‹ La Sibérie d'après les voyageurs les plus récentsChapitre 6 sur 28 · I.en Kalmoiikü de l’ Altaï · texte numérisé non relu

I.en Kalmoiikü de l’ Altaï

« .... Lorsque je pénétrai, dit le dernier voyageur que nous venons de citer, dans la vallée de l’Oursoul, les Draigis 1 ou chefs secondaires des tribus qui l’habitent, informés par leur zaïzane ou chef supérieur, de mon acheminement vers ces parages, y avaient fait réunir près de deux cents chevaux, et vinrent au-devant de nous, pour me féliciter sur mon heureuse arrivée. A mon invitation, ils s’accroupirent humblement à une certaine distance de ma tente, et reçurent avec de grandes démonstrations de joie leur part d’eau-de-vie et de biscuit. Pendant ce temps, mes Cosaques étaient occupés à faire le triage des chevaux, et choisirent ceux qu’ils crurent les plus propres aux fatigues de notre voyage . Le moment où l’on remplace les anciens conducteurs est toujours pour eux un signal de joie et d’hilarité, comme aussi un sujet d’amertume et de

1 . C'est ainsi qu’on appelle, chez, ces tribus, les employés qui sont immédiatement sous les ordres des zaïzanes : après eux viennent les choulonges.

répugnance pour les nouveaux venus, surtout, lorsqu’ils ont quelque raison de supposer qu’il s’agit d’une course lointaine et pénible. En général, tous ces peuples partagent au suprême degré l’aversion qu’éprouve le flegme oriental pour l’infatigable mobilité des Européens, si absurde, et si ridicule à leurs yeux. Aussi emploient-ils tous les moyens imaginables pour se soustraire à l'obligation qui leur est imposée de servir de guides, et de fournir des chevaux aux employés du gouvernement. La caravane passe-t-elle dans la proximité de quelques yourtes , les conducteurs s’en prévalent immédiatement pour solliciter le voyageur de les y faire remplacer. A leur tour, les habitants des yourtes prévoient ce moment critique, et ont soin de se cacher promptement, eux et leurs troupeaux, avec une adresse qui n’est égalée que par celle que mettent leurs rivaux à les dépister. -.Mais si tous ces moyens deviennent infructueux, le voyageur se voit quelquefois exposé à être furtivement abandonné par ses gens, ce qui peut le mettre dans une position vraiment fâcheuse, lorsqu’il se trouve dans une contrée complètement solitaire. Plus tard, j’ai éprouvé moi-même cet inconvénient à plusieurs reprises, et n’en ai prévenu les conséquences désagréables qu’en ayant soin d’emmener avec moi un certain nombre de gens et de chevaux surnuméraires, afin que les défections éventuelles n’éclairçis- ¥

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Kalmouks (le l'Altaï, au bivac.

sent pas trop les rangs de ma caravane. Et encore fallait-il souvent avoir recours à un singulier manège, que m’enseignèrent mes Cosaques, parfaitement versés dans la connaissance des mœurs et du caractère de ces peuples. Le soir, avant de me coucher, je faisais déchausser tous les Kalmouks, et enlever leurs pipes, briquets, selles, etc. Les effets séquestrés formaient quelquefois toute une pyramide, qu’on élevait près de ma tente, en y plaçant une sentinelle qui devait également veiller sur les chevaux attachés tout autour. Ce ne fut que par ce moyen que je pus entraver les désertions, sans toutefois les empêcher complètement, car les Kalmouks préféraient souvent renoncer à leurs chevaux et à leurs hardes, et s’en retourner à pied sans chaussure, que de se laisser traîner plus longtemps à travers monts et vallées. Au reste, je n’eus à éprouver ces déboires qu’après m’être enfoncé bien avant dans les contrées solitaires et marécageuses, où chaque jour de marche était accompagné de quelque épreuve plus ou moins rude, tandis que pendant tout le temps où je me trouvai dans les parages tant soit peu fréquentés ou habités, ma caravane respirait un air de prospérité et d’hilarité qui se manifestait par des chants et de bruyantes causeries. Cette humeur était entretenue par la perspective de trouver dans la vallée de la Tchouya plusieurs localités où je ne pouvais manquer de

guides et de chevaux. Aussi les yourtes, que mes Kalmouks s’empressaient toujours de m’indiquer, me fournissaient de très-bon gré les uns et les autres. Les nouveaux enrôlés étaient consolés à leur tour par l’espérance certaine que leurs services ne devaient être que de peu de durée, et qu'en revanche, ils pourraient se régaler, pendant tout le trajet aux dépens des troupeaux qu’ils rencontreraient sur leur chemin ; car la voracité est un des traits caractéristiques du Kalmouk.il est vrai que nul mortel ne saurait supporter comme lui la faim et la soif; mais aussi chercherait-on vainement, à tous les degrés de ] échelle des créatures humaines, un être doué d’aussi robustes facultés digestives. 11 faut avoir vu de ses yeux ce qu’un Kalmouk est en état de dévorer, pour pouvoir en juger pertinemment. Toutefois, dans les circonstances ordinaires, le thé compose presque exclusivement la nourriture de ces peuples ; ils y ajoutent, soit de la graisse de mouton, soit de l’orge grillée, ou bien quelques poignées de sel, et, après avoir fait bouillir cette espèce de macédoine dans un chaudron dont les destinations variées ne contribuent point à rendre la l*oisson plus appétissante, ils en remplissent des coupes de bois, et l’avalent toute bouillante. Quelques bouchées de tabac, bourrées dans de petites pipes en cuivre, faites d’une seule pièce, complètent ce frugal repas, et font oublier l’absence de

