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tîigitiz
Vallc'e de l’Yéniséi, prc s de Krasnoiarsk.
des femmes, des enfants, des chiens; du côté des Toungouses,on n’apercevait que des visages masculins. On expliquait cette différence par ce motif que les Toungouses possèdent des petits troupeaux de rennes, dont ils laissent la garde à leurs femmes et à leurs chiens. L’Ostiak, au contraire , est un homme plus dégagé de soucis, qui est tout au plus possesseur d’une femme, d’enfants, de quelques chiens, d’un traîneau et d’une tente d’écorce, et ne s’embarrasse pas des choses qu’il peut sans difficulté se procurer sur le marché annuel.
» J’apercevais sur les deux rives de l’Yéniséi des barques et des bateaux en quantités innombrables. Les embarcations des indigènes, renversées en lieu sec, étaient faites, les unes d’un seul tronc d’arbre creusé, les autres de morceaux d’écorce unis ensemble ; les premiers appartenaient aux Ostiaks, les seconds étaient de manufacture toungouse. Autourlles tentes, outre les enfants et les comestibles , on distinguait une ample provision de corbeilles, de coffres, d’ustensiles cle ménage faits, en grande partie, d'écorce de bouleau, et décorés avec art de nombreux ornements. Des arcs, des flèches, des haches et des couteaux formaient une sorte de trophée sur les parois extérieures des tentes. A l’entrée de celle des Toungouses, se'dresse habituellement une épée nue, la Paljma, dont la pointe est en partie enfoncée dans la terre.
« Tandis que je considérais ces objets divers et nouveaux pour mes yeux, une troupe nombreuse de Toungouses se rassembla peu à peu autour de moi. Ils m’examinaient avec des regards indiscrets, échangeaient entre eux des sourires et paraissaient surtout émerveillés de mes lunettes. De mon côté, je ne considérais pas avec, moins d’étonnement leurs faces jaunâtres, ornées de tatouages circulaires sur leurs pommettes saillantes, leurs longues tresses décorées au sommet de la tête de perles de verre, et leur costume tout à fait caractéristique. Le trait le plus remarquable du vêtement, parmi' les Toungouses, est un petit frac en peau de renne brute ou chamoisée. Cet objet de toilette est d’ordinaire richement orné de perles de verre, de bandes en drap, de crins, etc ; et il est si étroit qu’on ne peut le boutonner qu’avec peine, car la mode toungouse exige que la poitrine reste ouverte, afin que les broderies de perles qui'la décorent paraissent dans tout leur éclat. Les Toungouses du Sym étaient coiffés de petits bonnets tatars ronds brodés aussi. Leurs chausses courtes étaient faites de fine peau chamoisée, de même que leurs souliers qui, du reste, n’avaient aucune broderie. A une épaule, ils portaient une sorte de baudrier orné de perles, auquel une petite giberne brodée aussi quelquefois, était attachée.
« Dans ce costume léger et, à leur mode, plein de
Jeunes élégants toungouses.
LA STBÉRTE.
goût, les 'Toungouses avaient dans leurs mouvements une agilité et une vivacité qui contrastaient, singulièrement avec la lourdeur des Ostiaks, chargés encore de peaux de renne ou de lièvre en lambeaux, qu’ils portaient le poil en dehors. D’un autre côté, les traits fins du visage empreint plutôt du type tatar que du type mongol, et que n’altérait aucun tatouage, donnaient à ces derniers un avantage manifeste. A en juger seulement d’après la physionomie, le Toungouse est quelque peu rusé et cupide ; l'Ostiak, au contraire, est plus simple, plus pieux et plus serviable. Ces traits caractéristiques se révèlent aussi dans leurs actes. Mais revenons à notre sujet, et allons recevoir les deux chefs que l’on aperçoit à peu de distance.
Vloltr» à de» prince» Indigène»; — richesses «le l’un, pauvreté de l’antre.
