, et notamment il ne contient pas de données suffisantes sur notre problème. Heureusement, à son silence sur ce point, il est aujourd'hui suppléé partiellement. En effet, l'enquête sur les familles de fonctionnaires, dont nous avons déjà plusieurs fois parlé, permet de résoudre la question pour un très grand nombre de travailleurs. Les résultats partiels, connus en 4908, ne portaient que sur 14.000 enfants environ, issus, soit des employés des administrations centrales des ministères, soit des ouvriers de la ville de Paris. Mille enfants d’employés donnaient un coefficient de 109,30, treize mille en: fants d'ouvriers en donnaient un de 102,9 (1). Mais ces résultats partiels se sont trouvés infirmés par les résultats totaux de l'enquête, quand celle-ci a été complètement dépouillée. Ces derniers ne sont pas encore livrés à la publicité. Mais nous les connaissons par le rapport de M. Lucien March (2). L'enquête dans son ensemble a porté sur près de 600.000 enfants, soit 137.000 enfants d'employés et 434.000 enfants d'ouvriers. Le coefficient de masculinité s’est trouvé de 105,2 chez les ouvriers et de 103,8 chez les employés (3). Il est donc nettement supérieur dans la première catégorie. Ce résultat était facile à prévoir avec notre théorie : car les ouvriers ayant un général moins de ressources, leurs enfants sont pro-
(1) Rapports au Conseil supérieur de statistique en 1908 (extrait du bulletin n° 10), rapport préliminaire de la commission de la statistique des fonctionnaires, page 37.
(2) Rapports au Conseil supérieur de statistique ; commission de la statistique des fonctionnaires ; rapport sur les conditions démographiques générales des familles de fonctionnaires, par M. Lucien March, épreuve du 22 février 1911.
(3) Page 6.
créés dans de moins bonnes conditions économiques, et par suite doivent donner un plus grard excès de mâles. Du reste, ce résultat est corroboré par les autres données de l'enquête. La natalité générale est plus grande chez les ouvriers que chez les employés. Pour 100 mariages avant duré de 15 à 24 ans, on trouve 247 enfants chez les ouvriers et seulement 191 chez les employés (1). Semblablement, la mortalité générale des enfants est plus grande du mème côté. On trouve 202 décès sur 1.000 enfants nés parmi les ouvriers, et seulement 192 parmi les employés (2), Ce rapprochement consolide le lien que nous avons cru pouvoir poser entre la masculinité, la natalité et la mortalité (3). D'autre part, on voit sans peine que le résultat ainsi obtenu est de ceux qui concernent à la fois la profession et la classe. Car, entre employés et ouvriers, il n'y a pas seulement une différence dans la nature du travail, mais aussi une différence de niveau sur l'échelle sociale. Il nous est, par là même, doublement précieux. — Si on voulait le généraliser, on serait conduit à dire que la masculinité décroit quand la profession du père devient plus intellectuelle et sa classe plus élevée. Cette formule concorderait très exactement avec notre théorie générale. Nous en attendons la confirmation des enquêtes ultérieures (4).
(1) Page 3.
(2) Page ©.
(3) Chapitre vi, $ II.
(4) Dans un pays où la distinction des classes sociales est plus tranchée que chez nous, en Suède, une statistique de 1851-1860 donnait les coefficients de masculinité de 98,3 pour les nobles, 105,0 pour les bourgeois et 105,7 pour les paysans. Ces résultats ont été cités par A. Bertillon (article Natalité du Dictionnaire des sciences médicales). On en peut rapprocher les recherches ré-
E. — is groupements entre individus, qui reposent sur des affinités mentales et morales, sont d'ordres mulliples. On peut citer parmi eux les confessions religieuses, les partis politiques, les écoles littéraires, artistiques et scientifiques, les associations de toute sorte : syndicats, Coopératives, mulualités, sociétés amicales, sporlives, etc. Mais, parmi eux, seules les confessions religieuses possèdent une unilé assez ancienne et assez solide pour qu’on puisse songer à chercher si elle exerce une action en notre matière.
En Allemagne, où il existe une stalistique officielle des adhérents aux différents culles, certains auteurs ont songé à calculer le coefficient de masculinité propre à chacun de ces groupes. Mais en France, celte statistique officielle n'existe plus depuis plusieurs dizaines d'années. Peut-on suppiéer à son absence ?