toute autre nourriture plus substantielle. Celle-ci consiste exclusivement en viande de mouton, dont ils font une immense consommation toutes les fois qu’ils peuvents’en procurer. Au reste, ils se soucient peu de l’espèce de quadrupède qui doit leur fournir leur rôt, ni de l’étatsanitaire où il peut se trouverau moment où ils le destinent à leur usage. Moutons, vaches, cerfs, chevaux, etc., frappés de mort naturelle ou violente, sont indifféremment consacrés à faire les frais des repas, et ne subissent, pour y devenir propres, qu’une légère modification : cela abrège singulièrement les apprêts d’un dîner, et en écarte en même temps la concurrence, non-seulement de tout convive européen, mais probablement aussi de tout homme qui n’est pas Kalmouk. Aussi, est-il diflicile de se figurer la curiosité et l'étonnement avec lesquels ils considéraient les préparatifs de mon repas. Quoiqu’il ne se composât, dans les jours d’abondance, que d’un potage au riz ou d’un plat à la turque, et d’un rôti de mouton, ils ne pouvaient se rendre compte de la complication des procédés et des instruments, inconnus pour eux, qu’on employait dans la préparation et la consommation d’objets aussi simples. Mais ce qui, bien plus encore que la vue des fourchettes, couteaux, cuillères, assiettes, verres, etc., excitait leur surprise, c’était l’aspect du café, que je faisais bouillir à l’aide de l’esprit de vin. Ce

breuvage, considéré dans tout l’Orient comme un objet presque indispensable à l’existence humaine et dont je n’ai j’amais manqué parmi les tribus arabes et turques, même les plus sauvages et les plus pauvres, est, au contraire, complètement inconnu aux peuples mongols, qui ne conçoivent pas la possibilité d’exister sans l’usage du thé. Ils me demandaient avec étonnement ce que signifiait cette liqueur noire qui différait si fortement du koumis 1 et de Yarakou ou air an *.

Un torrent de* montagnes; ex-voto kalmonks.

Après toute une nuit passée en chants de joie et en festins, mes anciens compagnons de voyage m’ayant quitté au grand galop, ma nouvelle caravane s’était mise en mouvement.

.... Malheureusement la pluie avait duré toute la nuit, et à notre réveil un torrent que nous devions traverser offrait un tableau vraiment grandiose. Ses flots écumants étaient chargés d’une quantité d’arbres déracinés, qui passaient devant nous avec la célérité de l’éclair. Nous aperçûmes

1 . Espèce de laitage caillé préparé avec du lait de cavale. Son usage est répandu jusque chez les Yakoutes de la mer Glaciale , ainsi que nous l’apprenons par M. l’amiral Wrungel.

2. Liqueur blanche, transparente et spiritueuse, obtenue par la distillation du lait de jument.

parmi ces décombres le cadavre renversé d’un cheval sellé et bridé, qui roulait comme une feuille au gré du vent, et allait rejoindre ses compagnons d’infortune. 11 se passe rarement un été sans que les flots de la Katounia soient teints du sang de quelque créature vivante ; souvent même des cadavres humains viennent grossir le nombre des offrandes vouées à son implacable fureur. Une misérable barque, faite d’un tronc de peuplier excavé, est le seul moyen de transport dont se servent les habitants de ces contrées pour franchir le torrent impétueux. Le moindre choc ou manque d’équilibre fait chavirer cette fragile nacelle, auprès de laquelle les caïques de Constantinople sont des bâtiments solides; et cependant la Katounia traverse la seule voie qui conduit de la ville de Biisk à la Tchouya et à la frontière de Chine, avec laquelle les communications des marchands russes deviennent déplus en plus actives. Or tout le monde doit passer par ce saut de Leucadc. Pour diminuer les inconvénients de la traversée, particulièrement dangereuse au printemps à cause de la fonte des neiges, j’avais fait transporter de Biisk un bateau qui avait au moins l’avantage d’être construit à l’européenne. En considérant ma petite chaloupe à côté du frêle esquif kalmouk, je me crus en possession d’un vaisseau, avec lequel je pouvais hardiment tout entreprendre. Aussi me