« Il va sans dire que, comme son peuple, le chef toungouse était vêtu avec un singulier éclat, tandis que son collègue ostiak portait une pelleterie, dont le dos avait été presque entièrement brûlé. Le premier m’aborda avec une certaine aisance, se découvrit, et me tendit le bout de ses doigts en signe de bienvenue ; le second me complimenta simplement par une poignée de main cordiale. Les deux princes voulant me faire honneur, se mirent chacun à
mes côtés et m’accompagnèrent ainsi jusqu’à la tente du chef toungouse. Une troupe nombreuse d’Ostiaks et de Toungouses nous suivit; mais, à l’exception de moi, son hôte, le chef ne reçut dans sa tente que son frère, le prince ostiak, et quelques anciens de la tribu, ses proches parents. La demeure princière se composait d’une tente en peau de renne, avec le sol nu pour le parquet et quelques pierres pour le foyer. Le prince fit étendre par terre deux peaux de renne, sur lesquelles les assistants s’assirent autour d’un feu brillant. J’eus alors occasion d’observer de plus près le genre d’existence et le caractère particulier des Toungouses. Ces indigènes montraient dans toutes leurs paroles une finesse et une politesse rares ; et comme par hasard j’adressai une question sur la chasse de la zibeline, tout aussitôt ils devinrent sérieux et m’assurèrent d’une voix unanime que, depuis le temps de leurs pères, on n’en avait vu aucune. Cependant on sait très-bien que les Toungouses du Sym font encore une chasse lucrative à cet animal.
« Avec le secours du grand talisman sibérien, l’eau-de-vie, je réussis à toucher jusqu’à un certain point le cœur de ces nomades méfiants, si bien que quelques-uns d’entre eux se mirent, avec beaucoup de franchise, à me raconter leurs aventures de la forêt. L’un des assistants alla jusqu’à se découvrir le corps, et à montrer les cicatrices de treize blés-
sures qu’il avait reçues danfe un combat avec l’ours, le seigneur de la forêt.
« Saisi par le -Fort, l’homme eûtété infailliblement perdu, si ses chiens , venant au secours de leur maître, n’avaient occupé assez longtemps l’animal furieux pour permettre au chasseur de reprendre ses sens et l’offensive. Les Toungouses étaient trèsprodigues de récits semblables ; mais pour tout ce qui regarde leurs mœurs, leurs usages et leurs pratiques païennes, ils se tiennent constamment dans une grande réserve. En revanche, ils exécutèrent, à la fin, des danses en s'accompagnant d’un chant qui n’était pas sans harmonie. Les danseurs, jeunes gens pleins de feu, se tenaient par les bras, et leur cercle étroit se resserrant toujours, finit par former une masse compacte, dans laquelle il était fort difficile de distinguer les individus. Pendant la danse qui avait lieu sur le sol nu, il semblait également impossible de discerner les efforts particuliers, comme si une force mécanique invisible avait communiqué un mouvement unique et cadencé à la masse du groupe.
« Les Toungouses me donnèrent encore, par le jeu suivant, une autre preuve de leur adresse dans les exercices gymnastiques. Deux personnes tenant les deux extrémités d’une corde, la faisaient tournoyer en l’air de toutes leurs forces, en ayant soin qu’elle ne touchât pas la terre. Dans le cercle qu’elle dé-
crivait ainsi, un jeune gars nu-pieds s’élançait, soulevait de terre un arc et une flèche, bandait l’arc et lançait la flèche, sans laisser une seule fois la corde toucher à ses jambes nues. D’intrépides Toungouses exposent de la même manière leurs jambes nues au tranchant d’une paljma , qu’une autre personne, étendue sur le sol, fait tournoyer de toutes ses forces. On rapporte aussi, sur les opérations magiques de leurs chamans, des tours très-difficiles, ou tout au moins très-singuliers.
« Le prince ostiak va maintenant nous introduire dans sa tente. En approchant de ses huttes misérables, on sent comme un souffle de cordialité joyeuse, franche et naïve s’élever aussitôt du milieu de cette tribu en haillons. Il est doux de voir avec quelle bienveillance sincère ces vieillards chargés d’années nous souhaitent la bienvenue dans leur pauvre demeure, en s’inclinant humblement, et découvrant leurs têtes blanchies. Les femmes et les jeunes filles témoignent la part qu'elles prennent à cette réception, par leur empressement à retenir les chiens, à nettoyer le sol, à épousseter les tentes, et à faire leur toilette. La partie principale de cette opération consiste à se peigner et à natter ses cheveux. Pendant les jours ouvrables, les Ostiaks laissent tomber dans un désordre sauvage leur chevelure sur leurs épaules, sur leur front, leurs tempes; mais lors des fêtes,
il est d’usage de la peigner et de la rassembler en une queue chez les hommes, chez les femmes en deux nattes qui descendent le long des joues. Les hommes endossent en outre leurs plus belles peaux de lièvre , mais les filles d’Ève n’ont qu’une chemise bariolée, enrichie d’une petite collerette et qui se ferme sur le sein.