La question ne se pose pas pour les catholiques. Ils consliluent en effet les trente-neuf quarantièmes environ de la population française (du moins si l’on compte parmi eux tous ceux qui sont nés dans celte religion, et non pas seulement ceux qui la pratiquent). Leur coefficient de masculinilé doit donc être, très sensiblement, celui de la populalion générale.
Mais y a-t-il un coefficient spécial pour les protestants el un autre pour les israélites ? Ces minorités religieuses forment des groupes assez nettement caractérisés pour que le problème puisse ètre posé. Spécialement en ce qui concerne les israélites, on peut penser qu'il doit être susceptible d’une solution affirmative, l'unité religieuse
centes de M. Pontus Fahlbeck sûr l'aristocratie suédoise et les autres classes du même pays (voir les bulletins successifs de l'Institut international de statistiqne). Ils apportentune nouvelle
preuve à l’appui de notre théorie.
se doublant ici, d'après l'opinion courante, d'une unité ethnique. Nous avons donc cherché à obtenir des renseignements qui nous permissent de nous fixer. Nous nous sommes adressé, à cet effet, aux autorités parisiennes de ces deux cultes. On a mis la meilleure volonté à nous répondre. Malheureusement, ce qu’on à pu nous dire se réduisait à ceci.
Dans les deux cultes, il faudrait à la naissance un acte permettant d'enregistrer tous les enfants. Chez les israélites, il y a la circoncision, qui est rituellement obligatoire pour les garçons. Mais aucun acte analogue n'existe pour les filles. Tout un sexe échappe ainsi à l'inscription. Et mème pour les garçons l'autorité consistoriale israélite n’a aucune statistique complète : elle ne prend note, en effet, que des cas où les parents lui demandent à ellemême de désigner un opérateur pour la circoncision; elle ignore tous ceux où ils en choisissent un directement, et ceux-ci sont de beaucoup les plus nombreux. Ainsi, de ce côté, aucun chiffre ne peut être produit.
Chez les protestants, on a des registres de baptèmes, pour les enfants des deux sexes. Mais les autorilés cultuelles déclarent que nombre de parents de leur culte ne font pas bapliser leurs enfants. La statistique qu'on pourrait dresser, utile au point de vue religieux, serait donc incomplète au point de vue démique. Car ce qu'il nous faudrait savoir, c’est le nombre d'enfants de chaque sexe qui naissent de parents protestants, et non pas seulement le nombre de ceux dont les parents sont des croyants. — D'autre part, celte stalistique serait aussi sujette à une critique. Le baplème ne suit pas immédiatement la naissance. Les enfants morts très Lôt ne le reçoivent donc pas. Or, nous savons que la proportion de ces décès est plus grande chez les garçons que chez les
filles. On ne pourrait pas, par suite, conclure du rapport
entre les nombres des baptômes dans les deux sexes, au
rapport entre les nombres des naissances masculines et. féminines. — Dans ces conditions, une statistique des
baplèmes protestants n'aurait pas été fort probante pour
nos recherches. Nous n'avons donc point insisté pour
qu’on la dressät à notre intention.
Concluons, dès lors, que rien ne permet dans le présent d'établir pour Paris et à fortiori pour la France des coefficients de masculinité spéciaux aux différents cultes (1).
Venons-en maintenant à l’action que sont susceptibles d'exercer, sur la masculinité, les faits sociaux de diverses natures. Parmi tous ces faits, qui sont innombrables et dont nous avons dressé ailleurs le tableau général, trois nous paraissent susceptibles d’être retenus ici. L'un est d'ordre économique ; un second, d'ordre politique ; un dernier, d'ordre moral.
Au point de vue économique d’abord, nous avons eu mainte fois l’occasion de montrer, au cours de ce travai}, l'influence du facteur richesse sur les phénomènes qui nous occupent. La pauvreté doit amener, nous a-t:il semblé, un particulier excès de mâles ; l'accroissement de la richesse doit être suivi d’une égalisation des sexes. On voudrait pouvoir mettre cette influence en lumière par un fait décisif, tel qu’une élévation du coefficient de
(4) Pour l'Algérie, une circonstance spéciale, d'ordre juridique, nous a permis d'établir celui desisraélites indigènes (chapitre 1x,