Atkinson : ouvrage cité, p. 380 à
Un soir d’automne nur le lac Baikal.
Nous voici sur le rivage sablonneux de la baie la plus septentrionale du lac; une chaîne de collines peu élevée — dont les sommets arrondis sont couverts de sapins tandis que le spirée à feuilles de sorbier s'épanouit à leur base — frappe d’abord les yeux et se colore de teintes rougeâtres sous les feux du soleil couchant. Cette chaîne de hauteurs nous dérobe entièrement le vaste delta du Haut-Angara : à peine apercevons-nous les basfonds marécageux où viennent le soir s’ébattre de nombreux oiseaux. Au-dessus du vert sombre des sapins, le regard plonge à droite et à gauche le long des deux chaînes de montagnes qui, partant des rives du Baikal, courent dans la direction du nord-est, se rapprochant toujours de plus en plus jusqu’à ce qu’elles ferment le triangle aigu du delta. Ces montagnes ne présentent aucune forme particulièrement pittoresque ; d’une hauteur presque uniforme , elles ont des versants couverts de noirs sapins, au milieu desquels se détache çà et là la masse sombre des rochers. Le soir, elles offrent aux regards des teintes qui varient, selon l’éloignement, du vert le plus foncé à un violet vaporeux.
Si nous montons sur l’une de ces collines, nous
aurons devant les yeux l'immense delta , le tranquille miroir d’un large lac qu’encadrent les deux bras de l'Angara septentrional, et auquel les indigènes donnent le nom de Talar. Ce lac baigne à nos pieds le sable blanc de la rive, et de chaque côté arrose dans ses contours sinueux, les épais gazons et les plantes marécageuses du delta. Sur la surface paisible des eaux s’étalent les feuilles de petites nymphéacées; puis nous apercevons de grands espaces couverts de la polygonée des marais, dont la fleur est d’un rouge pâle, tandis qu’un peu plus loin s’enchevêtrent les feuilles longues et étroites d’une sorte de potomageton, ou se dressent les pointes des myriophyUes. Aussi loin que le regard peut s’étendre sur le delta, il rencontre le vent frais d’une végétation aquatique , çà et là seulement, au milieu des prairies, se détachent des buissons d’une teinte bleuâtre. Les deux bras de l’Angara se sont creusé un lit dans ces plaines ; la surface unie de leurs eaux est à peine couverte par quelques herbes aquatiques, leurs flots roulent d’une vitesse toujours égale vers le lac Baikal ; cependant, les bois qu’ils entraînent tournoient dans les rapides, avant de venir s’abîmer dans son vaste sein.
Le jour, à peine peut-on deviner la multitude et la variété des palmipèdes qui se trouvent ici. Cachés au milieu des roseaux, les canards d’eau
douce qui pullulent sur ces rives, veillent sur leur couvée, et les oies que le Toungouse poursuit avec acharnement à certaines époques, se réfugient dans les endroits les plus retirés. Sur les tiges d’arbres charriées par le courant, se balancent des corbeaux, attendant les épaves que le fleuve leur envoie. De temps à autre, on entend le cri aigu du noir milan qui se repose, les plumes gonflées, et les ailes inclinées avec indolence. Au-dessus du lac
Talar, tournoient de petites hirondelles, et sur le
rivage sablonneux, des lavandières poursuivent les insectes.
A la tombée de la nuit, tous ces oiseaux saluent le coucher du soleil par des cris, timides d’abord, mais qui peu à peu deviennent bruyants et sonores.
Us ont dans le delta plusieurs lieux de réunion, d’où part un signal, bientôt répété par des milliers de voix; l’automne approche, la couvée commence à prendre son vol, que de choses n’a-t-on pas à dire! que de recommandations à faire! L’obscurité qu enveloppe l’atmosphère protège contre les attaques des ennemis, on a eu de quoi suffire aux besoins du jour, la gent allée jouit d’un repos que ne vient troubler aucune crainte. Ne sont-ce pas des intérêts plus élevés qui inspirent leur chant? Pourquoi ces cris s’élèvent- ils vers le ciel avec tant d’ordre et de régularité? N’est-ce pas une âme qui éclot et monte au milieu de tout ce bruit.
