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I. Dp Wrangell. Voyages dans le nord de la Sibérie

la saison des pluies. L’œil n’y rencontre ni lacs, ni pâturages mais des marais portant le cachet de la désolation. Pendant l’été, quand le temps est sec et la température chaude, leur surface seule se dessèche sans se consolider. Celui qui se hasarde à voyager par cette route s’expose au risque de la voir s’effondrer sous les pieds de sa monture ou de son attelage. Par bonheur, une glace profonde et éternelle se trouve en dessous, à une petite profondeur, et sauve le voyageur; sans cette glace sa perte serait certaine! L’aspect de ces fondrières est ce qu’il est possible de s’imaginer de plus monotone et de plus triste au monde : leur surface est couverte de mousse moisie, sur laquelle végètent à peine quelques mélèzes nains et chétifs. D’épouvantables tempêtes, accompagnées de tourbillons de neige, y éclatent pendant l’hiver. C’est à peine si le voyageur qui traverse ces plaines sans bornes à l’aide d’un attelage de chiens ou de rennes, a l’espoir d’y rencontrer quelque yourte mal close où, il lui est défendu de faire du feu, sous peine d’y être suffoqué par la fumée.

Une foire aux bord» de la mer Glaciale.

Nijney-Kolimsk, hameau de quelques centaines d’habitants, sur les bords de la Kolima, est le cheflieu d’un district peuplé de 2590 indigènes et d’en-

Relai de poste dans les Toundras de la Kolima.

viron 300 Russes ou Cosaques. Ceux-ci sont occupés à surveiller ceux-là , qui, si misérables qu’ils soient par toutes les causes résultant du climat et de la stérilité du sol, n’en sont pas moins tenus de verser annuellement dans les coffres du tzar blanc, fils du soleil, une capitation en pelleterie de 8 à 9 francs par tête. C’est lourd pour des gens qui sont condamnés à mourir de faim pour peu que viennent à manquer la remonte du poisson au printemps, ou le passage des rennes sauvages en automne. Quant aux Cosaques, outre leurs fonctions de sbires et de percepteurs, ils ont à fournir tous les ans un poste de 25 à 30 hommes à la forteresse ou ostrog d’Ostrovnoyëpour y faire la police à l’époque d’une foire très-fréquentée où se rencontrent les marchands russes et les Tchoukchas qui y accourent de l’extrémité orientale de l’Asie. '

Nous allons nous y rendre de notre côté avec M. Matiouchkine, un des compagnons de l’amiral Wrangell.

« Le village d'Ostrovnoyë , bâti par 68° de latitude, dans une des îles formées par l’Aniouy, à 250 verstes de Nijney-Kolimsk, possède une forteresse ou ostrog, et se compose de trente chaumières et d’une chapelle délabrée. L’ostrog est formé d’une enceinte palissadée en bois, sur laquelle domine une tour placée sur la porte d’entrée : l’intérieur renferme les bâtiments de l’administration. Comme les

trente cabanes d’Ostrovnoyë sont loin de suffire à loger la foule qui fréquente annuellement la foire, beaucoup de marchands campent à la belle étoile auprès de leur traîneaux chargés de marchandises, tandis que les Tchoukchas dressent leurs tent à l’écart, dans une petite île.

« De tous ces apprêts résulte un tableau des plus original; c’est surtout le soir, lorsque la nuit voile les misérables huttes du village, naguère encore ensevelies sous la neige, que l’œil aime à contempler cette foule réunie temporairement au milieu d’une contrée inhospitalière : ici des colonnes d’une fumée rougeâtre s’élèvent du camp des Tchoukchas vers un ciel bleu-foncé parsemé d’étoiles scintillantes; plus loin, de vastes bûchers éclairent les nombreux traîneaux des marchands qui se chauffent à l’entour; et à l’horizon, montent et se dessinent sur le firmament les rayons pourpre et vert-clair d’une aurore boréale. A ce grand spectacle se mêlent des bruits divers. Des sons étranges résonnent au loin ? c’est le tambour des chamans Tchoukchas ; un chant plaintif et monotone effleure quelquefois l’oreille assourdie par ces sons rauques : c’est un Sibérien qui récite une complainte dans ce mode mineur si mélancolique , si profondément triste et si naturel pour qui habite sous un ciel de fer, et n’a constamment sous les yeux que des landes glacées et désertes! Enfin les hurlements

retentissants de plusieurs centaines de chiens se l'ont entendre de temps à autre, et dominent tout autre bruit, au milieu d’une température qui à cette époque descend au moins à 30 degrés.

