L’IRTYCHE ET LE HAUT I)E L’OBI
Les parrains des fleuves. — Pêcheries de l’Irtyche. — Ostiaks Samoyèdes et Tatars du haut de l’Obi. — Notions complémentaires sur les chamans.
Les pêcherie» de l’Irtyche.
En Asie comme en Amérique des nomades sauvages et d’ignares conquérants ont appliqué aux grands cours d’eau des dénominations que la géographie ne peut admettre sans protestations. Ainsi l’Irtyche, fleuve principal du bassin dont il fait partie et qui devrait porter son nom, a été dépouillé de son rang en faveur de l’Obi et rangé parmi les tributaires de cette rivière qui ne l’égale ni en longueur ni en masse d’eau.
De nombreuses pêcheries ont été établies par les colons russes soir ces deux courants rivaux, audessus de leurs confluents. Celles de l’Irtyche sont les plus importantes. On les remarque sur tous les
points où les rives sablonneuses de ce fleuve viennent à s’élever au-dessus de la surface des eaux. Chacune de ces pêcheries, qui portent le nom d’artcljes ;, comporte dix personnes occupées tant à fabriquer les filets qu’à les tendre et à les tirer. L’artelje est pourvue de deux chalons (filets) qui, suivant les lieux, s’étendent sur une longueur de 500 à 600 mètres et au delà. Ces pêcheries, les plus importantes de l’Irtyche, sont en activité depuis la fin de juillet jusqu’au 1" octobre On y prend des quantités considérables d’esturgeons et de saumons; ces poissons commencent à remonter le fleuve lorsque les eaux diminuent, et s’y montrent jusqu’à une époque avancée de l’automne. Dès les premiers jours du printemps, à peu près au moment de la fonte des glaces, le poisson redescend le courant. C’est alors que les Ostiaks commencent à tendre des filets sous la glace pour y prendre l’esturgeon ; mais la pêche n’a alors que peu d'importance.
Entourés de Russes et de Tatars, les Ostiaks ont perdu toute nationalité, toute individualité, jusqu'à celle de la langue. L’influence tatare est relativement faible, celle des Russes, au contraire, s’accuse fortement , dans la religion , dans les mœurs, dans les usages, dans la manière de sentir, et jusque dans l’altitude. La légère différence qui, néanmoins, distingne les Russes des Ostiaks pro-
LA SIBlîniIÏ.
vient des différents depjrés de développement aiequels res deux peuples sont arrivés. Ainsi, bien que
Femme et enfant Ostiaks en costume rl’hiver.
l’Ostiak construise sa hutte ou yourte exactement comme le Russe, il la fait cependant plus étroite et
avec moins d’habileté; puis il y vit au milieu de la malpropreté etd'insectes parasites de toutes sortes. Avant l’arrivée des Russes, les Ostiaks s’étaient déjà adonnés à l’élève des bestiaux. Us ont emprunté à leurs conquérants l’industrie des transports qui, pendant lés mois d’hiver, forme une de leurs principales occupations. Dans la pèche elle-même, les Ostiaks se sont laissé devancer par les Russes. Bien que, d’après le principe du premier occupant, ils soient reconnus possesseurs de la totalité des terres et des eaux dans l’Irtyche inférieur, et que les Russes, dans la plupart des cas, n’aient que la qualité de fermiers, les Ostiaks se contentent d’exploiter les petits lacs, les baies, les ruisseaux, et ils afferment aux Russes les courants les plus poissonneux.
Ce fait s’explique par la misère générale des Ostiaks, qui ne leur permet pas de se pourvoir des grands filets qu’exige la pêche dans les fleuves. Mais la cause en est bien plutôt encore en réalité dans leur paresse, leur insouciance et leur manque d’initiative. Rien ne serait plus facile en effet aux habitants d’un village que d’unir leurs efforts dans un but commun , au lieu de faire cession à un étranger de leurs meilleures sources d’alimentation pour une misérable somme de quelques roubles qu’ils se partagent entre eux.
La chasse qui, après la pêche, était jadis une
ressource très-grande pour les Ostiaks, comme pour toutes les tribus Sibériennes, a aujourd’hui perdu presque toute son importance. Le gibier de valeur est devenu rare , tant par suite d'une destruction imprévoyante que par suite de l'aveugle incendie des forêts. Les martres et les renards, qui autrefois formaient la richesse du pays, ont aujourd’hui presque entièrement disparu. Souvent on rencontre encore des ours, des élans et des rennes sauvages, mais la chasse de ces animaux ne se fait point avec la prévoyance nécessaire.
