‹ La Sibérie d'après les voyageurs les plus récentsChapitre 23 sur 28 · FRAGMENTS EXTRAITS DES VOYAGES DK W1TLAM ATKINSON · texte numérisé non relu

FRAGMENTS EXTRAITS DES VOYAGES DK W1TLAM ATKINSON

Le pays des Khalkas. — Ancienne Mongolie. — Un aoul. — Hospitalité des descendants de Tchinghiz-Khan. — La steppe, sa faune et ses dangers. — Un sultan Kirghiz. — Chasse de grand seigneur. — Un camp de pandits. — Pluie de bolides. — Les patriarches modernes. — Vendettas, funérailles. — Les monts Alataus. — Menhirs de l'Asie centrale. — La caverne de Satan. — Où sont les frontières actuelles de la Sibérie méridionale.

E*e pays des Khnlku*. — Ancienne Mongolie.

.... Je venais de parcourir l’Altaï. La vallée de la Katounia m’avait conduit jusqu'au sommet du Biélouka. De ce point culminant du massif altaïque, je descendis vers le sud, résolu à aller chercher dans le Gobi des scènes qui n’avaient jamais été

l. Oriental and Western Siberia. London, 1858. Travels in the régions of the upper and lower Amoor. London, 1858.

' contemplées par un oeil européen et reproduites par un pinceau. Là, je savais que ma carabine serait nécessaire à autre chose qu’à conquérir mon dîner. Là le courage et le sang-froid du voyageur sont mis à l’épreuve par des indigènes inaccessibles à la crainte et à la fatigue. Il faut avoir la main ferme, l’œil prompt et l’habitude des armes, si l’on veut s'y garantir de tout acte de violence. Le pillage est le droit commun du désert, et, ce qui est pis, le voyageur qui succombe, s’il n’est pas mis à mort, est destiné à subir une captivité certaine.

J’emmenai avec moi trois Cosaques, braves et honnêtes compagnons sur lesquels je pouvais compter, et sept Kalmouks, forts et robustes chasseurs, rompus à la vie pénible des montagnes. Leurs cheveux coupés ras, à l’exception d’une touffe sur le sommet de la tête et retombant en longue tresse surleurdos,leurcommuniquaientunair tout à fait chinois. De fait, ils pouvaient être considérés comme des sujets chinois. Malheureusement pour eux, la Russie les contraint aussi à lui payer une taxe.

Nos explorations commencèrent au delà de la rivière Narym, à l’endroit où les monts Kourtchoums devraient, selon les gôographies usuelles, se réunir au grand Altaï. Mais on ne trouve cette dernière chaîne de montagnes que sur nos cartes ; dans la nature, elle n’existe pas. De nombreuses

ramifications courent de l'Altaï à travers le désert d’Oulan-koum : c’est dans cette direction que je portai mes pas. J’avais deux objets en vue dans ce voyage : visiter les monts Tangnous que j’avais aperçus du sommet du Biélouka et le grand lac Oubsa-Noor qui reçoit tant de cours d’eau sans avoir aucune issue.

11 existe dans la chaîne du Tangnou un grand nombre de cimes qui dépassent le niveau des neiges éternelles : quelques-unes doivent dépasser 3,500 mètres. Pendant plusieurs jours je cheminai au sud, les laissant à notre gauche. A cette distance, les nombreux pics de la chaîne étaient beaux à contempler; leurs cimes blanchies par la neige tranchaient sur l’azur profond et les faisaient ressembler à des aiguilles d’argent congelées.

Le cinquième jour, pendant que le soleil descendait derrière leurs sommets, des flots d’une lumière fauve se répandirent dans le ciel. Bientôt cette nuance fit place u une autre, orangée, teintée de brun; des nuages cramoisis s’étendirent sur les crêtes des montagnes, tandis que des masses de rayons floconneux gisaient épars sur un paysage argenté. C’était une scène rare pour mes yeux, mais fort commune dans cette contrée où aucun peintre n’a encore contemplé ces merveilleux eflets, ni admiré leur charme.

J’en esquissai une ébauche, puis je suivis les tra-

ces de nus compagnons, l’esprit profondément absorbé dans la contemplation du tableau déployé devant moi. Au sud, quelques collines basses d’un aspect sablonneux, couraient à l’est et à l’ouest ; au delà était une plaine immense, sans bornes, où toutes les armées de l’Europe eussent pu être rangées et ne sembler qu’un point isolé, sans importance. C’est ce désert que Tchenghiz-Khan a fait traverser à ses hordes sauvages il y a plus de six cents ans. A mon exemple, sans doute, elles ont contemplé le soleil descendant derrière les montagnes, sur la route de l’Occident, et, de plus, souhaité d’assouvir au delà leurs instincts de sang et de pillage.

Il est probable que les nombreux tumuli dispersés au loin dans ces plaines interminables renferment les reliques des peuples qu’elles ont exterminés. La nature a marqué là les traces du conquérant depuis le lieu où il naquit sur l’Onon jusqu’à ceux qui furent les théâtres de ses dévastations terribles lors de sa course vers l’Occident. Je n’avais aucun moyen d’ouvrir quelqu’une de ces tombes éparses le long de ma route : ce fut pour moi l’objet d’un grand regret.

Cependant la nuit avançait rapidement. Pendant que je dessinais en pensant à Tchenghiz-Khan, mes Cosaques avaient renoncé à l’espoir de trouver un aval, dont rien n’annonçait la présence dans le voisinage.

Nous étions décidés à passer encore une nuit au bivac lorsqu’au détour d’une étroite vallée nous découvrîmes tout à coup des chameaux pâturant à quelque distance, derrière les chameaux un certain nombre de yourtes et enfin dans le lointain de nombreux troupeaux de chevaux et de moutons, disséminés sur le sol verdoyant de la steppe; spectacle flatteur qui nous fit hâter le pas. C’était un aoul de Khalkas. A notre approche, deux hommes montèrent à cheval et vinrent à notre rencontre, ce qui indiquait de leur part une mission pacifique. Quand notre escorte les eut rejoints, une conversation animée s’engagea entre eux et Tchuck-a-boi , mon interprète, après quoi l’un retourna vers ses gens tandis que l’autre restait pour nous accompagner. Un moment plus tard, nous vîmes trois autres Khalkas venant au-devant de nous; ils avaient l’ordre de nous guider vers l'aoul. A notre arrivée, un homme prit les rênes de mon cheval et m’offrit la main pour m’aider à descendre, puis il me conduisit à son habitation où se trouvaient deux femmes et quatre enfants.

