‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme] Octave SachotChapitre 17 sur 45 · WEST M: STREET WEUSTER, PI.Y · texte numérisé non relu

WEST M: STREET WEUSTER, PI.Y

vifet piquant d'une des plus charmantes matinées d’hiver qui aient jamais étincelé sur la terre. Le spectacle qui frappa nos yeux était nettement sibér'en dans tous ses détails : l'atmosphère merveilleusement claire et transparente, l’épaisse brume grise suspendue immobile sur le golfe, le steppe neigeux immense, s’allongeant de la lisière du bois aux montagnes de l'horizon, spectres blancs aux formes fantastiques ; puis les chiens et les traîneaux groupés à l'aventure parmi les arbres du premier plan : tout cet ensemble composait un tableau qui n’a rien d’analogue en dehors de l'Asie nordorientale.

« Quand le soleil montra entre les pics lointains de Kamenoï un petit segment de son disque d’or, le paysage se revêtit d'une beauté enchanteresse. Les rayons de lumière horizontale, colorés par quelque subtile influence atmosphérique, semblaient non pas seulement s’accrocher extérieurement aux objets qu'ils touchaient, mais bien les pénétrer jusqu'à leur centre de la brillante teinte rosée qui les enveloppait. Autour de l’vourte, les bouleaux fléchissant sous le poids du givre resplendissaient comme les cristaux de lustres géants. Non seulement chaque branche, chaque ramille étincelaient de mille feux, mais la lumière rouge du soleil levant les avait comme imbibés toutes d'une nuance générale de quartz rose. Le bouleau qui surplombait l’yourte, était un inextricable réseau de lignes rosées qu'animaient de brillants scintillements de lumière prismatique, chaque fois que la brise matinale venait agiter sa chevelure. On eût dit l’apothéose d’un arbre. Je songeai aux Parsis, adorateurs du feu, et je ne m'étonnai plus qu'ils eussent déifié le grand luminaire qui produit de si merveilleux effets.

« J'étais immobile en contemplation à la porte de la

2s d’hiectacle 1s tous re et mobile ngeant |, Specliens et pres du tableau , nord-

ains de l'or, le se. Les ue subas seus qu'ils r centre Autour poids du lustres ramille ouge du s d'une qui surde lignes s de luatinale ose d’un eu, et je

d lumi-

rte de la

hutte quand une voix à côté de moi s’écria : « Le mirage ! » Tournant alors la tête vers l'occident, je vis la réalisation tangible des rêves fantastiques du fumeur d'opium. Le vieil enchanteur du Nord avait touché de sa baguette les montagnes lointaines, et d'un lac bleu perdu das la distance s’élevaient les murailles et les dômes d'une cité mérveilleuse, immense ville d'Orient, dont les contours tremblottaient indécis ce msre si on les eùt mis à travers des couches d'air cl d. Au bord du lac, des masses de feuillage vert som..-e surplombaient l’eau et se réfléchissaient dans son clair miroir, tandis qu'’au-dessus les blanches coupoles sefrangeaient d'or sous les premiers rayons du soleil levant.

«Jamais l'illusion de l'été dans l'hiver, de la vie dans la mort ne fut plus complète, plus palpable, Instinctivement on se retournait et l’on regardait autour de soi pour bien s'assurer, par la vue des objets familiers, que tout cela n’était point un rêve. Mais dès qu'on reportait ses regards vers l’ouest, le splendide lac bleu et les lignes grandioses du mirage venaient confondre l'imagination par leur beauté surnaturelle, et les grands minarets des mosquées, les hautes tours des palais semblaient par leur mystérieuse solennité repousser l'idée d'un rêve. Qu'était-ce donc autre chose cependant qu'un songe des Mille et une Nuits, avec son cortège de visions séduisantes et vaines, renouvelant pour nous le supplice de Tantale, en nous montrant au milieu de nos steppss désolés du Nord les inimitables spiendeurs des tropiques !