« Le prince n’a nul souci de son costume; pour excuser l’état dénudé de la peau qui lui recouvre les épaules, il dit simplement qu'il n’en a pas de meilleure ; car pendant l’hiver qui vient de s’écouler, il n’a pris que 150 écureuils, 4 zibelines, et un petit nombre de renards, de loups et de bétes sauvages. Admettons en effet que la chasse soit moins productive qu’autrefois, considérons en outre que, dans le cercle d’Yéniséisk un poud de farine (I6 k «,3?l) vaut 5 ou 6 francs, et nous nous sentirons de l’indulgence pour quelques trous à une pelleterie. D’ailleurs, la belle stature de ce prince, la régularité de son visage, et sur toutes choses, son cœur franc et amical peuvent bien faire passer sur quelque peu 'de négligence dans sa toilette.
•• Mais fermons les yeux sur ces petites misères et entrons dans la tente du prince, pour faire une connaissance plus intime avec sa famille. Voici d’abord son père, vieillard infirme qui est assis derrière le foyer, où il paraît donner des conseils et des leçons à deux joyeux gars, évidemment ses
petits-fils. La princesse est assise dans un coin re- r culé de la tente et, à notre arrivée, elle affecte de s’ocuper d’un petit enfant, afin de dissimuler soft embarras. Bien que princesse, elle ne porte d’autre vêtement qu’une chemise, et n’a d’autre ornement que l’innocence placide de sa conscience. Je m’assis à une place que l’on me désigna à droite du foyer, à côté du prince, qui complètement immobile, était en conférence intime avec une bouteille d’eau-de-vie que j’avais confiée à sa sollicitude. .
« Quand les communications du flacon eurent graduellement dissipé la somnolence naturelle aux Ostiaks, le prince se mit à raconter ses malheurs et ses souffrances pendant l’hiver précédent. Le pauvre homme n’avait épargné ni ses pas, ni ses peines, mais sans beaucoup de succès. Bien loin de demeurer oisif dans sa tente de tourbe, dès la première neige il s’était rendu sur les terres de chasse. Il avait erré dans la steppe et dans les bois; ne dressant sa tente de bouleau que dans le cas d’une nécessité absolue, il passait la nuit sur la neige nue. Que l’on s’imagine le désespoir d,e ce brave homme, quand après les fatigues du jour, il était étendu devant le feu, soigneusement entretenu par sa femme dans l’attente du gibier, et qu’il n’avait rapporté à cette digne compagne pas même un coq de bruyère. La chétive provision de farine et les poissons secs épargnés sur les besoins de
l’été avaient été de bonne heure épuisés, et souvent l’on avait été réduit à dévorer la chair des loups et d’autres bêtes féroces. Certes une telle destinée exige de l’énergie.^
Lorsque le prince eut achevé ses lamentations sur le temps présent, son vieux père commença à s’étendre sur le passé, où des renards noirs couraient dans chaque buisson, où l’on prenait des zibelines sur chaque tronc d’arbre. Les récits du vieillard faisaient voir clairement que l’époque de sa jeunesse était déjà devenue pour lui un rêve fantastique; car, outre ses merveilleuses chasses à la zibeline, dont le produit est comparable à celui d’une grande pêche, le vieillard parle des voyages des dieux sur la terre, de la fuite des chamans à travers les airs, de l’apparition des esprits, des querelles des magiciens, comme s’il en avait été le témoin oculaire. Ce qu’il dit des idées de ses pères renferme beaucoup de choses intéressantes, mais qu’il serait trop long de rapporter ici. Je veux seulement noter, d’après ses communications, que les Ostiaks de l’Yéniséi, quoique chrétiens, adorent encore trois puissantes divinités 1° le Dieu du ciel, qu’ils désignent sous le nom de Es. 2° une divinité féminine souterraine, que l’on appelle Inelja. 3° le dieu de la terre, l’Ours. Les Ostiaks s’imaginent que l’ours n’est pas un animal comme un autre, mais que sa peali n’est qu’un déguisement sous
lequel il cache une forme humaine animée d’une puissance et d’une sagesse divines. Cette croyance règne effectivement parmi les Toungouses, les Samoyèdes et toutes les tribus finnoises ; l’Ostiak de l’Yéniséi fait en outre de l’ours, le gardien de tout le monde inférieur des esprits. L’ours partage ce pouvoir avec Inelja, mais tous deux paraissent être subordonnés au dieu du ciel.
