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CHAPITRE VIII

BASSIX Ull FLEUVE AMOUR.

Le lleuve Amour. — Les Russes sur ses bords. — La lice et sa compagne. — Aspects du fleuve. — Les ruines d’Albassin. — Indigènes. — Végétation et culture. — Une ville chinoise. — Les forêts vierges de l’Hing-Gan. — La chaîne de Buriya. — Le Sungari. — Tribus du Bas-Amour. — Conquêtes diplomatiques de la Russie. — La Sibérie orientale à quelques marches do Pékin.

Le lleuve Amour. — Les Russe» sur ses bords.

Le fleuve Amour ou Saghalien est formé par la réunion de deux puissants cours d’eau, l’Onon et l’Argoun, qui prennent naissance non loin l’un de l’autre, sur les flancs opposés d’une même chaîne de montagnes, en pleine Mongolie, entre le 48* et le 49* degré de latitude, et sous le 107' méridien à l’est de Paris. Le premier grossi des eaux de l’Ingoda, de la Chilka, dont il prend le nom, et d’autres tributaires que lui envoient les monts Stavano'is, qui séparent son bassin de celui du lac Baïkal, est

déjà navigable pour de grandes embarcations devant la ville de Nertschinsk, célèbre par ses mines, ses usines métallurgiques et par le séjour qu’y ont fait deglorieux forçats. Le second qui n’a pas moins de quatre cents lieues de longueur quand il se réunit à l’Onon devant Ust-Strelka, parcourt les plus riches pâturages de la Mongolie. Des traditions vénérées, nourries de génération en génération parmi les nomades de l’Asie centrale, font de l’Argoun la rivière sainte des Mongols. C’est dans les forêts qui ombragent ses sources, dans les rochers qui les entourent, que Tchenghis-Khan naquit, grandit et reçut des dieux la mission de guider ses compatriotes au pillage du monde. Jamais un chef khalkas, amené dans le voisinage de ces lieux vénérés par un caprice ou un besoin de son existence errante, ne s’en éloigne sans murmurer quelque incantation rhytlimique, que nous, Français, nous traduirions exactement par ces vers de notre Béranger :

.... J’ai d’un géant vu le fantôme immense

Sur nos bivacs fixer son œil ardent;

Il s’écriait : « Mori' règne recommence.... #

On assure que ces nomades, voyant se démanteler autour d’eux l’empire chinois et grandir d’autant la puissance russe, inclinent à transporter à celle-ci un serment d’allégeance qu’ils n’ontjamais prêté qu’à regret à la dynastie mantchoue qui trône

encore à Pékin. Il est plus que probable que les empiétements journaliers des Russes enMantchourie ne sont pas sans influer sur cette grave détermination des tribus khalkas. La manière dont se sont opérés ces empiétements ne laisse pas que d’être caractéristique.

Le traité de Nertehinsk, conclu en 1 733 entre la Chine et la Russie, désignait la chaîne des monts Yablonoïs, qui donne naissance aux affluents septentrionaux de l’Amour, comme la frontière naturelle des deux empires. Or, en 1845, un voyageur de Saint-Pétersbourg, M. Middendorfl', découvrit le long d’un de ces affluents et bien au sud de la ligne de faîte des Yablonoïs, une borne dressée à l’époque du susdit traité par les commissaires chinois, trop paresseux sans doute pour aller l’ériger au sommet des montagnes. Aussitôt acte fut pris de cette trouvaille, les cartes russes furent corrigées, et peu à peu la limite des possessions moscovites descendit jusqu’au thalweg du grand fleuve. Nicolaïevsk, une place forte, fut fondée à l’embouchure même de l’Amour, et quand un envoyé de Pékin s’y rendit pour intimer aux Russes, selon le formulaire du Céleste-Empire, l’ordre de purger de leur présence le sol chinois, on se contenta de lui montrer les batteries de quelques vaisseaux de guerre et de lui demander « si cela ne suffisait pas pour légitimer et maintenir les faits accomplis. » C’était, on

le voit, la réponse même que la lice fait à sa compagne dans un apologue bien connu; la Chine dut s’en contenter en cette occasion, et, à en juger par ce qui a suivi, dans beaucoup d’autres encore.