« Peu à peu la magique apparition s’affaiblit de tons, resplendit de nouveau, puis disparut enfin dans une masse confuse, et de ses ruines sortirent deux immenses colonnes de marbre rose qui graduellement et impercepliblement soudèrent l’une à l’autre leurs chapi-

teaux fouillés et formèrent un gigantesque portique, vraie porte du ciel, sous laquelle on s'attendait presque à voir défiler le brillant cortège des lumineux habitants d’un monde merveilleux. Ce portique à son tour se resserra en un château fort aux massifs bastions, aux larges embrasures, aux hautes tours crénelées, aux angles saillants et rentrants, inexpugnable retraite dont les ombres et la perspective étaient aussi naturelles que la réalité elle-même. Qu'on se figure ce magnifique mirage saupoudré de couleur écarlate par les rayons du soleil levant, et l’on se formera peut-être quelque idée de l’un des plus beaux phénomènes de la nature septentrionale.

« Des nombreuses et étranges illusions d'optique dues à la réfraction, et qui sont si communes dans les régions du Nord, aucune ne se peut comparer à celle-ci en beauté et en effet pittoresque.

« Tandis que j'étais en extase devant les dernières lueurs du mirage, ma poétique rêverie fut soudain interrompue par le bruit assourdissant d'un manche de couteau battant le rappel dans l'Yourte sur une marmite de métal, bruit bientôt suivi par la remarque de mon ami Ford, que l’homme assez dépourvu de sens musical pour ne pas se sentir l'âme émue aux accords de l'instrument en question n'était pas digne de vivre, et risquait fort de n'avoir pas à déjeuner, insinuation délicate qui signifiait clairement que le couvert était mis. L’apostrophe produisit l'effet désiré. L’esthétique s’envola pour faire place aux instincts matériels, et je m'empressai d'aller m’asseoir au buffet, mon assiette d'étain à la main.

« Au déjeuner succéda la prosaïque besogne quotidienne d’atteler les chiens, de charger les traîneaux, el au milieu de la confusion générale, de se préparer pour

ortique, presque abitants tour se ons, aux aux anrite dont elles que ignifique s rayons quelque la nature

que dues ns les réà celle-ci

dernières udain inanche de ine mararque de 1 de sens x accords de vivre, sinuation vert était sthétique els, et je h assiette

e quotineaux, et arer pour

£ 4 À FA Ë ke TU È

Le

le départ. Les chiens poussaient des aboiïiements d'impatience et tiraient sur leurs entraves. Des cris et des questions de toute sorte en russe et en anglais joints à des jurons en korak inintelligible, mais sur lesquels il n'y avait pas à se méprendre, éveillaient les échos dans le silence des bois, et troublaient le sommeil léthargique des dryades sibériennes. Les notes graves et sonores du russe se mêlaient aux sifflements de l'anglais et aux accents gutturaux du korak. Comme le remarquait Ford, on se fût cru dans une Babel. Notre Irlandais Tom, persuadé que pour être compris des indigènes il lui suffisait de parler comme un Chinois ivre de la Californie, se mit à crier d’une voix de stentor :

« Eh ! John, toi pas savoir où être les bottes de « moi? »

« À quoi l’indigène répondit avec une imperturbable gravité :

«Comment vous portez-vous, Goddam ? Pas savoir. »

«Ge qui formait tout le fonds de langage européen qu'il possédât, mais qui n'éclairait en aucune façon notre pauvre Tom sur le sort de ses bottes. Tom toutefois ne se déconcerta pas pour si peu; il renouvela plus énergiquement sa question, en y mêlant un peu plus de chinois et un peu moins d'anglais et de russe. L'indigène n'en fut pas plus démonté, mais, tacticien habile, il déclina la responsabilité des bottes en se retranchant dans sa propre langue. Tom évidemment méditait l'introduction dans sa nouvelle interpellation de plusieurs mots chinois explicatifs destinés à ouvrir l'intelligence obtuse du Korak, quand Ford, qui prenait un malin plaisir au colloque, crut devoir l’avertir que l'indigène ne comprenait pas un mot de ce qu’il lui disait.

« Qui diable aurait pensé, murmura alors le pauvre «Tom déconfit, et tout en cherchant ses bottes, qui

« diable aurait pensé que cet animal-là n’entendait pas « sa propre langue ? »

«Tom partait de ce principe, que tous les peuples chrétiens devaient parler le même langage ; or les Koraks et les Chinois étant les uns et les autres des païens, la conclusion était toute simple. Les prémisses de l'Irlandais étaient fausses peut-être, mais sa logique était du moins irréfutable.

