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Partie maritime du district de Bérésov

Le district de Bérésov dont la superficie égale celle de la France, forme à peine le tiers du gouvernement de Tobolsk et la vingtième partie de la Sibérie actuelle. Les récits de Mme Félinska .ne se rapportent qu’à la portion méridionale, privilégiée de cette vaste et triste solitude; la partie septentrionale qui porte nom d’Obdorié et forme le littoral du golfe de l’Obi et de la mer de Kara est plus triste encore ; là tout le sous-sol est de glace et l’écorce terrestre accessible au dégel, n’a guère plus d’un pied d’épaisseur, même dans le plus long jour de l’été. On conçoit, ce que doit y être la végétation, elle se réduit aux joncs, à la ronce des marais ; puis à quelques saules rampants et à des bouleaux nains.

Une relation toute récente, celle du capitaine Krusenstern, nous a fait connaître la population de cette affreuse contrée. Chargé par le gouvernement

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Russe de faire l’hydrographie des côtes Sibériennes entre le détroit de Vaigatz et l’embouchure du Yéniséï, le navigateur vit son navire YYermak écrasé par les glaces de la mer de Kara et eut grand’peine à atteindre le continent, en flottant, avec son équipage, de glaçons en glaçons. Nous lui empruntons la dernière partie de son curieux récit :

« .... Rester où nous étions, c’était la mort, il fallait plutôt tout risquer. J’ordonnai donc à mes hommes de gagner la terre, comme ils le pourraient, allant autant que possible deux ou trois ensemble pour retirer de l’eau celui qui viendrait à y tomber. Nous nous séparâmes. Notre devise en ce moment fut « chacun pour soi, Dieu pour tous. » Le maître d’équipage et deux matelots gagnèrent les premiers la terre, et leur hourra éclatant retentit dans la nuit, répété par les échos des montagnes. A huit heures, nous étions réunis sur la côte, mouillés, affamés, sans rien pour faire du feu, mais déjà réchauffés par la certitude que nous n’avions plus à craindre d’être emportés au large. Nous couchâmes serrés les uns contre les autres sur une petite hauteur, la plaine étant couverte de neige. Un fort vent d'ouest et le froid ne nous permirent pas de clore l’œil, malgré la fatigue. Au jour, quand nous nous levâmes, les pierres qui nous avaient portés n’étaient pas plus glacées que nos corps. Aussitôt qu’il fît un peu clair, chacun se

mita chercher du bois; on parvint à ramasser quelques buissons rabougris qui prirent feu avec difficulté, et je fis du café dans la théière : le café brûlant, quoique sans sucre, nous ranima un peu.

Le jour était venu. Un de nous prit la longue-vue et examina l’horizon ; tout à coup il tressaillit et s’écria : * •

« Des tentes en vue ! » .

Je saisis la lunette, et vis en effet à quatre où cinq verstes de notre campement les sommets de deux tentes. A l’instant même, j’envoyai quatre hommes et le maître Pankrator, armés de carabines, de piques et de revolvers, avec ordre d entrer en communication avec ces gens par tous les moyens possibles. Heureusement, nos envoyés purent se dissimuler dans la vallée la plus grande partie du chemin, si bien qu’ils ne furent aperçus des tentes qu’au moment où ils escaladèrent la hauteur. Dès que les indigènes les virent approcher (c’étaient des Samoyèdes de la tribu des Karachins), ils s’élancèrent de tous côtés pour réunir leurs rennes et fuir avec eux; mais on ne leur en donna pas le temps. Nos gens se mirent à courir malgré leur faiblesse et purent les rejoindre à temps. Parsignes, le maître d’équipage leur ordonna d’atteler trois traîneaux et d’aller vers la mer à notre rencontre, ce qui fut exécuté immédiatement avec beaucoup de bonne volonté. Ces traîneaux

nous rencontrèrent à mi-chemin, et je puis vous avouer que jamais je n’ai fait, sur un véhicule de ce genre, course qui me fût plus agréable.

Ce fut une chance très-heureuse pour nous d’avoir atterri comme nous l’avions fait. Quoiqu’il y eût quelques autres tentes sur cette côte, comme nous l’apprîmes plus tard, elles étaient peu nombreuses et plus reculées dans l’intérieur; nous aurions eu peut-être encore dix ou quinze jours de marche avant de trouver une habitation, car j’avais l’intention de suivre le bord de la mer, et dans cet intervalle il est probable que plus de la moitié de mes hommes aurait péri.

Pour tous, il était grand temps, sinon de trouver un abri, du moins d’avoir une nourriture plus substantielle. Un des Karachins fut dépêché à la recherche d’un interprète, qui arriva quatre heures plus tard. Par lui, j’appris que notre hôte était un très-riche habitant de ces contrées, et que, ce qui était plus important pour nous, c’était un homme très-loyal et très-bon ; son nom était Setch-Sirdetto ; il possédait trois femmes, sept mille rennes et six tentes. Il se montra tout disposé à nous conduire à la ville la plus voisine, c’est-à-dire à Obdorsk, qui était, d’après lui, à mille verstes du lieu où nous nous trouvions, et à l’instant même il commença à préparer les traîneaux et les provisions qui nous étaient nécessaires pour ce long voyage.