Il serait difficile de dire ce que les Ostiaks font avec réflexion et entrain, sauf manger, boire et dormir, trois occupations dans lesquelles ils n’ont point de rivaux, sinon les Samoyèdes qui sont à un degré encore inférieur de l'échelle sociale. L’Ostiak ne vit pour ainsi dire que le jour, et par suite, il désigne par le même mot, chat, le jour et les choses nécessaires à la vie. Une heureuse proie a-t-elle pourvu aux besoins de la journée, il ne bougera pas le jour suivant, ou bien ira achever de s’abrutir au cabaret le plus proche.
«Dans toutes ces tribus, ditle voyageur Castren, la femme est traitée comme une misérable esclave ; tandis que j’étais chez eux j’ai plus d’une fois été tiré de mon sommeil par des sanglots qu’un traitement barbare arrachait au cœur d’une malheureuse créature; pour appuyer mes assertions, je
rappellerai que, peu avant mon passage, des visites et des recherches ont été faites dans les yourtes de Tsingali au sujet d’un homme de cette tribu qui avait littéralement fait périr sa femme en la frappant à coups de fouet.
Mais comment la plus légère idée de la dignité de la femme existerait-elle chez un peuple qui ne voit dans ses filles qu’une marchandise’Tantqu’elle est dans la maison de ses parents, une fille est une chose précieuse, son éducation, — son élevage, je devrais aire, — est l’objet de tous les soins possibles. Estrcepour en faire une bonne femme, une excellente ménagère ? Nullement. On ne peut dire, pour l’honneur de l’humanité, que l’amour paternel, même inconscient, exerce ici son influence. La vérité ne périr. . . pas de taire que dans l’éducation de ses filles, l’Ostiak n’a pas d’autre mobile que celui qui lui fait aussi élever des renards qui, bien engraissés , l’indemnisent de ses avances. Une bonne marchandise ne lui restera pas sur les bras, et ses filles seront adjugées comme épouses aux plus offrants. Dans le pays de l’Irtyche, voici quel est le prix courant d’une femme :
1° De 200 à 300 roubles d’argent (200 à 300 fr.). 2° Un cheval, une vache et un bœuf.
3° Divers objets de toilette.
4° Un poud de farine, un wedro d’eau-de-vie et un peu de houblon pour célébrer la noce.
Tout ce que la fille reçoit en dot de la maison paternelle consiste en quelques articles de toilette auxquels s’ajoutent un cheval et une vache. Naturellement, il n’est pas au pouvoir de tous de pajer le prix exigé ; aussi n’est-il pas rare de voir un jeune gars qui a dérobé le cœur d’une jeune fille, la voler aussi elle-même, l’emmener dans son petit canot, puis la conduire à l’église la plus rapprochée, où les fugitifs sont unis par un lien qu’il n’ést pas au pouvoir des hommes de rompre. C’est là un moyen fort en usage sur les bords de l’irlyche pour se soustraire à l’impôt matrimonial.
Si pauvres qu’ils soient d’idées, Ostiaks, Samogèdes et Tatars, tous les indigènes actuels de ces régions ont pourtant conservé la tradition d’une époque où l’on ne trouvait sur les bords de l’Irtyche, ni aucun des leurs, ni Russes, ni Mongols, et où les Tschoudes étaient maîtres du pays.
Remarquables par leur force et leur puissance, leurs mœurs et leurs coutumes, le genre de vie et le caractère, ils choisissaient de préférence, pour y établir leurs habitations, les pics et les sommets des plus hautes montagnes. L’usage ne les p'ortaitpas à se grouper .près les uns des autres , mais à se fixer chacun dans un lieu isolé. Ils se retranchaient derrière de hauts remparts de terre, et entouraient les hauteurs de fossés dont il doit encore exister des traces. De telles œuvres
d’après les traditions éparses parmi les peuplades qui leur ont succédé n’étaient qu’un jeu pour les Tschoudes; leur force était telle qu’ils lançaient des instruments de guerre ou de travail d’une rive de l’Irtyche sur l’autre : n’ayant pas reçu les bienfaits du christianisme, sans lois, sans règle civile, ils étaient cependant versés dans plusieurs arts, que les hommes du temps présent ne connaissent plus. Ces arts les avaient mis en possession de toutes les richesses du monde, et leur vie s’écoulait ainsi sans crainte et sans souci. Ils ne faisaient rien qu’en se jouant et pour leur plaisir. Très habiles à forger les métaux, ils faisaient en or, en cuivre et en fer de beaux ouvrages et des objets d’art dont on retrouve encore des débris près de leurs anciennes habitations. Quand, éblouis par la lumière du christianisme, et vaincus par les armes victorieuses de Yermac, ils se virent contraints d’abandonner leurs habitations et de fuir dans des pays inconnus, les Tschoudes enfouirent sous terre toutes leurs richesses et tout ce qu’ils avaient de précieux.
