CHAPITRE I
Supériorité des naissances masculines.
Sommaire. — [. Généralité et mesure de ce phénomène chez les enfants nés vivants. — II. Sa généralité et sa mesure chez les enfants morts-nes.
Lorsqu'on dépouille les documents que nous venons d'énumérer et de décrire, et lorsqu'on les interroge sur la question du rapport numérique des sexes, on se trouve en face d’une constatation générale, pour ainsi dire invariable : c'est que, en France, les naissances masculines l'emportent notablement sur les naissances féminines. Ainsi, pour la dernière période quinquennale, on trouve les chiffres suivants (1) :
(1) Les premiers figurent dans la Statistique du mouvement de da population pour 1906. Les suivants sont encore inédits. Ils
Worms. 4
Années Naissances masculines] Naissances féminines : L 1906 . 411.311 895.536 NOR re ee 895.045 311.636 LOS DCE PET ARR ER EE 405.460 386.718 1000 ares SF ER RS 393.109 876.456 NOR RESTE ER ESS 395 669 378.121
Ge sont là les chiffres totaux, donnés par les registres des naissances, pour les enfants nés vivants dans l’ensemble de la France continentale (Corse comprise, Algérie el colonies non comprises).
On a l’habitude, en statistique, de rapprocher le chiffre des naissances masculines du chiffre des naissances féminiues, pour la même année ou pour le même groupe d'années, en une expression simplifiée. Quatre procédés d'expression peuvent êlre ici employés. On peut, en effet, chercher, à son gré :
1° Combien, sur un total de centenfants, il naît de gar-
ÇOns ; 2° Combien, sur un total de cent enfants, il naît de
filles ;
3° Combien il naît de filles pour cent garçons ;
4 Combien il naît de garcons pour cent filles.
En pratique, ce n'est guère que le premier et le quatrième de ces procédés qui sont d’un usage courant. Le premier est usité en Angleterre, Le rapport qui en dérive est connu sous le nom de sex ratio. Le chiffre ainsi obtenu pourrait varier de { à 100. Mais il est plus usuel de le diviser par 100, ce qui fait qu’il se présente sous la forme d’une fraction variant de 0,01 à 1.
nous ont été obligeamment communiqués par M. Michel Huber, statisticien au Service de la statistique générale de la France.
En France, en fialie, en Allemagne, on préfère le quatrième procédé. Le rapport qui en dérive est de la forme
100 Plus simplement, on se borne d'ordinaire à
énoncer le numérateur, seul variable, de la fraction, et on écrit 104,5. C’est ce que nous proposons d'appeler le coefficient de masculinité où taux de masculinité. Ge mode d'expression est celui que nous adopterons en cette élude.
Appliquons-le donc dès maintenant aux données qui viennent d'être indiquées. Pour les cinq années 1906 à 1910, nous trouvons un coefficient moyen de 104,46. L'excédent des naissances masculines est donc sensible.
Mais on doit naturellement se demander si c’est là un fait général. Nous venons de voir que l'excédent existe en France pour les cinq dernières années. Qu'en était-il antérieurement ? La slalistique nous permet de remonter jusqu’au début du xx° siècle. Elle prouve que, dans le passé, le même phénomène se produisait déjà, et même avec plus d’ampleur. Notre coefficient a été calculé année par année, et ses moyennes quinquennales ont été établies, à la fois par les stalisticiens officiels et par un homme d’élude indépendant. Nous reproduisons plus loin le tableau de ces moyennes quinquennales (1). Il montre de la façon la plus complète que le coefficient de masculinité a toujours élé, depuis plus d’un siècle, supérieur à 100, et que même il l’a été d'autant plus qu'on s'éloigne davantage du temps présent. Parti d'environ 107 vers 1800, il tombe à 106 vers 1840, à 105 vers 1870, à 40% vers 1900. Le fait actuel, loin d’être exceptionnel, est done un fait constant, et il est même certainement l’atténuation d’un état antérieur plus accentué.
(1) Voir chapitre vi, $ I.