C’était Arabdan, le chef de l’aoul, qui se disposait à exercer l’hospitalité. en ma faveur en me présentant une tasse de thé puisée dans une large bouilloire en fer. Le thé était mélangé avec du lait, du beurre, du sel et de la farine, ce qui lui donnait l’apparence d’une soupe épaisse mais non désagréa-

ble. Les Cosaques et les Kalmoucks furent admis à partager ce breuvage. Pendant que j’en buvais ma part, je pus examiner notre hôte. C’était un homme grand et mince, âgé de cinquante ou soixante ans, d’une complexiou brune, les os des joues saillants, les jeux noirs, le nez proéminent et la barbe chétive. 11 était vêtu d’un long kalat de soie d’un bleu tirant sur le noir, boutonné sur la poitrine. Autour de sa taille, était attachée, à l’aide d’une boucle d’argent, une ceinture à laquelle pendaient un couteau, un caillou et un morceau d’acier destiné à servir de briquet. Son chapeau avait la forme d’un casque ; il était de soie noire, orné de velours noir et pourvu de deux larges rubans rouges pendant sur le dos de leur propriétaire. Une paire de bottes à hauts talons, de couleur garance, complétaient le costume du chef. L’une des femmes portait un kalat de soie rouge et verte, l’autre une robe de velours noir; toutes les deux avaient aussi autour de la taille une large ceinture rouge. Leurs chapeaux étaient semblables. Elles avaient les cheveux tressés et flottant sur les épaules en une multitude de petites tresses dont quelques-unes étaient ornées de grains de corail; bijoux très-appréciés par les beautés mongoles. Elles portaient des bottines très-courtes, à très-hauts talons et en cuir rouge qui les empêchaient de marcher à l’aise et avec agrément. Quant aux enfants.

ils n’étaient point surchargés d’habits, mais pour suppléer à ceux-ci, ils avaient été se rouler sur le bord d’une mare fangeuse qui les avait enduits d’une couche d’ocre rougeâtre contrastant avec leur chevelure d’un noir de jais.

Les yourtes de ces populations sont construites comme celles des Kirghis et couvertes de feutre. Mais les arrangements intérieurs diffèrent. Du côté opposé à l’entrée est placée une petite table basse sur laquelle reposent des idoles de cuivre et plusieurs petits vases en métal. Dans quelques-uns sont des grains de millet; en d’autres du lait, du beurre et du koumis ou lait de jument fermenté. Le côté gauche de la table-autel est occupé par des boîtes qui contiennent des valeurs; près d’elles sont déposés l’outre au koumis et d’autres ustensiles domestiques. Du côté opposé se trouvent plusieurs piles de voilockou tapis de feutre sur lesquels repose la famille.

Un mouton avait élé tué aussitôt après notre arrivée; il était déjà en train de bouillir dans la chaudière de fer de la yourte voisine. Ce plat paraissait être l’objet de l’ai traction générale parmi le personnel de l’aoul. Il était évident que tout le monde était absorbé dans les préparatifs de la fête. On invita les Cosaques à faire rôtir une partie du mouton à mon intention, en les engageant aussi à en conserver une portion pour notre déjeuner du

lendemain. Le souper n’eut pas lieu dans la yourte du chef ; mais hommes, femmes et enfants se réunirent dans une demeure adjacente afin de manger le mouton gras. Tchuck-a-boi, le chef de mon escorte, avait expliqué à notre hôte où je voulais aller, et l’avait prié de nous fournir des chevaux frais. Le vieillard y consentit, promettant que deux hommes et les chevaux seraient prêts à l’aube et nous transporteraient à Yaoul le plus voisin dans la direction que nous suivions.

Danger» de la steppe.

Ainsi de horde en horde, évitant avec soin les postes chinois, échelonnés entre elles, je parcourus le revers occidental du Tchangan-Dalaï, qui forme de ce côté l’escarpe du Gobi, et j’explorai successivement les bassins de l’Oubsa-Noor et de l’Ike-Aral-Noor (lacs), plus grands qu’aucun de ceux que vont admirer annuellement les touristes européens. En remontant le cours du Djabakan, fleuve considérable qui se déverse dans l’Aral-Noor, je touchai presque aux sources de la Sélinga, qui naît dans la même chaîne de montagnes que lui, mais sur le versant opposé.

Dans tout ce trajet, facilité par l’hospitalité des chefs khalkas, je ne fis de rencontres désagréables que celles des innombrables serpents et des my-

riades de tarentules qui forment le tapis vivant de certains espaces rocheux de la steppe; je n’eus de luttes sanglantes à soutenir qu’avec les bandes de loups, entretenus et multipliés dans les couverts de roseaux qui bordent les lacs et les cours d’eau de ces régions, par la présence des nombreux troupeaux des nomades; et enfin, je n’encourus de vrais dangers que de la part des tempêtes de sable qui bouleversent parfois la surface du désert.

C’était sur les rives méridionales de l’Aral- Noor.

Le sable était là, soulevé en terrasses circulaires; quelques-unes avaient quinze à vingt pieds de haut ; il y en avait de toute grandeur, à perte de vue. Vues du sommet de l’une des plus considérables, elles présentaient l’apparence singulière d’une immense nécropole, semée d’innombrables tumuli. De là aussi je pus jeter un coup d’œil sur le lac dans la direction du nord; on apercevait à une grande distance trois îlots presque à fleur d’eau. L’extrémité nord du lac était invisible, car la rive est très-plate; une partie de son contour apparaissait à l’ouest, puis s’évanouissait en une ligne imperceptible dans le lointain.