Dans chaque tribu il y' a encore des vieillards qui pourraient nous en apprendre beaucoup sur les idées et sur les croyances du temps passé, mais ils craignent visiblement de laisser connaître leurs pensées sur ce sujet. Ils semblent être encore dans leur for intérieur, attachés aux dieux de leurs pè-
Digitizsd
res. S’il faut en croire les colons russes, les Ostiaks de l’Irtyche sacrifient et prient encore selon les anciens rites, et dans les profondeurs des forêts, ils rendent un culte aux images de leurs anciennes divinités. Ce qui est certain, c’est que, comme beaucoup d’autres tribus finnoises, ils regardent comme sacré l’ours « le bel animal >* auquel ils
prodiguentencorebeaucoupde noms pompeux pour exprimer leur vénération. La valise du voyageur Castren, à son retour de Sibérie, en 1847, renfermait un ours de cuivre actuellement bien tranquille qui de son temps avaitété, parmi les Ostiaks, une grande et puissante idole. Aujourd’hui encore, ce peuple a coutume d’ honorer l’ours qui vient d’être abattu, d’un cérémonial expiatoire, où le chant, la danse, les rasades de bière, etc., se succèdent comme chez les Finnois et les Lapons.
Navigation sur le haut Obi.
Castren qui remonta l’Obi en bateau pendant le mois de septembre 1845 a décrit- ainsi les rives du fleuve.
« Le cabii\e nous servit peu pendant le milieu du jour, si ce n’est quand la pluie et le mauvais temps nous empêchaient de nous tenir sur le pont, ou de parcourir les deux rives du fleuve. La contrée ne se prêtait cependant guère à ce dernier plaisir.
Bien que les bords de l’Obi ne soient pas très-élevés, ils sont presque toujours tellement à pic et argileux qu’il est difficile d’y poser le pied sans courir le risque de tomber dans le lit du fleuve. En automne on distingue, il est vrai, çà et là, des plaines de sable assez étendues, mais elles sont la plupart du temps disséminées sur un fond d’argile et fatiguent autant les yeux que les pieds du voyageur. En arrière des rives on ne voit que des flaques d’eau ou des prairies vierges que recouvre une impénétrable végétation de roseaux. C’est en vain que l’on s’efforce d’y entrevoir la trace d’aucun sentier. Les seuls vestiges humains que l’on puisse découvrir sont des feux éteints ou des campements abandonnés. Il est bien rare d'apercevoir une habitation. De Surgut jusqu’au village russe de Lochosowa, on compte 90 verstes (91 kilomètres), et sur tout ce parcours il n’existe que deux petits villages ostiaks; encore ne sont-ils pas situes sur le fleuve principal, mais sur ses affluents. Nous ne rencontrâmes sur notre route qu’un petit nombre de pêcheries russes, pour la plupart abandonnées et si délabrées par les pluies d’automne, que les oiseaux du ciel, conune les bêtes fauves, avaient dédaigné d’en prendre possession. Depuis que la foule des pécheurs avait délaissé ces établissements, le fleuve était livré au silence et à la solitude, qui n’étaient que rarement troublés
par un canot ostiak glissant rapidement sur les eaux.
Jusque dans le voisinage de la petite ville de Narym, située sur un affluent du grand fleuve, la contrée sauvage que je traversai, n’offrit à mes yeux rien de nouveau, rien d’inusité; une baie était pareille à une autre baie, pareille en étendue, en abandon, et en solitude. Pour un Européen, l’Obi n’est qu’un fleuve sauvage et uniforme; et le seul sentiment qu’il éveille dans son âme est l’impatience et le découragement. Mais demandez à un paysan russe de quel œil il considère le fleuve, et sa réponse courte mais significative sera : « l’Obi est notre mère. » Ou bien adressez la même question à l’un des Ostiaks partageant encore les croyances et les mœurs de ses pères : si l’homme est franc, il vous répondra à peu près en ces termes « l’Obi est le dieu que nous honorons avant tous les autres, que nous invoquons avec les plus ardentes prières, et auquel nous consacrons les plus riches offrandes. » Pour l’habitant du pays, l’Obi est le grand bienfaiteur, sans lequel aucun être humain ne pourrait vraisemblablement subsister sur cette misérable terre.