déterminai-je le lendemain à effectuer la traversée, malgré les énergiques protestations des Kalmouks, dont l’épouvante céda bientôt à l'étonnement lorsqu’ils virent mes deux vigoureux (’.osaques placer les effets dans le bateau, y sauter eux-mêmes et partit immédiatement comme une flèche. Armés chacun d’une rame, on les vit longtemps lutter contre les flots écumants qui, tantôt les faisaient disparaître complètement, tantôt les lançaient dans les airs; mais enfin leur courage et leur force finirent par triompher de l’élément tumultueux, et ils atteignirent heureusement la rive opposée. Ces hommes, dont j’ai eu souvent l’occasion d’apprécier l'intrépidité et le dévouement, efl’ectuèrent quinze fois cette pénible traversée, car on ne pouvait prendre chaque fois avec soi qu’une charge peu considérable. Enfin, après avoir transporté tout mon bagage, je tentai à mon tour les chances de cette singulière navigation, qui se termina ainsi avec tout le succès possible. Elle ne fut cependant dirigée que par deux hommes, malgré la présence de vingt-cinq Kalmouks qui, tout palpitants de frayeur, se laissèrent transporter comme de timides brebis que l’on conduit au sacrifice. Ils étaient tous intimement persuadés qu’il y avait bien plus de danger avec un bateau européen qu’avec les esquifs indigènes, vu qu’il était impossible de manier avec autant de facilité un aussi immense navire ; c’est ainsi

qu’ils désignaient ma petite barque qui ne pouvait , contenir tout au plus que huit hommes. La manière dont on fait passer les chevaux d’une rive à l’autre inspire tout à la fois la pitié et l’épouvante. Avertis par un instinct prophétique de : la rude épreuve à laquelle on va les soumettre, ces pauvres animaux combattent avec vigueur les efforts qu’on emploie pour leur faire descendre le rivage. L’œil hagard, les narines gonflées et le crin hérissé, ils reculent devant les Ilots où l’on cherche à les précipiter. Les Kalmouks, armés de longues gaules et de cravaches, les cernent de près, et leur coupent la retraite; leurs cris sauvages et les coups redoublés dont ils les meurtrissent pendant longtemps, les poussent enfin dans l’eau. A peine leurs pieds ont-ils quitté le fond, qu’on les voit partir comme un trait. Vainement l’animal épouvanté lutte-t-il contre les flots ècumants qui se sont emparés de lui, ce n’est qu’après avoir été entraîné au delà d’un demi-kilomètre, le long du torrent, qu’il parvient à en vaincre la fureur et à regagner peu à peu la rive opposée. Mais si, par malheur, il ne réussit point à briser la force qui l’emporte avant d’arriver à une des nombreuses cataractes du torrent, il est infailliblement broyé entre les rochers. L’étoile qui avait veillé sur nous étendit également sur nos chevaux sa bienfaisante influence : tous débarquèrent sains et saufs, mais complètement épui-

sés. Mes intrépides Cosaques n’étaient pas moins excédés de fatigue, comme on peut se l’imaginer facilement; je me décidai donc à remettre au lendemain la continuation de notre voyage, et je fis dresser nos tentes sur la rivedroite de laKatounia. non sans avoir imité d’abord les Kalmouks, en ajoutant quelques bandelettes d’étoffe coloriée aux chiffons et lambeaux de toute espèce qu’ils suspendirent aux branches de broussailles voisines, en signe d’offrande ou d’ex-voto à l’occasion de leur heureuse traversée.

Cette pratique si intimement liée à la poésie religieuse de l’âme et aux besoins mystérieux dont le germe se trouve déposé dans le cœur de tout homme, m’a constamment inspiré un sentiment involontaire de respect et de recueillement. Dans une cérémonie ridicule en apparence, je n’apercevais que l’expression de l’impérieux instinct qui porte indifféremment le païen de l’Asie et le chrétien du monde civilisé, à adresser à un Être suprême l’hommage de sa joie ou le cri de sa douleur. J’ai vu les pèlerins de Jérusalem, au moment où, dn haut de la montagne voisine, ils apercevaient pour la première fois la cité de Dieu, ajouter avec transport une modeste pierre au grossier monument élevé par la main de leurs pieux prédécesseurs. C’est ainsi qu’au milieu des glaces de la Sibérie comme sur les rives du Jourdain , dans les

déserts de Y Afrique comme sous le dôme de Saint- Pierre, j’ai constamment trouvé l’homme le même, toutes les fois que je le voyais placé en la présence de son Dieu

(Je qu’il faut entendre par Kalmouks et Tatars.

Une des choses qui frappent le plus le voyageur lorsque, arrivant de l’Altaï occidental, il franchit la Katounia pour pénétrer plus à l’est, c’est le type éminemment chinois des tribus établies en deçà de cette rivière. On se croit presque dans l’enceinte du Céleste Empire. J’eus d’autant plus l’occasion d’apprécier tout d’abord cette particularité que, le soir même de notre traversée, nous vîmes arriver vers nous, au grand galop, un convoi de chevaux que les zaïzanes delaTchouya, avertis depuis longtemps de ma prochaine arrivée, avaient envoyé à ma rencontre pour remonter ma caravane. La physionomie et même le costume de mes nouveaux compagnons offraient les caractères mandchoux et chinois tellement développés que mes anciens satellites, appartenant aux tribus de l’Oursoul et dont les traits m’avaient jadis frappé si vivement, me parurent en ce moment représenter une race euro-

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