Après cette rapide excursion dans le passé, nous revenons au temps présent, et nous allons voir un tir à l’arc, auquel lesjeunes fils du prince nous ont amicalement invités. Les jeunes gens du village sont déjà réunis sur le terrain, distribués sur deux rangs, et d’un bras nerveux, ils essayent la force de leurs arcs. Derrière eux se trouvent de fraîches jeunes filles, réunies pour assister au spectacle. Il est à croire aussi que plus d’un jeune homme, dont le trait garni de fer vient d’atteindre cette cible de glace, s’efforce d’en décocher un autre plus doux dans le cœur de quelque spectatrice. Ce dernier but paraît être le seul véritable, et l’essentiel aux yeux du jeune homme qui vient de tirer n’est pas de frapper au centre de la cible, mais de montrer la vigueur de son bras. Aussi voyons-nous souvent ses regards perdus dans l’espace, où les traits semblent se poursuivre comme de rapides faucons. Les jeunes filles suivent d’un œil ravi chaque trait bien décoché et saluent l’heureux
LA S1BÉK1E.
vainqueur d’un hourrah prolongé. La rougeur qui - monte aux joues du jeune homme dit assez combien cet applaudissement retentit agréablement à ses oreilles. Je m’attendais à voir quelque récompense ol\ mpique décernée au vainqueur, mais tout se réduisit à un présent de deux flèches qui me fut fait par les fils du prince, sans que je l’eusse mérité. Peut-être cependant y avait-il quelque chose d’olympique dans les tournoiements de la danse à laquelle on se livra ensuite. Elle fut exécutée suivant la mode toungouse, à cette différence près cependant que jeunes gens et jeunes filles prirent part à cet exercice, mais chacune des deux parties formait son demi-cercle particulier, car le sentiment du décorum ostiak défend d’offrir le bras à sa danseuse, et par suite, pendant toute la danse, on ménagea un petit espace entre les deux demi-cercles.
£.e Bus-Véïi Im'-I . — Tuunilras, Toung-oui.es et Touugouskns. — Rivalité de deux fleuves.
En aval d’Yéniséisk, une navigation de 700 à 800 kilomètres nous conduirait sous le cercle polaire, à Touroukansk, bourgade d’une centaine de maisons, flanquée d’un petit fort en bois. C’est sur les limites communes des terrains de parcours des Samoyèdes et des Toungouses, le poste avancé de
la civilisation , — ou pour parler plus correctement, — de l’administration russe. A une journée ou deux au nord de cet embryon de cité, le fleuve entre dans cette zone nue et dévastée des Toundras, qui correspond en Sibérie à la large bande déserte et glacée de l’Amérique arctique, que les géographes ont baptisée du nom de landes stériles.
Nous n’avons pas à pénétrer, cette fois dans ces régions inhospitalières où nous ramènera une voie plus orientale; mais en remontant vers le sud nous ne pouvons nous dispenser de donner un coup d’œil rapide aux espaces immenses qui forment, sur la rive droite de l’Yéniséi, la patrie des Toungouses septentrionaux, chasseurs de fourrures ou pasteurs de rennes.