Pendant les 400 kilomètres qui séparent Narym de Tomsk, chef-lieu du gouvernement de ce nom, le paysage ne change d'aspect que par gradation insensible ; c’est le résultat du niveau du sol qui ne
s’élève que bien lentement dans la direction de l’Altaï.
Indigènes du gouvernement de Tomsk.
Croyances et Chamanisme.
Bien que les Samoyèdes du gouvernement de Tomsk soient depuis longtemps baptisés, dans beaucoup de lieux cependant ils restent encore attachés à leur ancien culte. Comme leurs frères du nord , ils reconnaissent avant tout un Dieu, qu’ils appellent num, nom ou nop. La terreur que ce dieu inspire aux Samoyèdes du nord est telle, qu’ils ne prononcent son vrai nom qu’avec un tremblement visible, et qu’ils préfèrent le désigner par l’épithète de Jileurnbeartiye (gardien du troupeau). Les Samoyèdes de Tomsk lui appliquent l’épithète de vieillard, d 'dieul. Dans leurs croyances Num règne sur la création tout entière, mais sa résidence propre est dans la profondeur du ciel.
Dans tous les phénomènes dont l’atmosphère est la source et le théâtre, tels que la neige, la pluie, le vent, la tempête, la grêle, le Samoyède voit l’intervention directe de Num. 11 se le représente d'ailleurs comme un être inaccessible à l’homme, insensible aux sacrifices et aux prières, et il lui applique volontiers le proverbe russe « Dieu est trop haut, le czar est trop loin. » Au-dessous de lui et
dans sa dépendance Num a des êtres que les Samoyèdes Toinskiens nomment Lohet, au singulier Ias. Ces esprits sont, par leur nature, invisibles et hors de la portée des simples mortels. Mais les Chamans savent les trouver, les voir et leur parler; ils ont l’art de les aborder familièrement et d’en obtenir, soit directement, soit par leur intercession près de Nam, conseil, aide et appui, tant pour euxmêmes que pour les autres.
Bien plus les Chamans du gouvernement de Tomsk possèdent le pouvoir surprenant de donner un corps aux Lohet, de sorte que chacun puisse les utiliser et s’en servir comme de dieux protecteurs. Les Samoyèdes du nord sont aussi imbus de fétichisme à un haut degré; mais chez eux la puissance divine du fétiche ne paraît pas d’une manière absolue dépendre du Chaman, car ils prient non-seulement les images divines faites de main d’homme, mais des pierres et des arbres extraordinaires, ainsi que d’autres objets rares de la nature. Les Samoyèdes Tomskiens, au contraire, pensent que pour être dévoué au Chaman le fétiche doit avoir été fait par lui, tandis que les plus intelligents d’entre eux ne voient qu’un symbole de la divinité dans ces fétiches, et les comparent aux images saintes de l’Église russe.
Chez les Samoyèdes du nord, chaque famille possède une foule d’idoles ; on les conserve dans
un traîneau particulier qui toujours suit la caravane, pendant les migrations habituelles. Parmi les Samoyèdes du gouvernement de Tomsk, qui sont encore adonnés au paganisme, chacun doit posséder son dieu protecteur particulier; mais on ne peut en honorer qu’un seul à la fois, et quand son propriétaire meurt, le dieu est aussi considéré comme mort, et il est jeté à l’eau.
Un Chaman apprend-il qu’un homme ne possède pas de dieu protecteur, il va le trouver, et lui fait comprendre la nécessité où il est de s'en procurer un. On remet au chaman une peau d’écureuil, d’hermine ou d’un autre animal. Il part et, quand il revient, il a donné à la peau une forme humaine, et l’a revêtue du costume usité dans le pays. Ce n’est pas lui qui l’a cousue, la main d’une jeune vierge est seule apte à ce travail. Quand le Los se trouve complètement cousu et habillé, on le met dans une corbeille, qui toujours doit aussi avoir été tressée par une vierge. La corbeille est placée dans une pièce où il n’y a rien que le dieu et ses offrandes, et il est interdit à une personne mariée de jamais pénétrer dans ce sanctuaire. Arrive-t-il que, dans une circonstance, on ait besoin de réclamer l’assistance du Los, soitpour la chasse, soit dans un cas de maladie, etc., on lui apporte des offrandes qui, d’ordinaire, consistent en écureuils, en herminqs, en jolis rubans, en morceaux de
drap ou de cotonnade, perles de verre, etc., que l'on place dans la corbeille.