Pendant que j’esquissais ce tableau, je fus témoin de la formation d’un ouragan au-dessus des eaux. Il venait du nord droit à nous. Les Cosaques et Tchuck-a-boi allèrent mettre les chevaux à l’abri

derrière les roseaux. La teihpête arrivait avec une rapidité furieuse, lançant d’énormes vagues dans l’espace et abattant la végétation sur son passage. On voyait un long sillon blanc s’avancer sur le lac. Quand il fut à une demi-verste, nous l’entendîmes rugir. Il était temps do m’éloigner: je pris mes esquisses, puis je courus rejoindre le gros de la troupe sous les roseaux. J’arrivais à peine à l’entrée de ce rempart mouvant, que l’ouragan éclata, courbant jusqu’à terre les buissons et les roseaux. Lorsqu’il entra dans les sables de la steppe, il se mit à tourbillonner circulairement, enlevant des monticules dans l’espace, en élevant d’autres là où il n’y en avait pas ; — il était aisé de comprendre alors à quoi étaient dues nos prétendues tombelles. — Cetle tempête fut de courte durée; en un quart d’heure elle était finie et tout était redevenu calme comme auparavant.

Rien n’est plus dangereux que d’être surpris en plaine par cette espèce de typhon. J’en ai vu plus tard descendre des montagnes ou s’élever du fond d’une gorge profonde, sous la forme d’une masse noire, compacte, d’un diamètre de mille mètres et plus, qui s’élance sur la steppe avec la rapidité d’un cheval de course. Tous les animaux, domestiques ou sauvages, fuient épouvantés devant cette trombe; car une fois enveloppés dans sa sphère d’action, ils sont infailliblement perdus. Du reste

Le désert de Saikha, pordon du GoLi.

je n’ai vu aucun de ces effrayants météores durer plus de quelques minutes.

Sur le sol que je traversai les jours suivants devait, selon nos cartes, s’élever le grand Altaï. A sa place je ne trouvai qu’une steppe fatigante et sablonneuse, section du désert de Sarkha, qui fait lui-même partie de la terre de Gobi. La végétation était si chétive, que l’herbe des steppes ellemême avait disparu. La salsola croissait en larges bandes autour de petits lacs salés; sa couleur varie depuis l’orangé jusqu’au cramoisi foncé. Ces lacs ont la plus singulière physionomie, vus à distance. L’éclat du sel cristallisé, qui réfléchit souvent la couleur cramoisie des fleurs d’alentour, donne à ces tristes bassins , au coucher ou au lever du soleil, l’aspect de diamants et de rubis enchâssés dans une monture somptueuse.

Un silence solennel règne sur ces vastes plaines arides, également désertées par l’homme, par les quadrupèdes et les oiseaux. On parle de la solitude des forêts : j’ai souvent chevauché sous leurs voûtes sombres pendant des journées entières ; mais on y entendait les soupirs de la bise, le frôlement des feuilles, le craquement des branches; quelquefois même la chute de l'un des géants de la forêt, croulant de vétusté, éveillait au loin les échos, chassait de leurs repaires les hôtes effrayés des bois et arrachait des cris d’alarme aux oiseaux épouvantés.

Ce n’était pas la solitude : les feuilles et les arbres ont un langage que l’homme reconnaît de loin; mais dans ces déserts desséchés nul son ne s’élève pour rompre le silence de mort qui plane perpétuellement sur le sol calciné.

Un Hultan HirçhiH, «on palniii, ici festins.

Il me fallut plusieurs jours de marche pénible pour atteindre au sud de ces déserts de nouveaux pâturages et de nouveaux aouls. Mais là cessaient les terres de parcours des tribus Khalkas; et le premier chef qui eut à me donner la bienvenue sur le seuil de sa demeure fut le sultan Kirghis Baspasihan, homme de renommée fort étendue, mais non moins suspecte, sur les frontières des deux races.

Homme de haute taille, au visage vermeil, vêtu d’un kalat de velours noir bordé de zibeline, il portait un châle cramoisi en guide de ceinture ; un bonnet rouge de forme conique et garni de peau de renard lui couvrait la tête; la plume de hibou dont il était surmonté témoignait de sa prétention à descendre de Tchenghiz-Khan ; il avait fait étendre sur le sol un tapis de Bokhara, sur lequel il me fit asseoir, après quoi il s’assit lui-même en face de moi. Je l’invitai à se mettre à mon côté, ce qu’il accepta avec une satisfaction évidente Au bout de

quelques minutes, deux jeunes garçons entrèrent, apportant du thé et des fruits. Ils étaient vêtus de kalats de soie rayée, coiffés de bonnets de peau de renards et ceints de châles verts. C’étaient les fils du sultan. La sultane était absente, ayant été faire une visite à l’aoul d’un autre chef, éloigné de deux journées.

La yourte était très-vaste : d’un côté, des rideaux de soie servaient à isoler un coin servant de chambre à coucher, mais où il n’y avait pas de lit. Près de là un « bearcoote » ou puissant aigle noir était enchaîné sur un perchoir, en compagnie d’un faucon.

J’ai remarqué que toutes les personnes qui entraient dans la yourte se tenaient à une distance respectueuse du monarque emplumé. De l’autre côté étaient deux chevaux et deux agneaux enfermés dans une sorte de parc étroit. Il y avait derrière moi une pile de boîtes et de tapis de Bokhara, puis une grande outre à koumis soigneusement protégée par un voilock. Entre moi et la porte étaient assis huit ou dix Kirghis analysant chacun de mes actes avec une attention profonde ; en dehors de la porte, on distinguait un groupe de femmes dont les petits yeux noirs étaient ardemment fixés sur l’étranger. La conversation s’était engagée entre le sultan, un Cosaque et Tchuck-a-boi. Aux regards scrutateurs du sultan, je m’aperçus aussi-

tôt que j’en étais l’objet. Ma jaquette de chasse, mes bottes longues et mon chapeau de feutre étaient dignes d’intérêt; mais mon ceinturon et mes pistolets exerçaient surtout une vive attraction.