En 1854 , le gouvernement russe chargea une commission d’aller étudier ses nouvelles acquisitions. Rendus à Irkoutsk dans le courant de l’hiver, les membres qui la composaient s’acheminèrent, le printemps venu, vers les vallées supérieures de l’Amour, les uns par Kiachta, rendez-vous connu des caravanes chinoises, les autres par le lac Baï-

kal, ce grand emporium des relations futures de la *

Sibérie avec les mers orientales; après avoir franchi par des routes carrossables les cols faciles et peu élevés des monts Stavonoïs, ils étaient tous réunis à la fin de mars 1854 sur les rives de la Chilka, dans la ville d’Ust-Strelka , où les attendait le steamer destiné à les porter jusqu’à l’océan Pacifique. Tout en complétant leur rapport par des extraits empruntés à des relations plus récentes, nous allons les suivre sur le grand fleuve.

A»pect «lu fleuve. — L<e» ruine» d’Albattiu.

Indigène». — Végétation et culture.

Partis le 30 mai, nous rencontrâmes sur la rive gauche une tribu d’Orotsches, branche de la grande famille des Toungouses. Ces peuplades sont tribu-

taires de la Russie et tributaires si bénévoles que pendant tout le siècle et demi écoulé entre le traité de 1689, qui enleva ces régions à la Russie, et celui de 1842 qui les lui rendit, ces bonnes gens n’ont pas manqué une seule fois d’adresser incognito leur impôt annuel de fourrures au grand Khan blanc de l’Occident. Plus loin, nous rencontrâmes des Toungouses dans des bateaux faits en écorce de bouleau. Ils appartenaient à la tribu de la Mauri et ils payent, à ce qu’il paraît, une faible taxe aux receveurs chinois. Nous leur offrîmes un peu d’eau-devie, et nous leur donnâmes quelques petits objets d’ornements. L’un d’eux parlait , outre sa langue naturelle, le russe, le chinois et le mandchou.

Ce jour-là nous limes 130 verstes, et le l' r juin, nous arrivâmes à l’endroit où se trouvaient autrefois Albasin, le chef-lieu des établissements que les Cosaques, premiers explorateurs du bassin de l’Amour, avaient fondé le long de ce fleuve. Attaqués dans ce poste, sous le règne de l’empereur Kang-hi, par une armée de prés de cent mille Chinois, peutêtre n’auraient- ils pas été débusqués de cette forteresse sans le concours que les jésuites missionnaires, qui résidaient alors à Pékin, prêtèrent aux assaillants. La chute d’Albasin mit un terme aux expéditions que ces hardis pionniers àe la puissance russe faisaient sur cette grande route de l’Océan oriental, et les remparts carrés de cette

forteresse portent encore aujourd’hui les traces de ce combat. Cette petite poignée de héros, ramenée en Europe, fut conduite à la résidence de l’empereur qui, pour honorer leur courage, les institua les gardes du corps de sa race, honneur qui s’est transmis à leurs descendants, lesquels forment encore aujourd’hui une petite famille d’Albasinskis.

En amontdes ruines, l’EmuriouAlhasicha, sujette dans l’Amour sur la rive droite. Avant d’arriver au confluent, nous reconnûmes sur une île basse qui a deux verstes de longueur, les traces des batteries elevées par les Chinois-Mandchoux lorsqu’ils s’emparèrent d’Albasin. Ici aussi le caractère de la végétation change : sur les pentes sud des montagnes, le larix est remplacé par le chêne et par le bouleau noir, et à leur pied on voit l’ormeau et le noisetier avec une bordure de saules, de frênes et de rosiers sauvages. Cependant la végétation qui couvre le sol porte encore le cachet de la flore daourienne.

Les Manégriens, dont nous aperçûmes quelques hameaux dans cet endroit, nous regardèrent passer avec une parfaite indifférence, quoique bien certainement ils n'eussent jamais vu de bâtiment à vapeur remorquant une longue file d’embarcations. La musique que nous faisions à bord ne les dérangea seulement pas de leurs occupations.

Le 4 juillet, nous commençâmes à apercevoir dans l’Amour quelques îles couvertes de peupliers,

de frênes et de saules. Le soir, à huit heures, nous stoppâmes sur la rive gauche; nous étions devant un des plus jolis endroits que nous eussions encore rencontrés. Les rivières Tauro et Augan entourent une riche vallée ouverte; quelques Manégriens rôdaient sur leurs rives, où ils faisaient paître de jolis troupeaux de chevaux, parmi lesquels nous remarquâmes quelques bêtes blanches vraiment magnifiques; tout le territoire que nous aperçûmes ce jour-là, semble très-propre à l’agriculture et à l’élève du bétail; les vallées qui commencent au bord même de l’eau, sont entourées par des collines qui s’élèvent en amphithéâtre, et qui, dans quelques endroits, viennent expirer aux bords du fleuve, où elles se terminent par des falaises à pic.