Expulsés à une époque incertaine des plaines de la Mandchourie, ils occupaient déjà, lors de la venue des Russes, les lieux où nous les trouvons maintenant, car leur nom figure comme radical dans les appellations des trois grands cours d’eau qui traversent leurs champs de chasse ou de pâturage, avant de se déverser dans l’Yéniséi : ainsi sous le cercle polaire même, à la hauteur de Touroukansk, coule la Toungouska inférieure, rivière plus grande que le Don ou le Dnieper. Entre le 60' et le 61 e parallèle circule la Toungouska moyenne, cours d’eau plus long que le Rhône ou la Loire ; et enfin en allant d’Iéniséisk à Irkoutsk, on re-
Toungouses, pasteurs de rennes.
monte ou l’on croise la Toungouska supérieure ou Angara, qui, issue du lac Baïkal, a été, comme l’Irtyche, dépossédée de son rang et plus encore de son nom en faveur d’un cours d’eau, qui ne l’égale ni en étendue ni en puissance.
La dénomination d’Yéniséi est une corruption du mot Toungouse Yoandési , qui signifie grande rivière, la rivière par excellence. Appliquée par les indigènes à la Toungouska supérieure ou Angara, cette dénomination a été transférée, par les premiers Cosaques qui l’entendirent prononcer, au premier grand cours d’eau qui, après l’Obi, croisa leur route vers l’Orient; c’est-à-dire au fleuve qu’ils virent déboucher de l’Altaï dans la vallée de Sayans. Tout important qu’il est, celui-ci n’est pourtant qu’un tributaire de l’Angara.
« Le confluent de ces deux rivières * dit Mme Atkinson, » offre un curieux spectacle ; comme s’ils luttaient pour la prééminence, on les voit rouler longtemps à côté l’un de l’autre sans se mêler. Cette antipathie semble naturelle de la part de l’Angara, dont les ondes cristallines et pures doivent dédaigner les flots bourbeux de sa rivale *. »
Il est facile du reste de trancher cette question de prééminence en relevant, à l’aide d’un compas, sur une carte de la Sibérie, les lignes suivies par les
1. Mistriss Atkinson; recollections af taters steppes, p. 135.
deux fleuves entre leur confluent et leurs sources. Cette simple opération donne 1400 kilomètres pour YYoandési de l’Altaï et 2700 kilomètres pour celui du lac Baïkal.
L’Angara, plus longtemps navigable que les autres fleuves du nord de l’Asie, est une des grandes voies commerciales de la Sibérie. Celte route qui marche, pour me servir de l’expression de Pascal, relie les gisements aurifères de la Daourie à ceux de l’Altaï, et permet aux thés de la Chine, aux soieries de Pékin, à l’ivoire fossile de la Léna, expédiés en Russie par l’entrepôt d’Irkoutsk, de franchir économiquement près d’un tiers de l’espace qui les sépare de leurs points de destination. La vapeur, qui vient de faire son apparition sur ces eaux lointaines, abrégera encore les distances et mettra Krasnoiarsk et Yéniséisk à quelques jours seulement de la capitale de la Sibérie orientale.
La ville d’Tfrkouisk.
« Lorsqu’on se rend à Yrkoutsk par la route postale de Russie, dit le voyageur Atkinson, on entre dans la vallé ! de l’Angara à Pelovinnia, à soixantedix milles au nord-ouest d’Irkoutsk; 1\ elle suit le fleuve à peu de distance. Des montagnes très-boisées s’élèvent à l’ouest de la vallée, et l’on aperçoit à l’est les rochers sur lesquels l’Angara coule avec
rapidité. Le long du bord et de l’autre côté de la plaine on découvre de charmants massifs, à travers lesquels l’eau étincelle; puis elle va se perdre derrière un épais feuilhge et près d’un coude du fleuve se répand sur une grande étendue. Plusieurs paysages de cette contrée ont fait une forte impression sur mon esprit et pourraient inspirer beaucoup de beaux tableaux.