Le sultan désirait les examiner. Après avoir préalablement ôté les capsules, je lui en tendis un; il le retourna dans tous les sens, regarda dans les canons. Cela ne le satisfit point; il voulut les voir décharger, offrant un chevreau pour cible, et s’imaginant probablement qu’une arme si courte ne produirait aucun effet. Je refusai son chevreau, mais perçai successivement d’une balle, à quinze pas, d’abord une feuille de mon album, puis une petite coupe d’origine chinoise que j’avais fait placer au bout d’un bâton.

Les gens au milieu desquels nous nous trouvions inspiraient une terreur profonde à toutes les tribus environnantes. C’étaient des outlaws en pleine révolte contre l’autorité de la Chine, qui vivaient de déprédations, et il était bon de leur inspirer un certain respect de mes armes et de mon adresse à les utiliser. Ils parurent satisfaits de l’épreuve.

En jetant les yeux autour de moi, je vis qu’une bande de gaillards audacieux surveillaient mes mouvements ; je vis aussi qu’un mouton gras avait été tué, et que l’heure du repas allait venir.

Deux cuisiniers aux bras musculeux écumaient

la chaudière bouillante ; d’autres préparatifs étaient en train ; tout alentour des groupes d’hommes, de femmes et d’enfants étaient assis en attendant la curée. Comme un banquet kirghis est un événement peu ordinaire pour un Européen, je vais essayer de décrire celui que m’offrit le sultan Baspasihan. Les convives étaient beaucoup trop nombreux pour qu’il pût avoir lieu dans la yourte du sultan. Un tapis de Bokhara fut étendu à l’entrée. Baspasihan m’y fit asseoir et prit place auprès de moi. On laissa un espace vide auprès du sultan; les invités s’assirent en cercle autour de cet espace, les plus âgés ou les plus considérables de la tribu près du maître, au nombre de plus de cinquante, hommes, femmes et enfants. Les garçons se tenaient derrière les hommes ; les femmes et les jeunes filles occupaient la dernière place; je ne compte pas les chiens qui, placés à quelque distance, avaient l’air de s’intéresser à la fête autant que les bimanes.

Quand tout le monde fut prêt, deux hommes entrèrent dans l’intérieur du cercle, portant un vase de fer fumant ayant l’apparence d’une cafetière. L’un s’approcha du sultan, l'autre de ma personne. Ils nous versèrent de l’eau chaude sur les mains; mais ici tout convive doit être pourvu de sa serviette. La même cérémonie se répéta pour chaque homme, depuis le sultan jusqu’au pasteur

de ses troupeaux. On laissa les femmes et les jeunes filles s’acquitter elles-mêmes de cette besogne. Les ablutions terminées, les cuisiniers apportèrent des vases exhalant une fumée épaisse. C’étaient de longues auges de bois semblables à celles dont se servent les bouchers de Londres et dans lesquelles des quartiers de mouton bouilli étaient empilés les uns sur les autres. L’un des vases, placé entre moi et le sultan, était plein de mouton et de riz cuits ensemble.

Chacun tira son couteau de sa gaine ; il ne pouvait être question de couverts. Mon hôte saisit un magnifique morceau de mouton dans le tas, me le mit dans la main, et recommença la même opération pour lui-même. C’était le signal attendu. A l’instant, toutes les mains plongèrent dans les auges. Les Kirghis placés au premier rang choisissaient ce qu’ils préféraient, et après en avoir mangé une partie, chacun tendait le morceau au convive qu’il avait derrière lui; quand celui-ci en avait enlevé une bouchée ou deux, il tendait le surplus à un troisième; puis venait le tour des jeunes gens. Après avoir passé par toutes ces mains et par toutes ces bouches, les os arrivaient aux femmes et aux jeunes filles à peu près dépouillés. Finalement, lorsque ces pauvres créatures les avaient rongés de manière à n’y plus rien laisser, elles les jetaient aux chiens. Pendant le cours du

dîner, je remarquai trois enfants nus, rampant derrière le sultan, dont l’attention était concentrée sur ses hôtes. Leurs petits yeux suivaient ses mouvements avec anxiété; quand ils lurent à une portée convenable, leurs mains saisirent une pièce de mouton dans l’auge; ils se retirèrent de la même manière furtive derrière un morceau de voilock, où ils dévorèrent leur butin. Je les vis recommencer deux à trois fois ce manège ; leur habileté m'amusait beaucoup. Plus loin que les femmes, un enfant de quatre ans était assis, tenant à la main l’os d’un gigot de mouton dont il s’escrimait fort habilement contre les nez d’une multitude de chiens affamés qui l’entouraient en aboyant.

En quelques instants, le mouton eut disparu; d’énormes vases pleins du liquide dans lequel il avait bouilli commencèrent à circuler de main en main ; les Kirghis avalaient ce bouillon avec délices. Enfin, le dîner fini, deux hommes apportèrent des aiguières et nous versèrent de l’eau chaude sur les mains, après quoi chacun se leva pour aller vaquer à ses occupations.

Une chasse de grand seigneur sur la steppe.

Le sultan apprenant que je voulais partir le lendemain, proposa de m’escorter jusqu’à un autre

aoul, éloigné du sien d’une journée environ. Nous aurions, chemin faisant, une chasse au bearcoote, et nous pourrions juger de la manière de chasser parmi les Kirghis, attendu que le gibier abondait sur notre route. Je ne pouvais faire mieux que d’accepter cette offre.