A 40 verstes plus loin, à l’embouchure du petit Onon, un clan de Manégriens habitait sept hameaux disséminés sur un court espace. Un de ces nomades nous raconta une singulière légende sur une montagne de sable nommée Zagajon qui s’élève au fond d’une échancrure de la rive gauche du fleuve ; aussitôt qu’un homme s’en approche, elle vomit de la fumée, mais quand il s’éloigne, la montagne cesse de fumer. Les populations de cette rivière, qui sont d’origine toungouse , et toutes adonnées au chamanisme, ont une grande vénération pour cette montagne miraculeuse, et elles

sont convaincues qu’elle est habitée par un esprit infernal. Elle a une étendue de 30 verstes; ne pouvant l’explorer de très-près, nous supposâmes que la fumée qui s’en exhale pouvait provenir de la combustion de quelques couches de charbon de terre, ou bien que la montagne renfermait des excavations, comme il y en a fréquemment dans les montagnes calcaires de la Sibérie orientale, et que lorsque l'air extérieur se refroidissait, l’air chaud de l’intérieur sortait de ces excavations sous forme de vapeurs.

Plus bas les bords du fleuve changent encore de caractère. Les larges vallées qui bordent les rives du fleuve s’agrandissent, les montagnes à pic s’éloignent de plus en plus, les prairies sont couvertes de gras pâturages. Le nombre des îles augmente ; le fleuve coule avec rapidité vers le sud, formant des coudes si brusques de l’est è l’ouest, qu’il semble quelquefois que l’on est ramené en arrière ; nous passons devant de larges vallées, nous doublons des îles basses ; partout des peupliers, des frênes, des pommiers sauvages ( pyrus spectabilis), se succèdent alternativement avec des buissons de sureau à graine rouge et des saules. .Sur les montagnes, croit une petite variété de chêne à côté du bouleau noir. Les larix et les pins deviennent plus rares. Les prairies sont couvertes d’herbes excellentes. Dans les immenses vallées, on pourrait éle-

ver de nombreux troupeaux de bétail, mais jusqu'à présent il n’y a de vivant, dans ces solitudes, que la puissante activité imprimée à la végétation par la nature.

A 200 verstes plus loin, sur la rive droite de l’Amour, vingt-trois maisons, nombre considérable pour ces régions, composent le village d’Amba- Sachalgan. Profitant de la halte de la nuit, nous allâmes le visiter. Quatre vieillards, deux vieilles femmes et trois jeunes enfants s’y trouvaient^euls dans le moment, tout le reste des habitants était parti à la chasse ou à la pèche. Les maisons disséminées étaient mal construites, en hois, joncs et argile. Il y avait.du papier huilé aux fenêtres à la place des vitres. Les chambres étaient ornées de peintures sur toile représentant des divinités du culte de Bouddha ou de Fo. Sur les murs, il y avait quelques ouvrages chinois, entre lesquels on voyait des armoires servant à serrer les ustensiles de ménage. Des massifs de bouleaux, d’ormeaux, d’érables, d’acacias et de l’incomparable pyrus spectabilis, ombragent chacune de ces humbles demeures, qui toutes possèdent un jardin cultivé avec le plus grand soin; j’y ai remarqué différentes espèces de millet et du hlé de l’Inde; puis, dans de petits carrés, des radis gris, des poireaux, de l’ail, du poivre d’Espagne, des haricots et des légumes.

En vrais Russes, nous avons surtout admiré deux

nouvelles variétés de choux. Ces indigènes possédaient peu de bétail et de chevaux, mais beaucoup de cochons et une espèce particulière de poules.

Le jour suivant, au détour d’un cap qui se dressait sur notre gauche, s’ouvrit devant nous l’immense vallée de la Séja ou Zéya, dont les bords s’étendent à perte de vue, et qui vient se jeter sur la rive gauche de l’Amour par une vaste embouchure. Ses eaux coulent comme un large ruban dans, le fond de la vallée. Cet endroit est d’une beauté incomparable; je n’ai jamais. rien vu de semblable. La largeur et la profondeur de l’Amour sont considérablement augmentées par cette masse additionnelle d’eau. Si le pays qui entoure Albasin, les embouchures de Kamara et de l’Argoun sont propres à créer des établissements, la vallée de la Séja est très-préférable sous d’autres rapports. D’après un rapport daté de 1681, on aurait trouvé du minerai de fer dans les montagnes blanches, à midistance entre l’embouchure de la Séja et de la Selinga, un de ses affluents.

