‹ La Sibérie d'après les voyageurs les plus récentsChapitre 17 sur 28 · I.A SIBÉRIE · texte numérisé non relu

I.A SIBÉRIE

indigènes, tout est enveloppé de mystères et de superstitions. On y trouve des phoques, comme dans les mers du nord et des bancs de corail comme dans celles du midi; il est extrêmement profond, et malgré l’absence totale de sel, il a beaucoup des qualités, bonnes ou mauvaises, d’une mer.

«Nous revîmes la terre bien avant le coucher du soleil, mais elle était si loin que celui-ci disparut, avec toute la pompe possible, sous cet océan solide, avant la fin de notre traversée qui dura, contre tout précédent, quatre grandes et mortelles heures: alors les étoiles parurent; nous pûmes voir toutes les constellations du ciel sous nos pieds, s’arrêtant subitement à l’horizon comme une ligne de phares, et par un froid de 34°; nous-mêmes raidis comme des cadavres, il nous sembla que le monde entier devenait immobile, et que les astres, arrêtés en chemin, se changeaient en glaçons.

« Le malheureux cosaque qui m’accompagnait devint une statue sur son siège ! Enfin, à la nuit close, nous reprîmes terre et voyageâmes toute la nuit, par un froid loujours croissant, pour arriver le lendemain à Verhnèi-Oudimk où nous reçûmes quelques heures l'hospitalité chez un officier dont malheureusement le nom m’échappe. La nuit suivante nous remontâmes, tantôt les bords, tantôt le lit de la rivière Sêlinga, cours d'eau colossal, un des plus longs de l’univers , puisque tour à tour

appelée Sélinga , Angara et Téniséi, ses eaux, quelque nom qu’elles portent, n’arrivent à la mer Arctique qu’après avoir franchi une distance de quatorze cents lieues françaises 1 , et coupé, malgré les plus immenses détours, vingt-six parallèles de latitude.

* Le lendemain matin dès six heures, il y avait crépuscule ; les crépuscules sont une des beautés de la Sibérie, je n’en ai jamais vu d’aussi longs et d’aussi brillants que là ; ils duraient , dans les grands froids , deux heures et demie. Ce matin-là fut celui, non pas où je ressentis, mais où j'observai moi-même et constatai, avec un thermomètre acheté à Tomsk, la plus basse température. Tout le fond des vallées où nous serpentions, les forêts de sapins et une grande partie des montagnes, étaient baignés dans un brouillard blanc et sans mouvement, produit de la liquéfaction de toutes les particules de vapeur contenues dans l’air, au contact d’un sol que rien d’humain, sauf la poudre, n’eût pu entamer. Au-dessus de cette brume, le ciel parut d’abord écarlate, puis doré; enfin il prit l’éclat de l’argent, et se remplit de millions de petits cristaux microscopiques tombant imperceptiblement comme autant de rubis. Blottis au fond du traîneau, toussant à chaque parole et la figure rouge

1. Cette évaluation semble un peu exagérée; peut-être faut-il la réduire de 400 à 600 kilomètres.

comme du sang, nous sentions bien qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire ; mais pour m’en convaincre, en arrivant à Sélenginsk, je plaçai le thermomètre contre la porte, et sa colonne ne s’arrêta qu’un peu au-dessous de 39 8 , quoique le soleil fût déjà haut sur l’horizon; avant l’aurore, on peut être moralement sûr que la température était tombée à près de 50°. Du reste , je dois remarquer que l’action directe des rayons solaires par ces grands froids, est presque nulle; je n’ai jamais vu, entre le soleil et l’ombre, une différence de dix pour cent.

« Nous déjeunâmes à la maison de poste de Sélenginsk; le lendemain nous étions à Kiakhta.

Lb ville ruNso- chinoise de Kiakhta.