L’aube nous trouva debout et préparant le départ. Après le repas du matin, on amena des chevaux pour le sultan et pour moi. J’avais en partage un de ses meilleurs chevaux, animal superbe à la robe gris-noir ; il rongeait mon mors anglais, qui ne lui semblait pas d’un goût fort délicat. Chacun de mes gens était également monté sur un cheval appartenant au sultan ; les nôtres avaient été envoyés en avant à l’aoul où nous nous rendions , sous la conduite de trois de mes Kalmoucks. Une fois en selle, j’eus le loisir d’examiner notre escorte. Le sultan et ses fils montaient de magnifiques animaux. L'aîné tenait le faucon qu’on devait lancer sur le petit gibier. Un Kirghis à cheval s’était chargé de l’aigle noir, enchaîné sur un socle fixé à sa selle. Le bearcoote était fort tranquille sous ses chaînes et son chaperon ; deux hommes d’ailleurs avaient reçu l’ordre de le surveiller. Près du sultan étaient ses trois chasseurs ou gardes, armés de carabines, et autour de nous une bande d’environ vingt Kirghis enveloppés dans leurs kalats de couleur voyante : plus de moitié étaient armés de haches de combat,

la francisque des anciens jours. Ainsi réunis, nous formions un groupe d’une physionomie étrange, que beaucoup de bourgeois de Londres ou de Paris auraient sans doute préféré regarder de trop loin que d’examiner de trop près.

Une course de trois heures nous amena sur les bords d’un cours d’eau stagnante hérissé de roseaux et de buissons, où le sultan espérait que nous trouverions du gibier.

En effet, plusieurs cerfs de haute taille en débuchèrent bientôt, à peu près à trois cents mètres de nous. A l’instant, le bearcoote fut déchaperonné et débarrassé de ses liens ; il s’élança de son socle et prit son essor dans l’espace, s’élevant et volant circulairement au-dessus de nous. Pendant une minute, il parut immobile à une hauteur considérable, ensuite il battit deux ou trois fois des ailes, puis fondit en ligne droite sur sa proie. Je ne pouvais distinguer le mouvement de ses ailes, mais il avançait avec une vitesse effrayante. Il y eut un cri d’allégresse; les gardiens de l’aigle partirent au grand galop, suivis de beaucoup d'autres. Je fis tourner la tète de mon cheval et le touchai de ma cravache. En quelques minutes, je marchai de front avec l’avant-garde, côte à côte avec l’un des gardiens de l’aigle. Nous étions à deux cents mètres du bearcoote quand il frappa sa proie. Le cerf fit un bond en avant et tomba. L’aigle lui avait en-

foncé une serre dans le cou, l’autre dans le flanc, que fouillait son bec, pour en arracher le foie. Le Kirghis s’élança de son cheval, jeta le chaperon sur la tête de l’aigle, des liens autour de ses jambes, et lui fit lâcher prise sans difficulté. Le gardien remonta en selle, son assistant replaça l’oiseau sur son socle : il était prêt à fournir une nouvelle course. Quand on chasse avec l’aigle, on ne prend pas de chiens, car il les tuerait certainement. Les Kirghis assurent que leur aigle est de force à attaquer un loup et à le tuer. Ils chassent le renard de cette manière et en prennent beaucoup, ainsi que des chèvres sauvages et autres animaux de moindre taille.

A quelque distance de là, on aperçut une troupe de petites antilopes pâturant dans la plaine. L’aigle s’éleva derechef en tournant au-dessus de nos têtes comme auparavant; de même aussi il fondit comme le destin sur sa victime désignée : l’animal était mort avant que nous fussions arrivés jusqu’à lui. Le bearcoote ne part jamais en vain; à moins que l’animal ne gagne un trou de rocher, comme il arrive parfois aux renards, la mort est son partage certain.

J’ai vu plus tard dans les monts Alataus ces terribles accipitres, à l’état de liberté, emporter dans leurs serres puissantes de jeunes argalis, ou suivre, avec la rapidité de la foudre, dans leur chute fatale

des argalis adultes qu’ils avaient précipités de quelque haute paroi.

Un camp de bandita. — Départ précipité. — toucher du Moleil nu déaert. — Pluie de bolidca.

— Lea bandita en défaut.

Le passage d’une riche végétation à la nudité du désert, de la scène si pleine de vie que nous avions quittée le matin à la solitude complète de la steppe, prête à des réflexions mélancoliques. Dans ces contrées, en effet, il n’y a que bien peu de liens communs entre les hommes; les Kirghis vivent séparés de l’univers, et tout entiers absorbés par les soins de leurs troupeaux ; la plupart vieillissent et meurent sans avoir vu la face d’un homme étranger à leur tribu. -

Le soir de ce même jour nous avons été témoins d’un bel effet de mirage. Un lac d’une étendue immense apparut sur la steppe, flanqué d’une ville considérable sur sa rive. De grands arbres et de vastes forêts étaient reproduits avec tant de fidélité, qu’il était vraiment difficile de ne voir là qu’une illusion. Les heures succédèrent aux heures; le tableau reculait devant nous, se transformant à chaque instant, jusqu’à ce ce qu'entin il s’évanouit. Deux des Cosaques et un Kalmouck qui n’avaient jamais été témoins d’un phénomène de

LA SIBÉHIE.

ce genre, ne pouvaient croire que ces eaux, cette verdure, ces monuments ne fussent que du sable aride.

Dans l’après-midi du lendemain, la plaine changea de couleur dans le lointain, ce qui indique toujours l’approche d’un pâturage. Une heure après nous étions en présence d’une troupe de chameaux et d’une grande quantité de chevaux. A une verste des troupeaux, on découvrit plusieurs hommes marchant à notre rencontre, tandis qu’un autre se mit à galoper en sens opposé. On nous avait aperçus et on allait annoncer au chef du clan l’arrivée d’étrangers armés.

Bientôt quatre Kirghis nous abordèrent; après l’échange de l’aman, ils nous adressèrent une série de queslions, désirant savoir qui nous étions et où nous allions. Il eût été fort difficile à chacun de nous d’expliquer qui nous étions ; mais il fut répondu à leur dernière question qu’on désirait aller à l’aoul de leur chef. Ils tournèrent bride aussitôt, et nous accompagnèrent en prenant la route du sud. Entre notre escorte et eux s’établit ensuite une courte conversation à l’issue de laquelle deux d’entre eux partirent à toute vitesse, tandisque nous les suivions au pas. Deux verstes plus loin, j’aperçus l’aoul, d’où plusieurs hommes accouraient à notre rencontre ; nos chevaux ayant alors pris le trot, nous les rejoignîmes en peu de temps. Ils descen-