Une ville chinoise. — Lea forêt* vierge»

de l’Hlnf-tian.

A 30 verstes de l’embouchure de la Séja, gît la ville de Sagalien-Ula-Khoton. Tout le trajet intermédiaire est semé de petits villages composés de

quelques huttes si espacées, que l’un d’eux occupe une étendue de cinq verstes le long de la rive. Dans le voisinage des maisons on apercevait quelques champs cultivés. Le port, qui est un peu au-dessous de la ville, renfermait trente-cinq grandes barques pouvant porter chacune trois cents pouds (environ dix mille kilogrammes). Quelques membres de l’expédition ayant manifesté le désir de visiter cette ville chinoise, furent reçus au débarcadère par l’amban ou gouverneur mandchou et par trois officiers, qui les invitèrent à entrer sous une tente devant laquelle il y avait deux bancs. Pour cette réception, on avait dû réunir certainement tous les soldats de la place, car il y en avait bien un millier. Ils étaient armés de longs bâtons auxquels une pointe aigué , quelquefois noircie , donnait assez l’aspect de nos piques. Quelques-uns d’entre eux avaient des sabres lourds et grossiers ; d’autres, mais en petit nombre, étaient armés de mauvaises carabines; presque tous tenaient à la main de petits arcs et avaient sur l’épaule un carquois garni de flèches ; non loin de la tente , se prélassaient dix canons montés sur affûts, avec de grandes roues assez grossièrement faites; chaque canon était couvert d’un petit toit ou abri d’écorce de bouleau , le tout peint eu rouge ainsi que les affûts. Auprès de chaque canon, se tenait un homme avec un petit bâton à la main, mais nous ne pûmes pas

voir si le bâton servait de manche à une mèche. L’amban nous refusa la permission de pénétrer dans la ville. Pendant l’entrevue, les soldats entrèrent en si grand nombre dans la tente, que l’on fut obligé, a deux fois, de les repousser avec des bâtons. En face de la ville basse, il y a une lie sur laquelle on peut voir les débris d’un mur en terre, derniers vestiges de la forteresse que les Chinois- Mandchoux avaient construite sur cette île, pour s’opposer aux excursions que les Cosaques du dixseptième siècle faisaient sur la rivière.

A 5 verstes au-dessous de Sagalien, sur la rive gauche de l’Amour, gisent les restes d’Aigunt, qui, au dix-septième siècle, avait toute l’importance que l’autre cité a acquise aujourd’hui.

Toute cette contrée rappelle les meilleures terres du centre de la Russie d’Europe. Elle pourrait contenir une population considérable qui y trouverait toute facilité pour y élever de nombreux troupeaux et cultiver d’immenses champs qui n’attendent que la charrue. En outre des ressources que des colons actifs retireraient d’un sol vierge, couvert de prairies naturelles admirables et d’une magnifique végétation forestière, l’Amour leur fournirait une quantité inépuisable de poissons.

Sur les collines boisées qui circonscrivent ces vallées, alors que, pendant les courtes nuits de juillet, delégers brouillards s’étendent sur les bruyères

Di y i l i ?ml Uy<L

et les prairies marécageuses, on entend retentir de tous côtés le faible cri des jeunes chevreuils qui s’approchent avec leur mère des bords humides des marais, et en même temps l’eau s’agite comme si des bulles d’air en soulevaient rapidement la surface ; ce sont les poules d’eau qui , le corps penché en avant , fuient avec tarit d’adresse et de légèreté , cachées dans les hautes herbes , qu’elles sont bien rarement surprises par le chasseur même le plus adroit. Chaque nuit, surtout en mai et en juin, les arbres résonnent du léger gloussement, aux notes fréquentes et rapides, de l’engoulevent et de temps à autre s’y mêle le cri sourd et lugubre du grand-duc , perché sur une cime voisine. Tandis qu’un silence profond règne dans les forêts du lac Baïkal , ici tout est vie et animation. Dans le délicat feuillage du mélèze, le gobe-mouche sibérien voltige de tous côtés avec empressement pour trouver la nourriture de sa jeune couvée; plus loin, du sommet d’un chêne de Mongolie, une bande de geais s’enfuit effrayée en poussant des cris aigus, ou bien nous voyons une nuée d’étourneaux s’élever des bords de la prairie. Ces oiseaux trahissent de très-loin leur présence par leur concert bruyant et monotone, où l’on distingue surtout les notes rauques des plus jeunes. En même temps, le roucoulement de la tourterelle se fait entendre, et du sein fleuri de la lespedezia dont les belles

Diqit:

fleurs rouges s’inclinent gracieusement vers le sol, l’embérise fait entendre sa douce chanson. Partout où dans ces forêts le soleil se fraye un passage à travers l’épaisse feuillée, il éveille le gazouillement des oiseaux.