« Kiakhta est divisée en deux parties parfaitement distinctes, la ville russe et la ville chinoise, la première au nord, la seconde au midi. La ville russe, ou proprement Kiakhta, se compose d’une cinquantaine de maisons fort élégantes, commodes, quoique petites et en bois; et si l’on doit juger de l’importance d’une ville par la fortune et le luxe de ses habitants, c'est à Londres ou Liverpool qu’il faudrait comparer ce petit village. Il n’y a pas d’hôtel, mais l’hospitalité y est sans bornes, et l’on a, pour passer la soirée, la ressource d’un club où se trou-

vent les principaux journaux de l’Europe, un billard, un restaurant, un café. On y trouve aussi une espèce de petit hôtel de ville destiné aux dîners publics, aux bals et aux concerts. On n’imagine pas le luxe de table de Kiakhta; pour ma part, je n’ai jamais fait d’aussi somptueux dîners que chez ses riches et aimables négociants, à qui je ne reproche qu’une chose : c’est de m’avoir fait vider tant de bouteilles de vin de Champagne , que je crus ne pouvoir plus en boire pendant le reste de ma vie ; ce qui s’en consomme tous les jours et à tous les repas dépasse toute croyance.

« Au milieu de la ville russe se trouve un square élégant avec un pavillon, où la musique militaire joue pendant l’été, et où le citoyen dePéking vient coudoyer celui de Saint-Pétersbourg. A l’est reluit le dôme de l’église, une des plus belles de l’Asie, érigée aux frais des négociants ; au sud s’élève une porte triomphale en bois où l’aigle russe déploie ses ailes, et où un cosaque, sabre nu , monte toujours la garde; en passant dessous on sort de l’empire russe. Après cette porte on traverse un terrain neutre d’environ deux cents mètres. Là se dresse une espèce de cible en bois, sur laquelle est peint un globe rouge. Derrière cette espèce d’écran l’on est en Chine *. »

I. Henri Roussel-Killoug, Seize mille lieues h travers l'Asie et l'Océanie, t. I, p. 72 à 83.

L>es tribus mongoles sujettes de la Russie.

La double cité de Kiakhta doit son origine aux nécessités commerciales des deux empires. En échange des draps, des fourrures, des cuirs, du linge et de l’or de la Russie, la Chine envoie sur ce marché de la soie, de la rhubarbe, des objets de nécessité et surtout du thé. La quantité de thé de qualité supérieure qui débouche annuellement de Chine sur Kiakhta dépasse six millions de kilogrammes. En dehors de ce chiffre restent des quantités incroyables de thé brique, qui forme la base de la nourriture des Tatars de l’Altaï et de beaucoup de colons sibériens.

La ligne frontière des deux empires au sud du Baikal court de l’ouest à l’est-sud-est, depuis le lac Kossogol, qu’on pourrait regarder comme le grand réservoir de la Sélinga , jusqu’au lac Balai, que traverse le Kérounlon , branche principale du fleuve Amour. Au sud de cette ligne vivent les tribus les plus agglomérées de la Mongolie, les Khalkas, descendants directs des compagnons de Tchinghiz-Khan. Au nord, errent, disséminées sur les rives du Baikal, les tribus Bouriates, liées à la grande famille mongole par le sang, la langue et la foi bouddhique, mais assujetties à la Russie, qui s'efforce d’inspirer à ces nomades des goûts séden-

