Le verste ou werst égale 1067 mètres
« Il s’agissait maintenant de traverser cette mer en traîneau. Les topographes, envoyés par l’administration pour s’assurer de l’état de la glace, et avant qui personne ne doit passer, n’étaient pas revenus; mais je ne pouvais être arrêté, pas même par de si graves considérations ; nous nous embarquâmes donc sur la glace, mais n’osant traverser, parce qu’elle était trop molle, nous suivîmes les côtes dans une direction nord-est. Nous fîmes ainsi une soixantaine de verstes entre la côte et une barrière de glaçons qui la longeait à une distance d’un millier de mètres. Le froid ne cessant d’augmenter, la glace craquait continuellement en se contractant, et formait, en éclatant, de grandes étoiles qui dessinaient leurs perfides rayons près de la surface. Enfin, la nuit approchant, il fallut se décider à traverser dans un endroit où il n’y avait que cinquante-cinq verstes ou quinze lieues, d’une rive à l’autre. La terre était si basse qu’elle disparaissait devant nous, et il nous semblait, en quittant le rivage, partir en chaise de poste de la plage de Dieppe pour l’Amérique.
« Il y eut un endroit où la glace n’ayant que quelques pouces d’épaisseur, nous dûmes descendre et franchir à pied ce mauvais pas. Le traîneau fut lancé à toute vitesse ; la couche ploya, mais ne cassa pas. Nous arrivâmes alors à cet immense champ de blocs blancs, verts et bleus, dont les
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éblouissantes silhouettes, projetées sur l’azur du ciel, rappelaient les scènes horribles des mers polaires, ou celles qu’on entrevoit dans les entrailles des glaciers. Ils étaient là par millions; les uns lourds comme vingt éléphants, les autres effilés comme des aiguilles, tantôt en lame «de rasoir, tantôt épais de plusieurs pieds, opaques ou translucides, couchés, debout ou inclinés vers tous les points de l’horizon , semblables aux tombes d’un cimetière bouleversé qui aurait rendu ses morts.
« .... Au milieu même de ces blocs, la glace est encore perfide, mais dès qu’on les a dépassés, on trouve partout une épaisseur moyenne de deux mètres et qui en atteint parfois trois et demi. Ceci peut donner, il me semble, une idée passable du froid de la Sibérie; cependant en voici une preuve beaucoup plus saisissante. On remarque le long des côtes, sur les parois de rochers et dans les ravins, des espèces d’éclaboussures solidifiées, qui prennent parfois des proportions de cascades : c’est l’écume du lac qui projetée sur ces rochers pendant une tempête, a été saisie et figée sur place, avant d'avoir eu le temps de retomber !
« Au bout d’une heure, nous perdîmes la terre de vue de tous côtés, et si nous nous étions dirigés au nord-est, vers l’angle du lac où se décharge l’Angara supérieur, nous aurions pu faire cent
LA SIBKIUR.
lieues sans la revoir *. On conviendra qu’une pareille situation en traîneau attelé de chevaux peut donner des émotions. L’horizon était d’un bleu sombre et généralement il n’y avait point de neige sous notre véhicule ; seulement de loin en loin une légère poussière blanche que chassait le vent, portait en certains endroits l’empreinte d’un pied humain; notre direction était donc bonne; du reste nous avions le soleil pour guide.
« .... Pendant toute cette traversée, nous ne cessâmes d’entendre sous nos pieds des brui's étranges, tantôt sourds, tantôt métalliques comme les vibrations d’un bourdon, et quelquefois on sentait une secousse et la glace trembler, comme si les eaux captives se soulevaient du fond de leurs abîmes pour briser avec fureur les voûtes qui pesaient sur elles. Évidemment, il y avait dans le monde liquide enfermé là-dessous, guerre civile, rage des éléments et véritable tempête : nous sentions aussi distinctement que possible, le choc de chaque lame à mesure qu’elle venait frapper sous nos pieds.... Ces bruits caverneux ne sauraient s’oublier : on eût dit les plaintes des damnés sous les portes de l’enfer du Dante....
« Dans ce lac, sacré aux yeux des Russes et des
1 . La longueur du lac est de GOO kilomî-tres sur une largeur variable île 30 kilom. à 80 kilom.