Le long des bras et des baies humides de l’Amour, les spatules vont et viennent sur le sable fin et blanc du rivage , dans lequel les petits chevaliers impriment la trace de leurs ongles. Immobile et grave, le héron gris se tient prêt à saisir sa proie, au bord du courant qui coule avec lenteur, mais parfois, dans la pose la plus comique, il se cramponne aux saules et aux joncs élevés, jusqu’à ce que notre approche le fasse fuir dans la baie voisine. Les hauts roseaux qui forment le long du rivage une sorte de forêt impénétrable sont le séjour favori des chanteurs aquatiques, et au milieu d’une racine qui s’élève au-dessus de l’eau, se repose immobile, l’œil fixé sur le courant, l’alcyon d'Europe.

, Ce n’est qu’au confluent de la Burija que se termine cette suite de grandes vallées qui attendent l’agriculteur et le pâtre, et que le bassin de l’Amour est de nouveau resserré entre les montagnes.

La chaîne des monts Inkhans,qui limite à l’ouesl le bassin de la Soungari, franchit ici l’Amour pour aller croiser au nord les monts Yablonoïs et projeter de lointaines ramiticationsjusqu’aux .extrémités

Vue du fleuve Amour à la hauteur des monts Inkhans.

nord-est du continent Asiatique. Dans cette partie resserrée de son lit, qui n’excède guère deux cents à deux cent cinquante mètres de largeur, l’Amour n’offre, aucune de ces nombreuses îles qui le caractérisent en amont comme en aval ; mais ses eaux plus profondes , plus rapides et plus claires que partout ailleurs, réfléchissent, comme un limpide miroir, l’admirable végétation de ses bords. Adroite et à gauche du navigateur, croît, verdoie, grandit et s’échelonne jusqu’aux sommets des montagnes, jusqu’aux extrémités de l'horizon, la forêt primitive, la forêt vierge aux puissantes futaies, à l’impénétrable sous-bois. Tandis qu’à trente mètres du sol le cèdre sibérien , le juglans, le pin cimbro et le chêne de Mongolie forment de leur puissante ramure une voûte rigide, d’un vert sombre, qu’émaillentçà et là, de teintes blanchâtres et mobiles, les folioles argentées du tremble et du bouleau, au pied de ces géants du règne végétal, d’innombrables arbustes, d’innombrables plantes, spécimens variés de cette flore daourienne si chère aux botanistes et à l’horticulteur, se pressent dans un pêle-mêle indescriptible, dont la confusion fst encore augmentée par les inextricables liens de la vigne sauvage et des trohasligma, étendant leurs tiges sarmenteuses du tronc gisant et vermoulu, où plongent leurs racines, au faite de l’arbre plein de sève qui leursert d’échelon vers la lumière et le soleil.

Dans ces épais fourrés, les seuls sentiers frayés sont ceux que les ours des montagnes se sont ouverts entre leurs repaires, et en 1854, ni la hache du bûcheron, ni le fusil du chasseur n’avaient encore averti la faune de ces profondes solitudes que les hommes de l’Occident tenaient pour elle en réserve d ‘s bruits plus redoutables que les rauquements du tigre, son roi jusqu’alors incontesté.

EiaSougari. — Tribus du Bas-Amour. — Progrès de la Russie. — La Sibérie orientale à quelques marches de Pékin.

L’embouchure de laSoungari que l’on croise plus loin sur la rive droite donne accès dans la Mandchourie centrale. L’immense vallée circulaire, qui s’ouvre derrière les collines de la rive, a une largeur de 185 verstes et sa profondeur est inconnue. Quand on voit, après la jonction des deux fleuves, l’Amour couler en une seule branche dans un nouvel étranglement de montagnes , on ne peut pas croire que ses eaux seules aient pu se frayer un passage dans ces gigantesques contre-forts de pierre et la pensée s’arrête sur les commotions et les cataclysmes qui lui ont creusé son lit actuel.

Des peuplades de cette partie du îleuve, les Goldiens sont les plus occidentaux , les Manguntsiens viennent ensuite et s’étendent entre les Goldienset

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