« L’ostrog est la demeure du commissaire chargé de maintenir l’ordre et de protéger les marchands de Yakoutsk contre les Tchoukchas; il est accompagné d’un ecclésiastique muni des objets du culte nécessaires à la célébration des oflices, et de deux scribes. Aucun conflit ne s’est élevé de mémoire d’homme, entre la population marchande et les belliqueux Tchoukchas; et c’est heureux, car ceux-ci auraient bon marche du commissaire et de ses soldats mal équipés.

« Des marchands russes, et 125 chevaux charges de marchandises, arrivèrent en même temps que nous à Ostrovnoyë; les Tchouktchas les y attendaient, partagés en neuf camps séparés, et commandés par autant de chefs.

« Les longs trajets franchis annuellement par ces nomades, pour arriver à cette foire, sont faits pour surprendre. Partant du capTchoukotchi, extrémité N. E. de l’Asie, ils traversent le détroit de Behring dans ces chétifs canots en peau de chien-marin, qu’ils nomment buidares, et se rendent en Amérique, pour s’y procurer auprès des Esquimaux, des pelleteries et des dents de morses; puis, repassant le détroit, ils s’acheminent avec leurs fem-

mes et leurs enfants, leurs nombreux troupeaux de rennes, leurs armes et même leurs demeures portatives vers Ostrovnoyë; c’est une véritable émigration. Comme l’entretien de leurs rennes les force à ne traverser que les endroits abondants en mousse, ils ne peuvent suivre une ligne directe ; nécessité qui les retient cinq mois en route. Ils ne se hasardent à traverser une steppe qu'après avoir chargé leurs traîneaux d’une quantité de mousse .suffisante pour nourrir leurs rennes pendant son parcours. Arrivés à Ostrovnoyë à la fin de janvier au nombre de 300 hommes, dont 100 à 150 sont armés , ils en repartent après une dizaine de jours, et s’en retournent dans leur pays parla même route. L’année suivante ce sont d’autres hommes qui les remplacent à Ostrovnoyë. Telle est la vie remuante et active que mènent les Tchoukchas; etàl’époque même où, campés avec leurs rennes dans la vaste toundra, ils semblent stationnaires, la chasse les maintient en haleine et ne leur laisse pas de loisirs.

«Les Tchoukchas sont les intermédiaires du commerce entre les peuplades de l’extrémité septentrionale de l’Amérique, etles Russes; etceciestd’autant plus vrai que ce qu’ils apportent à Ostrovnoyë en marchandises de leur pays a peu d’importance ; les tribus américaines, lorsqu’elles livrent aux Tchoukchas des pelleteries et des dents de morses , reçoivent en échange des marchandises russes;

telles que tabac, fer, verroteries, etc. ; Russes et Tchoukchas réalisent ainsi des bénéfices considérables. Les provenances d’Amérique, apportées à Ostrovnoyë, consistent en peaux de renards noirs et bruns, d’isatis, de martres, de loutres, de castors, d’ours, et en défenses de morse. En fait d'objets de leur pays, les Tchoukchas y apportent des côtes de haleine, dont on se sert, pour garnir des traîneaux, des sacs en peau de morse et une grande quantité de vêtements confectionnés en peau de rennes. Les marchands de Yakoutsk amènent, de leur côté, du tabac, de la quincaillerie, des ustensiles en cuivre, en fer, et même en bois ; plus une énorme quantité de verroteries destinées aux femmes, qui en font un très-grand cas. La vente de l’eau-de-vie est prohibée; mais il ne manque pour frauder la loi ni de marchands, ni d’acheteurs. Lorsqu’un pauvre chasseur indigène a bu un verre de cette liqueur, qu’il appelle l 'eau furieuse , il y prend un tel goût, il y noie tellement sa raison que, pour deux litres d’eau de- vie falsifiée, qui auront coûté, à Yakoutsk, quelques roubles, il en viendra à donner un renard noir d'une valeur centuple.