La généralité d'un fait peut s'entendre d'une autre facon encore. Au lieu de chercher s’il est constant dans le temps, cherchons s’ilest constant dans l'espace. Se produit-il dans chacune des fractions de la population française ? ou bien est-il propre à quelques-unes d’entre elles, qui pèseraient sur la moyenne par leur haut coefficient ? Examinons celte question sous différents aspects. On peut décomposer les naissances françaises d’au moins trois façons précises numériquement: 4° par départements ; ® par l'importance de l'agglomération où elles se produisent (campagnes, villes, capitale) ; 3° selon la filiation (légilime, naturelle, avec ou sans reconnaissance). Nous éludierons en détail, un peu plus loin, les résultats de celte décomposition. Mais dès maintenant nous pouvons en donner ici un aperçu général. Tous les départements français, sauf un très petit nombre (trois en 1907) montrent un excédent des naissances masculines, à des degrés divers (1). Les trois groupes rural, urbain et «métropolitain », le présentent, (out en offrant entre eux des distinctions significatives (2). Enfin les trois formes de filiation le mauifestent, avec des inégalités, dont nous aurons à chercher le sens et à montrer la valeur véritable (3). En un mot donc, l'excès de mâles est un fait constant dans toutes les fractions numériquement appréciables de la population française actuelle, bien que son taux ne soit pas le même pour elles toutes.
L’on a le moyen d'aller plus avant. Dans l’espace, on peut sortir des frontières de notre pays, et l'on constatera le même fait à l'étranger. Nous étudierons plus loin un
(1) Voir chapitre 1x, $ I.
(2) Voir chapitre vu, $ IL.
(3) Voir chapitre vin.
tableau qui résume les données relalives aux divers pays d'Europe, pour les périodes les plus voisines possible de l'année 1900 (1). Dans tous, le coefficient de masculinité est supérieur à 100. Même, dans tous,sauf en Angleterre, il est plus élevé qu’en France. Sans vouloir anticiper sur les explicalions que nous donnerons au siège de la malière, constatons qu’on peut lirer, de cette comparaison de la France avec les pays étrangers, une conclusion analogue à celle que nous tirions tout à l'heure de la comparaison de l'état actuel avec le passé dans notre pays. Le phénomène que présente la France est très répandu, el il est plutôt l’atténualion des phénomènes qui se constatent au dehors.
À la rigueur même, on pourrait dépasser les limites dans lesquelles nous venons de nous enfermer. Dans le temps, on pourrait remonter au xvin° siècle, où d'intéressants essais de stalistique démographique ont été tentés par des écrivains estimables, en France et en Angleterre. Dans l'espace, on pourrait sortir de l'Europe et demander des documents, par exemple, aux statistiques officielles des diverses colonies anglaises qui forment aujourd'hui l’Union australienne. On constaterail, une fois de plus, que l'excès des naissances masculines est un fait général, et d'autant plus accentué qu'on s'éloigne plus des conditions de notre propre milieu. Mais tenonsnous-en, pour le moment, aux frontières que nous avons nous-même posées, où la comparaison est possible d'une façon plus directe et, par là mème, plus précise et plus
instructive.
(t) Voir chapitre vu, $ [.
IT
En tout ce qui précède, nous nous sommes référé uniquement au sexe des enfants nés vivants. Mais il ne faut pas oublier que, à côté d'eux, il a élé engendré des enfants morts-nés. Si le nombre de ceux-ci est heureusement moindre (puisqu'il y a environ un mort-né pour vingt nés vivants en France), leur cas n'en est pas moins intéressant à considérer pour la question qui nous occupe.
Eh bien! les morts-nés présentent le même phénomène que les enfants nés vivants, et même ils le présentent avec une singulière exagération. Voici, en effet, parmi eux les chiffres respectifs de garçons et de filles pour les dernières années (1) :
Années Garçons Filles
OO NES re ET NT à 21.507 15.819 LR TRS EE 21.143 15 622 LOS DRE AA Te 21.460 16.076 HADODES OT PRE SENS 20.747 15.329 AUS VAR RE Te * 20.446 15.563 À
Le coefficient de maseulinité, calculé comme précédemment, est en moyenne, pour ces quatre années, de 134,29 alors qu'il élait seulement de 104,46 pour les nésvivants. On peut donc dire, en somme, que, chez les morts-nés, il se trouve plus de quatre garçons pour
(1) Mêmes sources que pour les nés vivants de cette période.
trois filles, tandis que chez les nés-vivants il y a moins de vingt et un garçons pour vingt filles.