taires et agricoles. Mais l’espace est bien grand pour la population, et bien qu’aujourd’hui lesBouriates sachent se construire des habitations des genres les plus variés, les tentes de feutre forment toujours leurs demeures de prédilection. Ils les élèvent avec plus de goût et d’élégance que leurs abris d’hiver et que leurs yourtes d’été. Chez les riches Bouriates, tout le côté gauche de la tente est garni de coffres de prix, renfermant de la zibeline, de fins tissus, des habits de fête, etc. Du côté droit se trouve un certain nombre de caisses d’une valeur moindre; c’est là que sont les théières, les casseroles, les cafetières et les autres instruments de cuisine étalés sur des tablettes et étincelants de propreté. Phi face de la porte se trouve un divan formé de nattes en feutre, et recouvert de drap rouge ou de quelque autre fin tissu. Devant le divan se déploie l’assemblée des dieux bouddhiques avec les timbales et les trompettes qui en sont l’accompagnement obligé. « Des deux côtés du divan, j’ai quelquefois vu, » nous dit encore le voyageur Castren , « des selles ornées d’argent, de vieilles carabines à la crosse précieusement incrustée, des épées à poignée d’argent, des vases du même métal, des arcs et des flèches ornées avec goût, des cottes de maille, etc. Dans quelques tentes, j’ai été fort surpris de voir que les piliers qui supportent le toit, et que chaque jour le feu noircit

de sa fumée, étaient peints en indigo et décorés de délicates incrustations d’argent. »

On conçoit que les Bouriates, qui ont pour leurs demeures une telle sollicitude, ne soient pas non plus indifférents à l’égard de leur toilette. Dans la vie de tous les jours, une peau de chèvre ou de mouton suliit pour les riches comme pour les pauvres; mais survient-il une occasion de se faire voir, où pourrait-on trouver des fourrures de zibelines d’un plus beau noir et des robes d’un tissu de soie plus fin que chez les incultes Bouriates? Quanta la toilette des femmes, elle exige une exhibition incroyable de pierres précieuses de couleurs variées, de perles, d’ornements d’argent et d’or, qui chargent non-seulement les bras et le cou , mais s’étalent à profusion partout où une oreille, une boucle de cheveux, un fichu, un ruban permettent l’emploi de ces coûteuses superfluités. A travers cette surabondance de parure, on aperçoit un vêtement de soie ou d’une autre étoffe chinoise de prix. Ce vêtement très-large et descendant jusqu’aux talons, est boutonné par devant, mais lâche autour de la taille. Par-dessus, les dames bouriates portent, surtout quand elles montent à cheval, un corsage très-juste, sans manches. Hommes et femmes ont sur la tête un bonnet de soie pointu, garni de zibeline, avec un morceau d’étoffe de soie rouge à l’extrémité. Aux doigts brillent des

anneaux d’or et d’argent. De la ceinture pendent de longs couteaux à lame étincelante ; le sifflet chinois en laiton est également un objet du meilleur ton.

Voilà comment, jusque chez les Bouriates, le riche s’entoure d’éclat et de luxe, tandis que le pauvre habite d’ordinaire une tente de feutre enfumée qui ne lui procure guère un abri suffisant contre les rigueurs de l’hiver. La propriété mobilière de cette tente se compose de quelques caisses de bois noirci, de marmites, de hottes et de corbeilles d’écorce, de quelques nattes de feutre déchirées. Le Bouriate est rarement assez pauvre pour ne pas avoir quelques vaches et quelques moutons, car sans ces animaux domestiques, il ne pourrait ni se nourrir ni se vêtir, et se verrait forcé de se soumettre au joug odieux de la domesticité. Le cheval de selle figure aussi parmi ses desiderata les plus indispensables; il peut cependant en être privé, et, dans ce cas, le pauvre diable voyage à pied, ou bien chevauche sur un bœuf. Quant à son vêtement, il se borne à la seule et unique peau de mouton. Jamais robe d'étofle chinoise ne recouvre ses membres, mais la même lourde peau d'agneau doit lui servir en été et en hiver, pendant la chaleur et pendant le froid, par la pluie et par le soleil. Quand la température est par trop accablante, on voit Bouriates et Tatars se dépouiller de leur peau de

mouton et livrer leur corps nu en proie aux mouches, aux cousins, aux taons, aux guêpes.