« La foire fut solennellement ouverte le 10 février; les chefs de diverses tribus de Tchoukchas et d’autres peuplades se réunirent dans l’ostrog, pour entendre la lecture du règlement , et fixer, d’un commun accord, le prix des marchandises. On con-

vint, après bien des débats, de livrer seize peaux de renard et vingt peaux de martres, pour deux pouds de tabac; et c’est d’après cette base que les marchandises furent tarifiées. Le lendemain 11, après l’acquittement d’un droit de patente trèsmodique, une messe fut célébrée, et aussitôt après le pavillon hissé au sommet de l’ostrog, chaque marchand dût se rendre à son poste. Alors les Tchoukchas, armés pour la plupart de piques, d’arcs et de flèches, s’avancèrent en bon ordre avec leurs traîneaux, chargés de marchandises, qu’ils vinrent ranger en un vaste demi-cercle. Durant ce temps, la foule impatiente des acheteurs se tenait au loin, attendant que la cloche de l’ostrog donnât le signal des échanges. Elle sonne enfin, et la cohue des spectateurs, de tous sexes et de tous âges, se précipite comme un torrent débordé vers le demicercle, où les Tchoukchas les attendent auprès de leurs traîneaux. Rien de plus curieux que la pétulance des marchands russes, se hâtant, se poussant l’un l’autre, dans la crainte d'être devancés, étalant suspendus à leur ceinture des couteaux , des haches , des pipes , des rassades, etc. ; soutenant d’une main un lourd paquet de tabac et de l’autre un assortiment de chaudrons en fer ! Ainsi changés en bazar ambulant, ils courent d’un traîneau à un autre, et- s’efforcent d’attirer l’attention bienveillante des acheteurs, auxquels ils ne man-

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quent pas de dépeindre, de vanter leurs marchandises, comme les plus belles du monde! Le bruit, les cris et l’agitation de cette foule pressée, enchevêtrée, font penser à une immense fourmilière. Parfois il arrive qu’un homme, à force de se démener pour percer la cohue, glisse sur la neige et tombe, sans que l’élan de ceux qui le suivent s’en trouve ralenti; on le foule aux pieds, il perd ses gants et son bonnet, n’importe, le malencontreux vendeur se relève en un clin-d’œil, et, tête et mains nues, par trente degrés de froid, il se précipite de nouveau à l’assaut du chaland, et ne songe qu’à rattraper le temps perdu I Avec cette excessive agitation des Russes contraste l’impassibilité flegmatique des Tchouktchas, qui, muets et le corps appuyé sur leurs lances, se contentent de faire un simple signe pour annoncer que le marché qu’on leur a proposé est rejeté ou accepté. On conçoit que le sang-froid, dans de pareilles transactions, leur donne de grands avantages sur les Russes. Ils ont une facilité merveilleuse à reconnaître le poids d’un objet sans se servir des balances; on en a vu deviner en soupesant un ballot de 100 livres, qu’il en manquait une.

« La fermeture de la foire est pour tous le signal du départ. Ostrovnoyë redevient désert, et pour peu qu’une tempête de neige s’élève quelques jours après, il ensevelit forteresse et habitations sous un

tapis ondule d’une éclatante blancheur, à travers

lequel perce seulement le bâton noirci du pavillon

disparu.

E** Tchoukchas, leurs mœurs et coutumes.