« Enfin, à un détour de la vallée, je pus distinguer plusieurs clochers et un dôme s’élevant au-dessus des pins et des bouleaux de la forêt. C’était le monastère de SainWrkout situé dans une position des plus pittoresques, au bord de l’Angara. Je fus surpris de voir une œuvre architecturale d’aussi bon goût dans des régions si reculées. Irkoutsk est à deux milles de là. C’était une après-midi de dimanche, la journée était magnifique, le ciel sans nuages; on voyait l’Angara dans toute sa largeur, baignant le pied des murs de la ville qu’il borde comme un grand lac. La porte, massive et imposante, donne au voyageur un étrange avant-goût de la ville. En dedans des murailles, s’élèvent au-dessus des habitations nombre de dômes, de tours et de clochers. Comme ces faîtes sont disséminés sur un grand espace, ils paraissent appartenir à une grande cité. Ayant passé deux hivers à Irkoutsk et deux étés dans les régions du sud, je fus témoin des préparatifs qui se faisaient pour l’annexion de l’Amour
et je pus juger de leur efficacité. J’examinai l’armement des nouveaux régiments de cosaques lors de leur passage; plusieurs de mes amis en faisaient partie et avaient été envoyés dans la Trans-Baikalie, avec de fort beaux appointements. L’un d’eux est aujourd’hui général : il commande trente à quarante mille beaux et braves cosaques. Il a aussi plusieurs batteries d’artillerie bien équipées et prêtes à n’importe quel service; en un mois au plus il pourrait être à Pékin.
« Irkoutsk est située sur un coude et sur la rive droite de l’Angara, à l’extrémité occidentale d’une plaine, par 52° 18' lat. N. 102° 13' long. E. et à 1360 pieds au-dessus du niveau de la mer. Des montagnes boisées s’étendent à l’est, au nord-est, ainsi que sur la rive opposée du fleuve, où elles vont rejoindre la vallée de l’Irkout. La petite rivière d’Ouska-Kofka vient de l’est : elle est traversée par un pont de bois , long de trois cents yards. Elle sépare la ville de la prison et des ateliers où travaillent les condamnés, aussi bien que de l’Amirauté et des docks situés sur la rive droite de l’Angara.
« La principale portion de la ville est dans l’angle formé par l’Angara etl’Ouska-Kofka. Les rues sont parallèles au fleuve et se coupent à angle droit. Il y a beaucoup de belles maisons dont l’architecture est même assez prétentieuse; elles ont toutes une
grande cour et beaucoup possèdent un jardin. Il y a peu de boutiques et elies sont agglomérées sur un seul point : il y en a de grandes qui sont garnies de tous les objets européens que l'on trouve à la foire de Njino-Noveigorod, ainsi que d’articles chinois provenant de Mui-ma-tchin.
« Une belle et large route s’étend le long de l’Angara ; à l’extrémité supérieure se trouve la résidence du gouverneur général. C’est une magnifique habitation, construite par un marchand qui réalisa une fortune immense dans son commerce avec la Chine.
« C’est sur les confins de cette contrée qu’il vint s’établir avec tout le luxe européen dans l’espoir de changer les habitudes grossières de ses compatriotes. A sa mort, sa famille partit pour Moscou et la maison fut achetée par le gouvernement. D'autres négociants, à son exemple ont élevé de belles maisons en face du fleuve.
« Plusieurs de ces industriels peuvent, par leurs richesses, rivaliser avec nos princes du commerce. L’un d’eux aime infiniment les beaux-arts, et je fus surpris de voir chez lui les meilleurs échantillons de la gravure moderne. 11 est aussi bibliophile et possède une excellente bibliothèque de cinq mille volumes. Sa collection d’articles chinois est aussi bien choisie que précieuse; il est en outre horticulteur et dépense de fortes sommes pour faire venir
des plantes d’Europe. Je pourrais citer d’autres individus de la même classe qui contribuent également dans ces régions lointaines aux progrès de la civilisation.
« La cathédrale est une grande construction sur la place d’armes. En l'ace se trouvent le palais de justice et deux administrations du gouvernement. Les différentes églises de la ville sont toutes fort bien situées et environnées de beaux squares. Plusieurs ont été construites par deux officiers suédois, faits prisonniers à la bataille de Pultava, et exilés dans ces régions par Pierre l‘ r . Ils devaient avoir bien étudié l’architecture, car ils ont laissé des monuments que peu d’Européens seraient capables d’élever. Parmi ceux qui ont bien mérité de la ville, je ne dois pas omettre le nom de Koutznetsoff, un marchand qui mourut pendant mon séjour. 11 construisit une grande habitation magnifiquement distribuée et meublée; il y avait même de la vaisselle plate et un grand piano. 11 en fit cadeau à la ville, pour qu’elle servit de résidence aux gouverneurs. Il dota plusieurs écoles .et affecta 50 000 liv. sterl. à différentes fondations, et laissa encore plus d’un demi million pour ses deux nièces. Quant à sa propre maison, qui était déjà fort avancée et montée sur un pied princier, je doute que le propriétaire actuel la complète jamais.