Par les offrandes et les prières, tout homme est en état de se rendre favorable les Lohet, dans les cas ordinaires de la vie. Mais s’agit-il d’obtenir des dieux conseil, expédient, interprétation d’un oracle, l’intervention d’un chaman devient alors indispensable.
En effet, les Lohet vêtus de peau sont des esprits muets; et, comme nous l’avons dit, le chaman seul a accès dans le monde invisible. Seul il a le pouvoir de conjurer les esprits impalpables, et voici comme il procède : Il prend place sur un escabeau ou sur un coffre dans le milieu d’une pièce qui ne doit contenir aucun objet de fer ou d’acief susceptible de blesser, tels que couteau, aiguille, etc. Autour du chaman s’assoient habituellement de nombreux spectateurs, mais nul ne peut avoir son siège juste en face de lui. Le chaman est assis, le visage tourné vers la porte, et il prend l’attitude d’un homme qui ne voit et n’entend rien. A la main droite, il tient une baguette unie d’un côté, et de l’autre couverte de signes et de figures cabalistiques. A sa main gauche , on voit briller deux traits dont les pointes, dirigées en l'air, portent chacune une petite clochette. Le chaman n’est distingué par aucune autre particularité, seulement il porte, dans cette circonstance, les habits
du suppliant. La conjuration commence, le chaman entonne un chant joyeux, dans lequel* il invoque les esprits avec des paroles véhémentes. Tant que le chant dure, le chaman frappe légèrement de sa baguette magique les deux traits qui font rendre aux clochettes un son cadencé. Les assistants écoutent avec une attention profonde les paroles du voyant inspiré. Aussitôt qu’apparaissent les esprits, le chaman se lève et se livre à une danse pendant laquelle son corps et ses bras exécutent toutes sortes de mouvements plus difficiles qu’harmonieux. Puis il continue à chanter infatigablement et à faire résonner ses clochettes. Le chant encadre une conversation avec les esprits, et il est débité avec une emphase qui parcourt toutes les notes de la gamme. Quand il s’élève, les assistants unissent leurs voix à celle du chanteur, dont ils répètent les paroles ; quand il s’abaisse, les assistants redeviennent silencieux. Quand, par son art, le chaman a obtenm tous les éclaircissements nécessaires, il fait connaître au fidèle la volonté des dieux. Lorsqu’il est interrogé sur l’avenir, le chaman jette sa baguette magique aux pieds des consultants, si le côté des figures tombe en dessous, on peut prévoir un malheur, dans le cas contraire tout est à souhait.
Dans les gouvernements de Tobolsk et d’Archangel, aussi bien que dans celui de Tomsk, les cha-
mans sont passés maîtres en jongleries de toutes sortes, au 'moyen desquelles ils jettent de la poudré aux yeux d’une foule de gens simples, et parviennent à gagner une confiance plus grande.
Parmi les tours les plus fréquemment exécutés par les chamans du gouvernement de Tomsk, figure le suivant qui provoque toujours l’admiration des Russes, aussi bien que celle des Samoyèdes. Le chaman s’assied au milieu d’une peau de renne séchée, étendue à l’envers sur le plancher ; puis, les assistants lui lient les pieds et les mains. Quand on a fermé les fenêtres, le chaman commence à invoquer les esprits sur lesquels il a du pouvoir. Soudain des clameurs étranges se font entendre au milieu de l’obscurité. Des voix partent de différents points de la jurte, à l’intérieur et à l’extérieur, et de la peau de renne un son cadencé de tambour. On entend tout autour de la chambre le grognement de l’ours, le sifflement du serpent, le cri de l’écureuil. Enfin le vacarme cesse, et les auditeurs attendent avec impatience le dénoùment. Quelques minutes se passent dans cette attente, puis on voit venir le chaman dégagé de ses liens. Personne ne mettrait en doute que ce ne soient les Lohet qui ont battu du tambour, grogné et sifflé dans la yourte, délivré et emporté le chaman par une voie invisible. L’habileté de ces jongleurs est, je dois en convenir, bien plus grande que celle des
grossiers chamans du nord , qui se laissent tirer une balle devant la tête et auxquels ce tour coûte quelquefois la vie.