Est-ce un fait particulier au temps présent? Point du tout. Nous donnons ci-après le tableau qui résume l'histoire du coefficient de masculinité chez les morts-nés en France (1). On remarquera, par la comparaison des pé- + riodes quinquennales, que, depuis 1851-55, ce coefficient n’a cessé de décroitre, sauf deux légers relèvements en 1876-80 et en 1901-05. Il est tombé en 60 ans (de 1841-45 à 1901-05) de 145 à 135 environ. Donc le très grand excès de mâles chez les morts-nés est un fait qui, en France, date de loin, et qui était même sensiblement plus prononcé autrefois qu'aujourd'hui,
Faisons maintenant pour le total des morts-nés français les mêmes décompositions que nous avons faites pour les nés-vivants. Voici ce que nous constatons :
1° Par départements, l’épreuve est assez peu probante. En effet, le chiffre des morts-nés dans chaque département est trop faible pour qu’on en puisse tirer des conclusions fort démonstratives. Néanmoins, en 1905, dans 10 départements, on constatait un excès de mâles parmi les morts-nés. Il y avait égalité des deux sexes dans 4 départements, et il y avait un léger excès de filles dans 13 autres. Mais celui-ci élait compensé par le fait que l'excès de garçons était extrêmement grand en certaines régions. Ainsi, dans les Côtes-du-Nord, on trouvait 21 garçons parmiles morts-nés, contre 6 filles seulement. Le coefficient de masculinité se serait vu là singulièrement relevé, si les règles d’une bonne méthode n'interdisaient de le calculer pour d'aussi petites séries. — En 1906, il y avait excès de garçons pour 86 départements. Seul, le
(4) Voir chapitre vi, $ I.
Vaucluse donnait 128 garcons contre 130 filles. En revanche, les Bouches-du-Rhône comptaient 926 garçons. contre 246 filles seulement.
2% Par habitat, les chiffres sont plus nets. Le coefficient a pu être calculé — parce qu'il s’agit de groupes. plus étendus que précédemment — pour la population rurale, pour la population urbaine, pour le département de la Seine (1). Toujours il s’est trouvé extrêmement supérieur à 100. Ainsi, en 1906, il était de 139 pour le premier.de ces groupes, de 137 pour le second, de 119 pour le troisième, alors qu’il était, en moyenne, de 136 pour la France entière (2).
3° Par mode de filiation, on trouvait, en cette même année 1906, parmi les morts-nés légilimes : 18.515 garçons contre 13.599 filles ; et parmi les illégitimes : 2.992 garçons contre 2.220 filles (3); les coefficients respectits sont de 136,1 et de 134,1.
En somme donc, l'excès de mâles chez les morts-nés est un fait à peu près constant dans les divers éléments de Ja population française (4), et il y est, le plus ordinairement, caractérisé par un taux numérique bien plus élevé que chez les nés vivants.
Il reste à examiner le mème problème à l'étranger. Nous donnerons plus loin (5) un lableau de chiffres à cet
(1) Voir chapitre vr, $ IT.
(2) Statistique annuelle du mouvement de la population pour les années 1905 et 1906, page xxx.
(3) Ibid., page 11.
(4) On peut supposer que là o 1 on ne le constate pas, ce fait est dû à la défectuosité de cette statistique spéciale (voir chapitre 11,8 [.)
(5) Voir chapitre vi, $ I.
égard. Constatons seulement, quant à présent, que, pour tous les Etats européens sans exception, le coefficient s’y révèle fort supérieur à 100, et fort supérieur même au Coefficient des nés-vivants pour le même pays. Il varie d’ailleurs de nation à nalion, dans des limites plus larges que pour les nés-vivants. On peut suivre son 6volution dans la seconde moitié du xix° siècle. Elle marque généralement une baisse. Si les constatations ne présentent pas autant de fixité en ce qui le concerne qu’en ce qui regarde le coefficient des nés-vivants, c’est qu'il est élabli sur une base beaucoup moins large, et partant beaucoup moins stable. Mais toujours, dans le temps comme dans l’espace, il reste notablement supérieur à 120, là même où il est le plus bas.
Ainsi un fait général se dégage des relevés qui précèdent. L’excès des garçons sur les filles se rencontre parmi les morls-nés comme parmi les nés-vivants, et il est même beaucoup plus grand chez ceux-là que chez ceux-ci. Comment expliquer cet écart? Nous le lenterons bientôt (1) et l'essai d'interprétation sur ce point constituera même une des bases de la théorie générale que nous émettrons sur la signification du rapportnumérique des sexes. Mais cet essai ne pourra êlre utilement fait que lorsque l'examen d'un nouvel ordre de phénomènes nous aura montré la vraie nature de la morti-natalité. C’est justement à cet ordre que nous allons passer.
Avant de l'aborder, bornons-nous à rappeler que, quel que soit l'écart entre le coefficient de masculinité chez les nés-vivants etce coefficient chez les morls-nés, un trait leur est commun : pour les deux groupes, le coeficient dépasse 100. Dans le total de la natalité française,
(tj Voir chapitre 1v.
dans ses diverses subdivisions, dans son passé, et aussi à l’étranger, on constate normalement qu’i! est engendré plus de garçons que de filles. C'est là le premier grand fait à retenir, le premier élément de la loi scientifique à formuler.