La peuplade des Tchoukchas étant la seule des nombreuses tribus nord de 1 Asie qui ait su garder son indépendance, s’estime à bon droit au-dessus de toutes les autres peuplades voisines, qu’ils considèrent d’un œil de pitié. Aivant sous latente, dans leurs steppes, du produit de leurs troupeaux de rennes, qui leur fournissent de quoi se vêtir, se loger et se nourrir, ils errent libres, satisfaits de leur sort, ne payant aucun tribut, dans les hauts rochers et les Toundras de la presqu’île d’Anadyr.

Les coutumes des Tchoukchas sont empreintes d’un cachet de cruauté sauvage et âpre comme leur climat : ainsi, chez eux, la mort attend l’enfant qui a le malheur de naître avec quelque difformité ; il en est de même des vieillards que les infirmités de l’âge ont affaiblis, ou qui ne sont plus en état de supporter les fatigues de la vie nomade; on les égorge sans pitié. Et ces coutumes révoltantes font tellement partie des mœurs de la peuplade, que ce sont souvent les vieillards eux-mêmes qui, avec un stoïcisme surprenant, demandent à leurs enfants de mettre un terme à une existence qui est deve-

nue un fardeau pour eux. Pendant la foire qui se tint en 1822, à Ostrovnoyë, l’un des chefs Tclioukchas, vieillard vénéré, réunit ses lils pour leur déclarer qu’il était las de vivre, et finit par les supplier de le délivrer de l’existence. Les enfants hésitèrent d’abord; mais, convaincus qu’en obéissant à leur père ils accompliraient un saint devoir , ils eurent l’affreux courage de l’égorger ! Tous les moyens de persuasion ont été vainement employés jusqu’à présent, auprès des Tchoukchas baptisés, pour les décider à renoncer à ces coutumes .sanguinaires; les chamans les ont toujours l'ait maintenir. Un certain nombre de ces imposteurs accompagne les Tchoukchas dans toutes leurs expéditions. Par leurs apparences de sorcellerie, par leurs prétendus rapports avec les génies invisibles du mal et du bien, ces hommes exercent sur l’ignorante peuplade un tel empire, qu’il n’y a point d’aberrations si horribles qu’ils ne puissentleur inspirer. En 1814, une maladie contagieuse ayant éclaté dans les tentes des Tchoukchas, les chamans, après avoir en vain battu le tambour magique, et fait à diverses reprises leur simulacre d’invocations, déclarèrent que les esprits ne pouvaient être apaisés que par la mort de Kotschen, l'un des chefs de la tribu. Kotschen était généralement si aimé et si respecté que, malgré l’autorité des interprètes sacrés, cette fois on refusait d’obéir à leur arrêt. Cependant, comme

l’épidémie faisait de nouveaux progrès, le magnanime Kotschen , sans se douter qu’il marchait de pair avec les Codrus et les Curtius de l’antiquité classique, Kotschen se dévoua et força son fils même à lui plonger un poignard dans le cœur.

Un assez grand nombre de Tchoukchas ont reçu le baptême, mais ne sont chrétiens que de nom. A Pétersbourg on a traduit dans leur dialecte et imprimé pour leur usage un petit livre qui renferme les dix commandements de Dieu, quelques maximes de l’Évangile, le Pater noster et le Credo ; mais, malgré la souplesse des consonnances de la langue russe, on n’a pu , dans cet ouvrage, reproduire les sifflements et les sons gutturaux de l’idiome des Tchoukchas, en sorte qu’il n’a pu avoir l’effet qu’on en espérait. Les Tchoukchas se laissent baptiser sans savoir pourquoi, si ce n’est qu’ils gagnent à cette cérémonie un ustensile qui leur plaît, un peu d’eau-de-vie ou de tabac. C’est ainsi qu’au temps où Louis le Débonnaire essayait de propager le christianisme dans le Nord, les rudes habitants des rives de la Baltique se faisaient baptiser, non pas une fois mais plusieurs fois, pour obtenir des missionnaires une arme et un vêtement. M. Matiouschkine a assisté à Ostrovnoyë, à une de ces cérémonies. Un jeune Tchoukchi, séduit par l’appât de quelques livres de tabac, avait consenti à se rendre à la chapelle ; mais lorsqu’on lui

Chaman Tchouktchi, exorcisant un malade.