dirent et nous saluèrent, puis deux d’entre eux vinrent à moi, et se plaçant de chaque côté de mon cheval, se mirent en devoir de m’escorter. Le cam pement, que nous atteignîmes en peu d’instants, était fort étendu, et plusieurs de ses yourtes se faisaient remarquer par leur porte ornée de lances. Mes guides me conduisirent à l’une de ces demeures devant laquelle se tenait un homme de haute taille, vêtu d’un kalat de velours noir, portant un bonnet cramoisi garni de fourrures et la taille ceinte d’une écharpe de même couleur cramoisie. Il fit quelques pas en avant, prit les rênes de mon cheval, et me présenta la main pour descendre de la manière accoutumée. Quand je fus à terre, il me toucha la poitrine de sa main droite et de sa main gauche, puis il m’introduisit dans sa demeure. Me voilà assis en face d’un grand chef de bandits, d’un certain Koubaldos, dont j’avais beaucoup entendu parler, car sa renommée s’était répandue au loin dans l’Asie centrale. Tant qu’il était resté debout, je l’avais cru de haute taille, mais une fois assis, je remarquai qu’il n’avait que la mienne, c’est-à-dirè cinq pieds onze pouces (1 m. 80 cent.). Les talons de ses chaussures, hauts de deux pouces, m’avaient induit en erreur. Il me fit asseoir sur un tapis et se plaça vis-à-vis de moi ; dix à douze de ses gens se placèrent derrière lui. 11 était facile de voir que mon Visage, ma physionomie et mon

accoutrement étaient pour tous l’objet d’un examen profond ; ils m’intéressaient du reste au même degré. En ce moment, deux jeunes garçons apportèrent le thé dans la yourte ; une table basse fut posée devant moi; j’invitai mon hôte à s’asseoir à mon côté. Entre nous égalité parfaite; pour les gens de Koubaldos nous étions deux sultans, car moi ausi j'élais le chef de ma troupe. Le thé fut servi dans de petits vases de Chine; du sucre candi et des fruits confits furent également placés devant nous dans des plats de même origine que les vases. Mon hôte me choisit luimême des fruits; il était fort attentif h me servir, tout en se partageant lui-même avec libéralité : j’imitai son exemple.

Koubaldos s’enquit de ma visite, et demanda où j'allais. Je lis répondre par un Cosaque que j’allais à Tchin-si, et que je n'avais pu traverser la contrée sans offrir mes civilités à un chef aussi renommé que lui. Il s’informa si j’avais quelque chose à vendre, et on lui répondit que non. Il s’enquit alors si j’allais acheter quelque chose à Tchin-si. La réponse négative, — jock! — parut l’étonner beaucoup.il désira connaître pourquoi nous avions tant de carabines et d’armes. On lui dit qu’elles servaient à notre défense personnelle et à nous procurer du gibier pour notre subsistance. Il exprima le désir d’acheter mes pistolets, mon fusil

à deux coups et deux carabines. Le Cosaque laissa de nouveau échapper le mot — jock! — avec beaucoup de force. Sa demande de poudre et de balles n’obtint pas plus de succès. Le Cosaque se tourna de mon côté et me dit : « Si nous en agissions ainsi, il essayerait de nous tuer immédiatement. »

Si nos refus l’émurent, il n’en fit rien paraître et dans l’intervalle un mouton ayant été cuit et servi, Koubaldos se leva et me conduisit sur un tapis étendu en dehors de la yourte. Après les ablutions d’usage, les plats fumants furent placés devant nous. Les Cosaques avaient rôti pour moi une pièce de mouton, car les entrailles de l’animal ayant bouilli dans la chaudière sans qu’on les eût nettoyées, procédé ordinaire à la cuisine des Kirghis, j’avais aperçu des boules d’herbe à moitié digérées surnageant au-dessus du liquide bouillant, ainsi que dans les soupières et autres vaisseaux de service. Il y avait là à peu près cinquante individus groupés en face de leur chef; quelques-uns lançaient des regards désespérés sur un repas dont ils s’attendaient à ne pouvoir attraper aucune bribe. Derrière eux étaient assises vingt -cinq femmes, d’un aspect misérable, et parmi elles beaucoup d’enfants.

La plupart des hommes avaient leurs vêtements taillés dans une peau de cheval, dont la crinière leur battait au milieu du dos; ils portaient aussi

des bonnets de peau éerue et garnie de son poil, ce qui leur donnait une physionomie fauve ou plutôt féroce, que rehaussait encore leur sauvage façon de manger. Nous ne courions pas le danger d’être molestés tant que nous serions leurs hôtes. Nos bêtes furent attachées près de la yourte, et chaque homme reçut l’ordre de veiller tout spécialement sur ses armes. Mes Cosaques placèrent leurs couvertures de peaux près de moi ; après avoir mis mes armes en sûreté, je m’étendis sur la mienne, et quelques minutes plus tard j’étais endormi à quelques pas du chef de voleurs.

Il faut avoir le sommeil dur pour ne pas être debout à la pointe du jour dans un aoul de Kirghis ; les cris des animaux suffiraient à réveiller le plus lourdement endormi des mortels. Quand je sortis pour prendre l’air je trouvai un des Cosaques qui m’attendait à l’écart. Il était levé depuis quelque temps et avait cru remarquer un manège suspect entre Koubaldos et ses gens ; il les avaitvus se parler l’un à l’autre, monter à cheval et partir dans différentes directions. Il était sorti immédiatement et avait remarqué le chef et quatre de ses hommes quittant le campement.

Reconnaissant, d’un commun accord, qu’il y avait quelque chose d’étrange dans la conduite du chef, qui s’en allait ainsi après nous avoir invités à rester, nous arrêtâmes nos plans et résolûmes de

partir sur-le-champ, sans plus d’explication. En conséquence, quelques minutes après nous nous éloignâmes, grand train, dans la direction du sud-est.

Après plusieurs heures d’un trot allongé, j’envoyai un de mes Kirghis en éclaireur dans un petit aoul dépendant de celui que nous venions de quitter.