« Nos énergiques Cosaques finirent peu à peu par faire sortir l’ordre de la confusion, et un à un les traineaux se mirent en marche, traçant à travers le steppe une longue ligne sinueuse.

« J'étudiais attentivement depuis plusieurs semaines l’art, ou la science, comme on voudra l'entendre, de conduire un attelage de chiens, avec la noble ambition de me signaler dans l'avenir parmi les indigènes en qualité de «kiour. » L'expérience m'avait appris que ces Koraks illettrés estimaient un homme non pas tant aux connaissances qu'il avait et qu’eux-mêmes n'avaient pas, qu’à ce qu'il savait des choses qu'eux-mêmes possédaient à fond. Je voulais faire comprendre à leur épais intellect que le savoir de la civilisation était universel dans ses applications, et que l’homme blanc, malgré son infériorité au point de vue de la couleur, pouvait, par le seul effort de sa volonté, conduire un attelage de chiens mieux qu’eux-mêmes, tout Koraks qu'ils étaient, ne le pouvaient faire avec la supériorité que leur donnaient des siècles de pratique ; qu’en fait l'homme blanc pouvait au besoin « émettre sur l'art « en question des principes tirés des profondeurs de «ses connaissances innées. »

« Je déclare cependant que je n'étais pas parfaitement converti à mes propres idées. Je ne dédaignai donc pas de profiter des résultats de l'expérience indigène, autant

lait pas

peuples les Kopaiens, de l'Irue était

peu par les trai- > steppe

emaines dre, de mbition ènes en ris que pas tant ’avaient es posà leur tait uniblanc, ouleur, uire un Koraks Dériorité ren fait sur l’art leurs de

itement onc pas autant

que ces résultats concordaient avec mes propres convictions sur la nature du Vrai et du Beau daus l’art de conduire les chiens. J'avais étudié tous les mouvements de mon conducteur korak, j'avais appris théoriquement la manière d'allonger le bâton pointu entre les coursiers pour agir comme bridon, j'avais logé dans ma mé-

Chiens sibcriens.

moire et prononcé assidûment les monosyllabes guttuaux qui, en langue canine, signitient « droite » et «gauche », et une foule d’autres mots qui ne voulaient pas dire la mais que j'avais entendu adresser aux chiens ; et sùr de moi-même, je croyais dans ma présomption que j'allais pouvoir conduire aussi bien qu’un

) Korak, sinon mieux.

la pratique mes idées, originales aussi bien qu’acquises.

Ce même jour donc, comme la route était bonne et le temps propice, je me décidai à mettre à l’ épreuve de

qi Te di

FT ve PUS EN de = $

es

TA Er PEN TRS —Paurc2

+ LÉ ES me menti ce porn era

Se Es en irons # k #5

En conséquence, j'ordonnai à mon conducteur korak de me céder sa place et de me remettre l’insigne de ses fonctions. Je remarquai sur les lèvres du drôle, au moment où il me présentait le bâton pointu, une sorte de sourire sardonique contenu qui dénotait une très faible estime pour mes talents de conducteur de chiens. Mais je traitai ce sourire comme le Savoir doit toujours traiter les ricanements moqueurs de l’Ignorance, c’est-àdire avec un silencieux mépris, et prenant solidement ma position sur le siège, je criai à mes chiens:

« Nou! Pachol! »

« Ma voix ne produisit pas du tout l'effet prodigieux sur lequel j'avais compté. Le chien de tête, un affreux chien, le Nestor de la bande, regarda négligemment par-dessus son épaule, et très visiblement ralentit le pas. Ce dédain ostensible et soudain de mon autorité, de la part des chiens, fit plus que tous les ricanements des Koraks pour ébranler ma confiance en mon habileté. Mais je n'avais pas encore épuisé mes ressources. Je lançai à la tête des impertinentes bêtes monosyllabes, dissyllabes, polysyllabes; je criai à pleins poumons : « Atch! té chelma ! proclataya takaya! smatri ya tibi « dami» Mais tout cela en vain; les chiens évidemment étaient insensibles aux feux d'artifice de cette rhétorique, et manifestaient leur indifférence par une allure plus lente encore.