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montra la cuve pleine d’eau dans laquelle, selon le rite russe, il devait faire trois immersions, il refusa d’accomplir son engagement. Après une longue discussion dans laquelle l’interprète employait comme un souverain argument la promesse du tabac, il finit par se résoudre à entrer dans les eaux; et dès qu’il eut accompli ses trois plongeons, il s’élança dehors en criant : « Mon tabac! mon tabac! » On essaya de lui faire entendre que la cérémonie n’était point achevée. Il restait sourd à toutes les exhortations. « Mon tabac! » répétait-il; et, comme on voulait le retenir, il s’ouvrit, par un bond impétueux, un passage dans le cercle des assistants, et courut se réfugier sous sa tente.

Les Tchoukchas baptisés n’ont point renoncé à la polygamie, et tous ont plusieurs femmes, qu’ils épousent pour un temps plus ou moins long. Néanmoins, il n’est pas rare dans ces ménages, que l’une des femmes prenne assez d’ascendant sur son mari pour le fixer, et convertir une liaison qui ne devait être qu’éphémère, en mariage indissoluble : dès lors c’est elle qui gouverne en chef dans la maison 1 En thèse générale , les femmes des Tchoukchas, quoique esclaves, sont infiniment plus heureuses que celles des autres peuplades de la Sibérie.

Intrépides marinsles Tchoukchas ont faitcommuniquer l’Asie et l’Amérique longtemps avant la découverte de ce dernier continent parles Européens;

hardis et infatigables chasseurs, ils ont, en poursuivant l’ours blanc et le walrus sur les glaces de la mer Polaire, pénétré plus avant dans la direction du pôle, qu’aucune des expéditions scientifiques envoyées par le gouvernement russe ; et bien des années avant que le cosaque Lyakoffdécouvrît les îles à ossements qui portent son nom et que l’intrépide Hédenstrom explorât l’archipel de la Nouvelle Sibérie, ils avaient dressé leurs tentes sur ces plages lointaines et en avaient exploité les mines d’ivoire fossile.

En se rappelant ces choses on ne s’étonnera pas de me voir attacher une importance relative à l’existence de cette agglomération de peut-être vingt mille créatures humainesqui, surune terre marâtre, sous un ciel de fer, maintient son autonomie et son indépendance, entre la tyrannie moscovite et les tempêtes de l’océan Glacial.

KamtMchatka et Kamlchadales.

Moins heureux que les TcboukchasonLété les Koriaks leurs proches voisins du sud de l’Anadvr et les Kamtchadales habitants de la grande presqu’île qui s’étend entre la mer de Behring et le golfe d’Okhotsk. Les uns et les autres s’éteignent dans le marasme et la servitude et bientôt il ne restera d’eux que leurs noms. La presqu’île de Kamtschatka, plus

grande que la péninsule Italique, et qui doit à l’activité de l’immense foyer volcanique qu’elle renferme un climat moins froid et un sol moins stérile que le continent auquel elle est rattachée, le Kamtschatka, ou l’on comptait il y a un siècle cent mille indigènes n’en nourrit pas aujourd’hui quatre mille.