Mon émissaire eut la chance d’y découvrir une femme et deux jeunes garçons, ses fils, qui avaient été volés, plusieurs années auparavant, dans sa propre tribu. 11 leur donna des nouvelles de leurs amis; la femme lui dit que Koubaldos avait envoyé un Kirghis chercher les hommes de l’aoul pendant la nuit et qu’ils étaient en expédition; mais elle ne savait pas où.

Ceci était significatif. Nous reprîmes le grand trot; deux heures plus tard, l’herbe disparut de la steppe et fit place à un désert de sable. Le soleil étant encore assez haut, on poussa en avant. Trois heures s’écoulèrent encore et il nous sembla entrevoir une ligne sombre traversant la steppe. C’étaient des buissons longeant une rivière. Les chevaux commençaient à dresser les oreilles; ils pressentaient le voisinage de l’eau; en effet, ils atteignirent la rivière avant que le soleil disparût. Son coucher fut magnifique. Des vapeurs rouges sillonnaient l’horizon ; éparses à la fois dans

l’espace et sur la steppe, elles jetaient un voile obscur sur la ligne qui séparait la terre du ciel. Des nuages d’or flottaient en masses floconneuses au-dessus de l’endroit où l’astre venait de disparaître, et montaient au loin vers le zénith. Ils avaient d’abord l’éclat d’une flamme brillante , presque trop éblouissante pour les yeux. Puis cette flamme d’un rouge ardent se nuança graduellement jusqu’au cramoisi le plus foncé. La partie supérieure du ciel, d’un bleu obscur, prit, au moyen de gradations nombreuses, une teinte verdâtre, puis elle passa au jaune pâle, dont les tons s’accentuaient davantage à mesure qu’ils se rapprochaient de la terre, jusqu’à ce qu’entin elle devint orange, ombrée d’un rouge fauve au niveau de l’horizon, sur lequel tranchait la plaine de couleur pourpre sombre. C’était un spectacle plein de grandeur et de calme; mon escorte faisait l’effet d’un point au milieu du désert sans bornes.

Koubaldos une fois renseigné sur notre compte par les gardiens de ses troupeaux, pouvait nous atteindre vers minuit; aussi, avant la tombée du soir, nos carabines furent rechargées avec soin ; les chevaux rassemblés et attachés, puis on plaça des sentinelles, on régla l’heure des factions, et bientôt, comptant sur la vigilance des hommes et des chiens de garde, tout le reste de notre petit camp ne tarda pas à s’endormir.

Plus tard, quand un Cosaque m’éveilla, je fus surpris que les heures se fussent écoulées si tranquillement. Les sentinelles n’avaiént entendu aucun son, sinon le clapotement du ruisseau voisin, et les chiens n’avaient pas grondé une seule fois. La nuit était belle, les étoiles étincelaient dans un ciel sans nuage; un repos absolu planait sur ces vastes régions : on entendait jusqu’à nos pas sur le gazon épais; on n’apercevait rien à travers le clair-obscur qui régnait sur la steppe, quand soudain toute la plaine fut éclairée d’une pâle lumière azurée. J’en éprouvai un tressaillement momentané; mais en levant les yeux, je vis un énorme météore, d’une belle couleur bleue, traverser l’espace du sud au nord.

Après s’étre mû pendant une trentaine de secondes, il s’enflamma, projetant une lumière éclatante, bientôt suivie d’un bruit pareil à celui du canon dans le lointain. Cette détonation éveilla quelques-uns de nos gens, qui se levèrent, croyant avoir entendu le feu de nos carabines. Ce phénomène m’intéressait beaucoup; d’autres météores apparurent; ils étaient petits, de la couleur d’une flamme brillante, courant avec une vitesse surprenante et laissant derrière eux, pour la plupart, une traînée d’étincelles blanches. Notre temps de garde s’était écoulé sans avoir été interrompu par les voleurs ; d’autres hommes vinrent nous remplacer

et je restai à contempler les météores. Vers deux heures et demie après minuit, ils devinrent trèsnombreux et encore plus beaux. Quelques-uns étaient d’un cramoisi éclatant, d’autres de couleur pourpre ardente. Ils suivaient des directions variées, principalement celle du nord-ouest. Ils continuèrent de tomber pendant plus d’une heure ; je pus en compter cent huit dans cet espace de temps. J’en voyais souvent trois ou quatre simultanément. C’était le matin du 1 1 août, et je me rappelai que cette date de l’année était marquée par l’apparition périodique de ce phénomène.

J’avais oublié Koubaldos; la matinée qui suivit fut délicieuse, éclairée d’un soleil brillant et rafraîchie par une jolie brise, et nous nous remîmes en route en nous félicitant d’avoir passé la nuit sans avoir été attaqués.

Il en fut de même pendant toute la journée ; mais vers le soir, tandis que j’étais à esquisser une scène de lac et de rochers que j’avais devant moi, l’un de mes gens découvrit de la fumée à mi-chemin de ces mêmes rochers, de l’autre côté du lac ; ceci fixa l’attention de toute mon escorte.

Koubaldos et sa bande devaient être arrivés là, dans la persuasion que nous devions y passer. Nous prîmes la résolution de camper sur le bord du lac afin d’échapper aux regards qui devaient nous voir déboucher dans la vallée si nous allions plus loin.

Une étroite langue de terre et de rochers avanait dans les eaux du lac, large de quatre pas en quelques endroits et de vingt en d’autres parties. La surface en était çà et là garnie d’une épaisse couche de gazon; ailleurs, la roche rompue l’avait semée de blocs de pierre. Le passage le plus étroit de cet isthme était h quatre-vingts mètres du rivage et en avait au moins trente de long. On pouvait fusiller à coups sûrs quiconque s’y aventurerait, et les visiteurs que nous attendions ne s’étaient jamais trouvés en face d’un feu meurtrier. J’arrêtai mon plan pour la nuit après l’examen de cette presqu’île.