Revenant du Baikal, où il a pêché tout le jour,
le grand plongeon ( colymbus arcticus) presque toujours solitaire, passe au-dessus de nos têtes, et fait entendre ses vifs appels, qu’il continue après avoir atteint le lieu de son repos, d’ou il exécute une partie importante dans le concert général. Un peu après, retentissent les notes, en quelque sorte clas- • siques, des vieux canards. Dès que la nuit est venue, d’autres oiseaux sont appelés à prendre part à la fête, ils essaient d’abord leurs voix, puis chantent à plein gosier. Bientôt tous les palmipèdes arrivent; les vieux cygnes, qui remplissent le rôle de soprano, dominent le tumulte. Ouand le cri des canards devient plus faible et laisse distinguer celui des sarcelles, l’oie fait entendre son chant de triomphe, bientôt répété par tous les chanteurs.
Auprès de nous, depuis quelque temps déjà, tout est silencieux, les milans et les corbeaux se sont retirés pour passer la nuit au sommet des grands sapins; les lavandières dorment au milieu des herbes aquatiques, et les hirondelles se sont reunies sur les parties les plus saillantes des petits bancs de sable. La lune monte lentement au-dessus de la sombre forêt, éclairant de ses reflets la calme surface du Baikal. Partout règne une paix profonde. Le vol attardé de quelques canards retentit seul par moment; leur approche est saluée par les cris perçants de leurs compagnons; après
lô
une pause, les cygnes donnent de nouveau le signal, et le concert se prolonge jusque vers minuit, où les exécutants s’endorment l’un après l’autre. On s’est compris, on a dû parler du voyage qui approche; le silence enveloppe maintenant le delta, les rapides de l’Angara murmurent doucement, la lune continue à monter, et de blanches vapeurs enveloppent la montagne. Le repos de la nuit n’est plus interrompu que par le sifflement prolongé du petit pluvier qui court sur le sable du Baikal,
lie lac Baikal en hiver. — Route de Kiakhta.
Froid* Sibérien*.
En regard du précédent tableau si coloré, si plein de vie, dû à la plume enthousiaste d’un naturaliste qui semble avoir fait de ces régions l’étude de sa vie l , on nous saura gré, peut-être, de placer le récit d’une traversée du Baikal au cœur de l’hiver. Nous l’empruntons à la relation, également toute récente, d’un voyageur infatigable, qui, s’il n’a pas parcouru le monde en érudit ou en philosophe, en a partout abordé et décrit les grandes scènes avec la vivacité naïve et la fraîcheur d’impressions de la jeunesse *.
1. Le docteur Gustave Raddé, qui depuis sept années explore le bassin de l’Amour et les contrées transbaikaJiennes.
2. M. Henri Kussel-Killough, auteur d’une relation intitulée :
-'JB.
Cascade dans un ravin des montagnes Transbaikalieunes.
.... * Le 25 janvier 1860, à dix heures du soir, je quittai Irkoutsk pour Kiakhta. Le froid était extrême, mais blotti au fond d’un excellent traîneau, sous une couverture en peau de chamois, je pouvais tout braver. Lorsque l’aurore parut, nous nous éveillâmes à soixante verstes d’Irkoutsk l , sur les bords d’une mer du bleu le plus sombre et pétrifiée sur toute son étendue. Je déclare n’avoir rien vu, l’Inde exceptée, de plus majestueux et de plus grand que le lac Baikal et son entourage. Qu’on se figure la Suisse entière, et bien plus encore, changée en lac, avec la chaîne des Alpes pour cadre, mais de manière que ce lac soit sans bornes sur la moitié de l’horizon et sotnbre comme l’Atlantique un jour de tempête. Ajoutez h ce tableau le soleil levant venant frapper les cimes lointaines et neigeuses de ces montagnes, dont cent kilomètres de glace, brillante comme l’acier, vous séparent, et dont, à cause de la convexité du globe, vous ne voyez point les bases. Ce spectacle qu’offre le Raikal, d’une mer gelée, est unique au monde, puisque les lacs de l'Amérique, qui ne sont guère plus vastes, ne gèlent jamais entièrement, et que leur entourage, quoique pittoresque, n’offre pas autant de grandeur.
Seize mille lieues à travers l'Asie et l’Océanie, Paris, librairie Hachette, 1864.