Conquis etassujettispar lesCosaquesaprèsdesanglantes luttes, ce sont de ces hommes dont on peut dire qu’on les soumet par le sabre, qu’on les baptise dans le sang, et qui n'ont gagné, à changer de maître, que des maladies et des vices qui leur étaient complètement inconnus. Quoique soumis en apparence à la nouvelle religion qu’on leur a imposée , la plupart des Kamtchatdales penchent pour le vieux chamanisme primordial de l’Asie centrale. La chasse et la pèche constituent leurs principales occupations. En hiver, ils se renferment dans des espèces de huttes souterraines de forme conique , ouvertes par le haut, où habitent d’ordinaire cinq ou six familles. Ils se vêtent de peaux de renne, se nourrissent de gibier salé , de graisse de chien marin, de pain d’écorce d’arbre, entretenant constamment de grands feux, s’égayant par des danses, et ne se souciant guère de la neige, qui couvre souvent la hutte jusqu’au tuyau de la cheminée. Leurs habitations d’été sont soutenues en l’air par des perches, et l’on n’y parvient qu’en grimpant. Les femmes seules s’occupent des soins du ménage et des

travaux de culture, qui ont pour objets la pomme de terre, les choux et les raves. Leur été, très-court mais brûlant, permet à l’orge et même aux concombres de mûrir. Ils n’ont point d’animaux domestiques, sinon quelques porcs etquelques poules qu’on a cherché à introduire en 1820; mais le chien qu’ils attellent en hiver à leurs traîneaux est toujours à leurs yeux l’animal par excellence.

Le port de Petropaulowski, œuvre de la nature, est une chose vraiment belle et magnifique à voir ; il n’a peut-être pas son pareil dans l’univers entier. On y pourrait abriter, dit-on, toutes les flottes réunies des puissances du monde. Quoiqu’il ne compte guère que trois ou quatre mille habitants, tous d’origine russe, on y trouve d’infinies ressources pour le confort de la vie. Des vins exquis, des conserves de toutes espèces, des poissons à faire damner nos gourmets, des étofTes de tous genres, des toiles faites avec les filaments d’une certaine espèce particulière d’ortie, des bœufs comme on n’en voit qu’en Angleterre, des poulets comme on n’en mange nulle part; une superbe végétation due aux flammes et aux cendres de deux volcans voisins qui sont au nombre des plus élevés de la terre, un hiver peutêtre un peu long, mais pendant lequel le thermomètre ne descend jamais plus bas que quinze degrés, tels sont les avantages, exotiques, ou indigènes, que l’on rencontre h Petropaulowski. Toutes

Karutschatka. — Habitations et traîneaux.

les productions de Chine, d’Amérique, d’Angleterre, de France s’y trouvent aussi dans les deux immenses magasins que le gouvernement y entretient et qui forment une des principales décorations du port et de la ville. Ajoutons que la nature s’est chargée des fortifications de ce havre avec assez de soins et de libéralité pour avoir fait échouer en 1856 une attaque dirigée contre lui par les escadres combinées de la France et de i’Angleterre.

Dans ce pays singulier, ce n’est pas la moindre singularité que d’y voir, pendant l’hiver, le traînage et les transports faits par des attelages de chiens dressés de longue main à cet exercice. Ils en ont si bien pris l’allure, que des chevaux mêmes auraient delà peine à égaler la rapidité de leur course. L’été, ces animaux, d’un aspect assez hérissé et au nombre de cinq ou six mille, sont enchaînés non loin de la ville, au bord d’un ruisseau aux cent bras qui serpente au penchant d’une colline. Là, chacun se creuse un abri dans la terre. Deux fois par jour on leur apporte du poisson séché au soleil ; ils n’ont pointd’autre nourriture pendant tout l’hiver. On n’a point d’idée de la voracité avec laquelle ils se jettent sur cette proie dont la vue et l’odeur n’ont cependant rien de bien engageant. Rien de plus curieux et en même temps de si original que l’aspect de ce courant d’eau bordé d’une multitude de chiens à demi sauvages , qui tous se mettent à hurler dés

qu’ils aperçoivent d’autres personnes que leurs gardiens; les premiers hurlent parce qu’ils vous voient, les seconds parce qu’ils vous sentent, et le reste parce que leurs compagnons aboient; c’est, sur toute la colline, un tapage à ne pas s’entendre et à imposer silence , dans les régions infernales, aux trois gueules de Cerbère 1 .

1. Mlle Lise Cbristiani ; notes île voyage, publiées dans le Tour du Monde, 18(13.

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