Durant la soirée, on avait vu plusieurs hommes nous observer de la montagne. Ils pouvaient voir aisément ce que nous faisions de nos chevaux qu’on ramena le soir, et qu’on attacha comme pour la nuit, entre nous et le lac. On chargea le feu de broussailles, dont la flamme brillante indiquait évidemment aux voleurs que nous nous disposions à nous endormir; mais lorsque l’obscurité fut assez épaisse, nous partîmes lentement pour notre nouveau campement. Arrivés à l’extrémité de la partie étroite de l’isthme, tout le monde descendit; deux Cosaques allèrent conduire etattacher les chevaux au fond de la presqu’île; ensuite on apporta les housses qui devaient nous servir de lits ; elles furent étendues sur le sol à vingt-cinq pas de

l’entrée du passage étroit. Un Cosaque et un Kirghis stationnaient à l’extrémité opposée du même passage, c’est-à dire près de la rive du lac, afin d’attendre l’approche des voleurs. Ils avaient l’ordre de ramper le long des rochers et de nous rejoindre aussitôt qu’ils entendraient venir la bande. Notre position nous inspirant une sécurité parfaite, nous nous couchâmes Le feu de notre premier campement lançait une clarté éblouissante. Comme j’étais placé sur le bord du lac , je restai quelques instants à voir les flammes miroiter dans l’eau, puis je m’endormis. Avant que la première garde fût relevée, les deux hommes de notre poste avancé vinrent nous annoncer que les brigands étaient arrivés à notre premier campement ; ils avaient remis les broussailles sur le feu, et l’éclat des flammes avait permis à nos sentinelles d’apercevoir des hommes à cheval. J'ordonnai que trois hommes tireraient à la fois ; cela nous donnerait trois volées, et mon fusil se chargerait de remplir les intervalles de chaque décharge. Ceci réglé, nous attendîmes patiemment l’approche de l’ennemi. En ce moment, nous entendîmes le pas des chevaux sur la rive du lac ; mais l’obscurité était trop grande pour distinguer aucun objet. Les brigands marchaient lentement; ils s’arrêtèrent un instant à l’entrée de la langue de terre. Une partie d’entre eux s’engagea le long de la chaussée : on

pouvait distinguer leurs pas et leurs voix ; ils atteignirent bientôt la passe étroite où ils ne pouvaient tenir plus de trois de front. Là, ils s’arrêtèrent et parurent se consulter. Pas un n’essaya de pénétrer au delà.

On pouvait alors saisir chacune de leurs paroles ; nous reconnûmes même la voix de Koubaldos.

Après dix minutes environ d’hésitation, la bande retourna sur le bord du lac et s’éloigna au trot dans la direction du nord.

Les Kirghis de mon escorte m’expliquèrent le sens des paroles que Koubaldos avait proférées, alors qu’il n’était séparé de nous que par quelques mètres de rochers. Nous croyant bien loin de lui et furieux d’avoir manqué son coup, il nous traitait de lâches, et promettait à- sa troupe de nous rattraper facilement, soit dans les marais, où il supposait que nous nous étions réfugiés sur la rive nord du lac, soit dans la steppe qu’il nous fallait traverser avant d’atteindre l’aoul le plus voisin.

Nous trompâmes les prévisions du digne chef de bandits, en suivant sa piste d’abord, puis en obliquant à l’est pendant qu’il nous cherchait au nord ; et le deuxième jour enfin, sans avoir vu luire un seul instant, sur l’horizon de la steppe, les francisques de ses coupe-jarrets, nous trouvâmes un sûr asile et un repos bien nécessaire sous les yourtes du sultan Sabeck.

Le» patriarche* de la ateppe. — Barantaa et Tendette*. — Funérailles d’un sultan.

Mon hôte, par le nombre de ses serviteurs, de ses bergers et de ses richesses pastorales, me rappelait ces pasteurs de peuples et de troupeaux dont parlent la Bible et le vieil Homère. La sultane son épouse, et la princesse leur fille, assises en face de nous à l’heure de chaque repas, qu’elles surveillaient sans y prendre part, ajoutaient encore à cette ressemblance antique, que complétait un barde ou poète de cour, chantant sur une sorte de mandoline pendant toute la durée du festin.

La sultane était loin d’être belle, mais elle était richement habillée d’un kalat de velours noir garni de broderies en soie ; une écharpe de crê| e de couleur cramoisie lui entourait la taille ; elle portait une coiffure de mousseline blanche. Sa fille était plus jolie, grâce sans doute à sa jeunesse : un kalat de soie jaune et cramoisie lui descendait jusqu’au genou, et le turban de soie blanche qui couvrait sa tète laissait échapper une profusion de longues boucles de cheveux noirs.

Dans toutes les tribus, c’est à ces dames, vieilles et jeunes, que revient la fonction de traire soir et matin les vaches, brebis et chèvres ; traire les juments est un office réservé aux guerriers. On sait que chez les Aryahs védiques le mot fille, dont l’ap-

plication parmi nous monte si haut et descend si bas, signifiait relie qui trait les troupeaux. Parmi tous ces nomades, la richesse consiste dans d’innombrables troupeaux de moutons, chèvres, vaches, chameaux et cavales, qu’ils comptent par dizaines et centaines de mille, et qui constituent la dot des filles à marier. De tout ce bétail, le cheval est le plus apprécié soit pour l’usage, soit pour la nourriture, et le Kirghis qui se détournerait avec dégoût d'une bonne tranche de bœuf, se réjouit à l’idée d’une grillade de cheval. Aussi le vol des troupeaux, et des chevaux surtout, est-il plus encore que les empiétements ou usurpations de pâturages, une des causes des guerres interminables qui troublent la tranquillité de la steppe.

(les expéditions de pillage, qu’ils nomment barantas , sont ordinairement dirigées à l’heure la plus chaude du jour sur les troupeaux au pâturage, ou sur les aouls à la fin de la nuit, au moment où les bergers et les chiens de garde, fatigués d’une longue veille, commencent à se relâcher de leur surveillance habituelle. Le but des maraudeurs étant bien moins la lutte que le butin, ils bornent ordinairement leurs efforts à jeter la terreur parmi les troupeaux, surtout parmi les chevaux, et à les attirer hors de l’aoul ; car, une fois les animaux dans la steppe, ils n’ont qu’à les pousser devant eux pour Yen emparer.

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