« Comme je déversais sur eux mon dernier déluge de paroies encourageantes, Dodd, qui comprenait le langage dont je me servais d’une façon si désespérée, s’approcha doucement et me dit :

« Savez-vous bien que pour un débutant vous jurez « d’une assez jolie façon ? »

« La terre se fût entr'ouverte sous mes pieds que je À n'aurais pas été moins étonné. »

r korak e de ses au Mmosorte de ès faible ns. Maïs urs traic'est-àidement

odigieux n affreux zemment alentit le autorité, anemen!s habileté.

rces. Je psyllabes, oumons :

ri ya tibi s évidemde cetle > par une

déluge de ait le lanssespérée,

ous jure «

ds que je

« Comment? je jure? Vous n'allez pas prétendre, « j'imagine, que je viens de jurer ?

« — Je prétends et je soutiens que vous venez de « jurer comme un forban. »

« Mon bâton pointu me tomba des mains. Étaient-ce donc là les beaux principes de l’art du conducteur de chiens que j'avais puisés dans les profondeurs de la conviction morale de mon savoir et de mon aptitude d'homme civilisé ?

« Comment, malheureux! m'écriai-je, n'estce pas vous-même qui m'avez appris ces mots-là ?

« — Certainement, c'est moi, répondit l’effronté co- « quin, mais vous ne m'avez pas demandé ce qu'ils si- « gnifiaient. Vous m’avez simplement dit de vous les « prononcer correctement, c’est ce J'ai fait. J'ai cru « que vous faisiez de la philologie comparée, que vous « poursuiviez votre idée de prouver l'unité de la race « humaine par l'identité des jurons ou par des rappro- «chements de choses profanes tendant à démontrer « que les chercheurs d’or indiens descendaient légiti- « ment des Chinois. Vous savez bien que vous avez «toujours un tas de systèmes comme cela dans la « tête,

« -- Dodd, » remarquai-je d’un ton solennel au moyen duquel je voulais éveiller quelque repentir dans son âme endurcie, « Dodd, j'ai été entrainé sans le «savoir à commettre un péché, et comme pécher un « peu plus un peu moins, ne changera pas grand’chose «à ma faute, j'ai grande envie de vous faire « sentir » « jusqu'où peut aller l'instruction profane que j'ai reçue « de vous. »

«“ Dodd se mit à rire et poursuivit son chemin.

« Ge petit détail tempéra considérablement mon enthousiasme, et me rendit très prudent dans l'emploi de

ps

mon bagage de mots étrangers. Je redoutais la présence d'imprécalions horribles dans les phrases les plus communes à l’usage des chiens, et je soupçonnais des monstruosités même dans les monosyllabes « khta » et «houff,» qu’on m'avait donné pour « droite » et « gauche. » à

« Les chiens, prompts à profiter de toute trêve dela M part de leur conducteur, s’encourageaient maintenant "# de mon silence et montraient un irrésistible penchant à s'arrêter et à se reposer — contradiction directe À toute discipline et qu'ils n'auraient point osé se per- M mettre avec un conducteur expérimenté. — Résolu à À revendiquer mon autorité par l'emploi des moyens vio- Fa lents, je dardai mon bâton pointu sur la bête de tête, 1 comme j'eusse fait d’un harpon, me promettant de le ramasser au passage. Le chien toutefois esquiva très habilement le coup. et le bâton alla rouler à dix pieds de la route. Au même moment, trois ou quatre rennes sauvages apnamnrent au détour d’une pelite éminence située à 3 où \ mètres de là, et traversèrent le steppe au galop dans la direction d’un ravin profond au bas duquel coulait un bras de la rivière Mukina. Les chiens, fidèles à leur instinct de race, s’élancèrent à la poursuite du gibier avec des aboiïements furieux. Je lis un effort désespéré pour ressaisir mon bâton, mais je le manquai, et nous partimes en droite ligne vers leravin, M dans une course folle qui, à chaque instant, menaçait le traineau de dislocation immédiate. 1

« Avec plus de discernement que je ne lui en suppo- 4 sais, le Korak s'était laissé rouler du véhicule quelques M secondes auparavant, et un regard jeté en arrière me le montra se démenant des jambes et des bras sur la neige dans mon sillage. Avec la mort en face de moi, je 14 n'avais pas le temps de plaindre sa mésaventure. Toutes li

Page 1