11 est singulier qu’en fait de nourriture et de préparation culinaire, on ne puisse faire aucune différence, ou peu s’en faut, entre les riches et les pauvres. Leur alimentation commune consiste principalement en thé mongol, qui est cuit avec du lait, du beurre, de la farine et servi sans autre assaisonnement. Ce mets a été adopté même par les Russes de la zone frontière, et l’on prétend qu’il a la propriété de guérir les maladies de poitrine. Après le thé, c'est le lait qui prend la première place. Viennent ensuite le fromage, le beurre, puis en été l’airan ou eau-de-vie de lait. Bien qu'un grand nombre de Bouriates se livrent à l’agriculture, ils consomment très-peu de pain. Ce n’est pas pour eux une nourriture. Jamais il n’entre de viande dans leur alimentation ordinaire, et l’on voit rarement du poisson sous leurs tentes. En un mot, c’est le thé dont le Bouriate se nourrit chaque jour de l’année, et ce mets est commun aux riches comme aux pauvres.

li’hiTer sur la frontière du nord de la Mongolie orientale.

Dès le mois de septembre, les nombreux rongeurs qui se trouvent en Sibérie entrent dans

leur sommeil d’hiver, et donnent le signal de la tristesse et de la désolation qui vont bientôt envelopper ces froides contrées. Si l’on aperçoit encore çà et là, près des flaques d’eau douce, ou sur les vastes plaines rougeâtres, des bandes de vanneaux et d’oies sauvages, les derniers petits chanteurs ont déjà disparu, le silence et la solitude régnent dès lors sur les monticules formés par les marmottes, où pendant l'été, au milieu du gazon d’un vert bleuâtre, d’énormes buses restaient immobiles des heures entières, gonflant leurs plumes frisées, et guettant leur proie. Hier encore, les aigles tournoyaient au milieu des airs, ou s’élançaient, du haut de leurs aires, sur le lac voisin, et les milans, après de savantes manœuvres, fondaient tout à coup sur le hamster et la souris, ou bien sur la tendre couvée des alouettes et des lavandières; aujourd’hui, aussi loin que l’œil peut percer le clair azur du ciel, il n’aperçoit aucun de ces brigands ailés, et sur le sol nu et stérile, il cherche en vain la vie et le mouvement. Tout au plus découvre-t-on un aigle doré qui abandonne ses forêts de prédilection, et s’élance vers le Haut-Gobi, où se rassemblent de nombreuses troupes d’antilopes ; ou bien encore un faucon qui paraît un instant près des demeures des Cosaques, sur les frontières septentrionales de la Mongolie, pour fondre sur les pigeons domestiques ou les innocentes perdrix.

Le hibou des zones glaciales, bien qu’on le trouve en grand nombre dans ces contrées, trahit à peine son existence pendant le jour; il reste accroupi sur le sol, le plus souvent sur le revers des terriers des marmottes, où s’amasse le peu de neige qui tombe ici. Il cherche le côté abrité du. vent, et c'est seulement vers midi qu’il monte au sommet de la petite colline, où il reste, les yeux à demi fermés, à attendre sa proie, faisant de temps en temps claquer son bec avec force. Mais quand vient le soir, lâchasse commence véritablement; il s’élance d’un vol rapide, rasant le sol de la steppe, et tombe sur les pauvres lièvres-rats ( Lagomys ogotona). Il fait aussi la guerre aux perdrix , et les a forcées bientôt dans ce désert stérile, où elles sont privées de la protection que leur fournit ailleurs le couvert des arbrisseaux ; aussi, pendant l'hiver, se réunissentelles de préférence sur les rives de l’Onon, mais auparavant, aussi longtemps qu’elles restent dans les steppes glacées, l’homme leur fait une chasse ardente, comptant sur la lassitude qui les fait tomber vivantes entre ses mains.

Pour rencontrer d’autres oiseaux à cette époque de l’année, il faut se rendre au fond des vallons, ou sur les rives des lacs salés ; là nous trouverons les alouettes des montagnesdontles petites troupes, composées de huit ou dix de ces charmants oiseaux, font entendre un doux sifflement; tantôt

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