Dès notre arrivée, les Karachins nous prodiguèrent leurs mets les plus délicats, tels que gigots et filets de rennes, crus ou bouillis, langues et cervelles de rennes, du poisson cru, de la graisse d’oie fondue, etc. Ils avaient aussi un peu de thé et de sucre. Après avoir terminé notre festin de Lucullus, nous nous couchâmes dans la tente, bien chauffée, sur de moelleuses, peaux de renne, et tous nos maux furent oubliés; il nous sembla que nous étions dans le paradis.

Nous nous mîmes en route seulement le 19 septembre, et nous continuâmes, sans nous arrêter, à nous diriger au sud; chaque jour nous appareillions à six heures du matin et nous dressions la tente le soir à sept ou huit heures.

Enfin le 1" octobre, à la chute du jour, nous arrivâmes au bord du fleuve Obi; mais, à notre grand désappointement, il n était pas encore gelé et charriait d’énormes glaçons ; le traverser était impossible. Nous le côtoyâmes jusqu’à une bourgade ostiake, appelée les yourtes de Jonderski, où nous fûmes très-cordialement reçus par le chef Egor, d’une grande famille du pays, datant d’avant la conquête. Pendant mon séjour dans sa yourte, il ne songea qu’à me régaler. Bon gré, mal gré, six fois par jour il me fallut boire du thé, et au moins six tasses à chaque fois. Le lendemain de notre arrivée, il s’imagina de me faire avaler un mélange

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d’eau-de-vie et de jus de tabac; stupéfait de voir un grand chef tel que moi refuser un breuvage aussi distingué, il se grisa avec les anciens du village et les Karachins qui nous avaient conduits et tomba dans une grande chaudière pleine d’eau, enfouie au milieu de la yourte, où il eût péri sans notre secours.

Je fis la connaissance chez lui du prince des Ostiaks; prince médiatisé, comme on le pense bien.

La 5 octobre, nous traversâmes l’Obi et nous arrivâmes à Obdorsk, accompagnés d’une multitude d’Ostiaks de la suite du prince et du chef Egor, qui nous avaient suivis.

.Je séjournai douze jours à Obdorsk. Le prince m’avait offert de nous conduire à travers l’Oural jusqu’au poste de Ziranski; il vint nous prendre le 17 octobre. Le voyage à travers l’Oural fut extrêmement difficile; sur le sommet de la chaîne, nous fûmes assaillis par une tempête de neige qui manqua de nous engloutir; pendant sept heures je désespérai de notre salut. Heureusement le vent diminua, et nous pûmes descendre vers la plaine.

Le 2 novembre, j’arrivai avec tout mon équipage à Yma. Après quarante-huit heures de halte, nous partîmes pour Kouia , à l’embouchure de la Petchora. Je fis faire en ce lieu tout ce qui était nécessaire pour l’hivernage de mes hommes que je

laissai sous les ordres de mon lieutenant, M. Maticen ; puis je me dirigeai en traîneau vers Archangel.

En terminant ce rapport de notre infructueux voyage, je crois devoir ajouter que la pensée que j’avais eue de retourner en traîneau vers les débris de l'Yermak pour sauver les instruments, se trouva impossible à réaliser. La seule chose que j’aie pu faire a été de déclarer auxKarachinsque, si des épaves de la goélette étaient portées au rivage, ils pourraient se regarder comme légitimes possesseurs de l’eau-de-vie, de la poudre, du plomb, des effets, et de tous les débris du navire ; mais que s’ils recueillaient un cotfre renfermant des objets dont ils ne. comprendraient pas l’usage, ils devraient l’envoyer au chef d’Obdorsk, ce coffre étant la propriété du tzar. Ils m’ont promis de se conformer à mon désir. Les Karachins sont des hommes loyaux et bons, je ne doute pas qu’ils ne tiennent parole. Pendant la durée de mon voyage, j’ai recueilli beaucoup de renseignements sur les mœurs et les coutumes de ces populations, bien moins corrompues que les Samoyèdes du gouvernement d’Archangel, parce qu’elles n’ont pas encore de rapports avec nos marchands, qui apportent chez ces peuplades la civilisation européenne sous lu forme de l’eau-devie. Vraisemblablement, avant de longues années, les richesses des Karachins, c’est-à-dire leurs trou-

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peaux de rennes, auront passé dans les mains des Russes, comme les troupeaux des indigènes riverains de la Petchora sont déjà dans celles des gens d’Yma. »

L’aveu contenu dans cette dernière phrase est précieux de la part d’un officier russe.

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