« J’ai mentionné ces individus pour prouver qu’il
y a des caractères énergiques et entreprenants dans cette partie de l'Asie. Leurs descendants trouveront t dans l’Amour et le Pacifique un nouveau champ pour le commerce. Le temps n’est pas loin où le flot des commerçants envahira les ports du golfe de Tatarie et de la mer du Japon.
» La population d’Irkoutsk est d’environ vingt mille âmes et le nombre des maisons a considérablement augmenté depuis quelques années. Le trafic entre la Chine et la Russie a produit de grandes richesses, mais des accidents de route occasionnent parfois de grandes pertes, surtout en thé.
« On en expédie de grandes quantités par les traîneaux jusqu’à Pasolsky et on le met à bord d’embarcations nommées Soudans. L'une d’elles chargée de 1 200 caisses de thé, traversa le Baikal et atteignit l’Angara; tandis qu’elle descendait le fleuve, elle se heurta contre un grand bloc de glace, fut presque fendue en deux et perdit la majeure partie de sa cargaison. En un instant la perte s’éleva à 500 000 fr. L'Angara est le fleuve de Sibérie le dernier praticable et le premier navigable. Il se prend le 13 décembre et dégèle le 11 avril.
« Les marchés sont bien fournis de tout, excepté de mouton; le bœuf est de bonne qualité, surtout celui que fournissent les Bouriates des deux rives du Baikal. J’ai eu d’eux pour un rouble (3 fr. 50.)
un veau de six semaines. Le gibier et le poisson abondent et sont aussi à des prix modérés ; en résumé on trouve dans ce pays, à très-bon compte, tous les articles de première nécessité.
« Quant aux objets européens et aux produits de la Russie, ils sont fort chers. Le sucre se vend 3 fr. la livre ; le café 3 fr. 25 c.; les limons 3 fr. la pièce; les oranges 2 fr. 50 c. ; le porter et la bière d'Écosse 15 fr. la bouteille ; l’eau-de-vie de France (faite en Russie la plupart du temps) à peu près autant et le Champagne 21 à 25 fr., et l’on boit plus de ce vin que de tout autre. Ceux qui peuvent se permettre ce luxe trouveront la vie facile dans la capitale de la Sibérie orientale. Lorsque les communications seront établies entre l’Angara et l’Amour, les spéculateurs de la Californie, de la Chine et de la Malaisie afflueront dans ce dernier fleuve et la Sibérie deviendra un grand centre de commerce.
« A l’époque de mon voyage il y avait encore à Irkoutsk un certain nombre d’exilés provenant de la grande fournée de 1825, et parmi eux les princes Troubeskoï etWolkonskoï.lls composaient la meilleure société d’Irkoutsk , et c’est avec eux que j’ai passé mes jours les plus agréables. Ils vivaient dans l’aisance, se mêlant au monde et attirant autour d’eux les gens les plus distingués d’Irkoutsk. La princesse Troubetskoi avait passé plusieurs années de sa jeunesse en Angleterre, et
s’était liée avec les plus grandes familles du royaume. C’était une femme de la plus haute distinction, consacrant toute son énergie à l’éducation de ses trois tilles et de son jeune fils. Elle avait été la première à suivre son mari en Sibérie et avait donné l’exemple à beaucoup d’autres. J’ai entendu de sa propre bouche le récit de son voyage dans ces régions, avec une jeune servante pour toute domestique , ainsi que de sa réception aux mines de Nerchinsk. La princesse Volkonskoi avait un fils et des filles, dont la dernière était une des plus belles créatures que j’aie jamais vues. Ces deux familles avaient tout au monde, excepté la faculté de retourner dans leurs foyers ; quant aux autres, c’était bien différent, et plusieurs subissaient une existence bien pénible'. »
1. Th. Witlam Atkinson, The upper and lower Amnor. Voyages dans les contrées de l’Amour. 1860.