A côté de leurs pratiques superstitieuses, les Samoyèdes de Tomsk ont conservé des traditions de leur passé, parmi lesquelles les chants héroïques méritent particulièrement d’être cités. Les Samoyèdes ont la poésie en grande estime. Les auditeurs recueillent avec une attention presque religieuse chaque parole qui tombe des lèvres du chanteur. De même que le chaman, le chanteur est assis au milieu de la chambre sur un escabeau ou sur un coffre, tandis que les auditeurs font cercle autour de lui. Dans le gouvernement de Tomsk, j’ai observé que le chanteur s’identifie avec son héros, son corps tremble, sa voix est émue; de la main gauche, il couvre toujours. ses yeux pleins de larmes, tandis que de la droite il serre une flèche dont la pointe est dirigée vers la terre. Les spectateurs gardent la plupart du temps le silence; mais quand le héros succombe ou que sur un aigle majestueux il s’élève dans les nues, ils poussent un liée, qui répond à notre bravo!
En automne, les Samoyèdes de Tomsk restent quelque temps sédentaires dans leurs petits villages pour s’occuper des préparatifs de la chasse qui s’approche. Les hommes forgent et font des ouvrage des menuiserie, tandis que les femmes
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cousent et cuisent le pain. A peine l’hiver a-t-il pris possession de la nature, que les habitants de chaque village commencent à se disperser. Chaque famille se fabrique de petits traîneaux nommés nartas. Ces véhicules sont remplis de farine, de pain, de biscuit, d’orge, de poissons et d’autres provisions de bouche, de vêtements, de haches, de couteaux, d’appareils pour la chasse, d’une tente d’écorce de bouleau, etc. On emballe aussi dans la narta les petits enfants. Quand tout est casé, on attèle à chacun des traîneaux, deux et trois chiens et même davantage, suivant les ressources du propriétaire. A cette époque de l’année, on ne peut se servir de chevaux. On les laisse au village sans autre précaution que de mettre à leur portée, dans un hangar ouvert qui leur sert de stalle la provision de foin nécessaire pour une absence de quelques mois.
Quand tout est réglé, les familles se dirigent chacune de son côté, dans la forêt et dans le désert. Le père de famille se place en tête de la troupe, U fraye le chemin à l’aide de ses raquettes, et épie le gibier. Les autres membres de la famille suivent les traces de leur chef; ils vont, viennent, dirigent les chiens et souvent les aident à traîner la narta. Ainsi se prolonge le voyage du matin au soir; à la tombée de la nuit, la petite caravane fait halte, la tente d’écorce de bouleau est dressée, la marmite
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est suspendue au-dessus du feu, près duquel s’étendent dans un doux repos les nomades fatigués. Au point du jour, la caravane se remet en marche. Après plusieurs journées pareilles, on arrive au lieu choisi pour la chasse. On y trouve la plupart du temps, une yourte faite de branchages, ou bien on s’accommode d’une tente en écorce de bouleau. AlorsleSamoyède commence à organiser sa chasse dans les alentours de cette habitation, et à parcourir les forêts. (Iliaque jour du matin au soir, il est en mouvement; souvent même il passe la nuit dans un tas de neige. 11 pose, dresse, tend ses pièges, y pousse le gibier, etc. Toute sa famille et les enfants même prennent part à la chasse, cependant ces derniers ne s’éloignent pas beaucoup de leur demeure, et font surtout la guerre à l’écureuil.
Aussitôt que la glace a disparu des lacs et des fleuves, le village est de nouveau abandonné, et les habitants font glisser sur les ondes leurs petits canots, d’une rive à une autre rive, d’un lieu de pêche à un autre lieu. A chaque campement se dresse la tente de bouleau qui est le vade mecum du Samoyède. Comme les Ostiaks, les Samoyèdes de Tomsk pêchent avec des filets, des nasses, des hameçons, etc.. La pêche dure sans interruption jusqu’au commencement de septembre où commence la saison de la chasse aux coqs de bruyère, et la récolte des airelles rouges, des fruits du cèdre, etc.
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Lorsque ces travaux sont terminés, la pèche reprend jusqu’à la venue des glaces, pendant laquelle chaque famille, pourvue de la provision de poissons secs qu’elle a pu amasser, se réfugie dans sa demeure comme une bande de marmottes dans son terrier.