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de Tom parut le rassurer en partie, mais il persisia à refuser de descendre, et je fus forcé de lui donner moimême l'exemple. Je me laissai glisser dans l’intérieur le long de la perche graisseuse. Quand je parvins à tenir ouverts mes yeux aveuglés de fumée, je me vis salué par un chœur nazillard de « zda-ro-0-0-vas » proférés par une demi-douzaine de vieilles femmes à la peau huileuse, occupées à coudre des vêtements de fourrures, et assises en cercle, les jambes croisées, sur la plate-forme de l’âtre.
« L'intérieur d’une yourte korake offre un aspect aussi étrange que peu séduisant à celui qu'une longue pratique n’a pas habitué à sa malpropreté, à sa fumée et à son atmosphère glacée. Elle ne reçoit de jour — et Dieu sait quel jour horrible ! — que par le trou rond ménagé au plafond à une vingtaine de pieds du sol, qui sert à la fois de fenêtre, de porte et de cheminée, et auquel on arrive par une espèce de mât planté perpendiculairement au centre. Les poutres, les chevrons et les parements qui composent l'yourte sont entièrement noircis par l’effet de la fumée qui les enveloppe presque constamment. Une plate-forme de bois, haute d’un pied environ, part de la muraille de trois côtés sur une largeur de six pieds, laissant un endroit découvert de huit ou dix pieds de diamètre au centre pour le feu, et un énorme chaudron de cuivre plein de neige fondante. Sur la plate-forme sont fixées les tentes carrées de peau appelées « pologs », qui servent de chambres à coucher aux habitants et de refuges contre la fumée, laquelle est parfois intolérable. Ces pologs (le lecteur le sait déjà) sont chauffés et éclairés par une mèche de mousse séchée flottant dans une marmite de graisse de phoque. Un petit cercle de pierres sur le sol, au centre de l’yourte, forme l’âtre ; au-dessus mijote ordinaire-
ment une marmite de poisson ou de viande de renne qui, avec de l’« youkala », du lard de phoque et de l'huile rance, forme le menu des repas. Tout ce qu’on touche porte l’indélébile cachet de l’origine korake : la graisse et la saleté.
« L'yourte de notre ami le Korak Tchikhine où notre compagnie s'était arrêtée pour prendre le thé, présentait à notre arrivée un aspect particulièrement répugnant. Sur l’un des côtés du feu dégelait un énorme morceau
Le Korak Tchikhine.
de viande de phoque, tandis que trois femmes, les bras nus et rougis de sang jusqu’à l'épaule, étaient occupées à découper un morceau de même nature. À M côté de la plate-forme reposait une chienne entourée # d’une nichée de petits chiens, dont les cris plaintifs se SN < mêlaient harmonieusement aux braillements de deux affreux marmots et aux horribles et gutturales com. = plaintes de nourrice d'une vieille sorcière enfermée M dans un des pologs. 4 « Tandis que je délibérais si j'allais rester ou non,
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Ford se laissa glisser le long de la perche, tombant comme un aérolithe sur la tête d’un malheureux Korak placé juste au pied, et réduisant la personne du pauvre diable à l’état de point d’interrogation. Cette facon de s’introduire chez les gens parut peu du goût de l’indigène qui, de temps à autre, jetait à notre ami des regards inquiets où se peignait l’étonnement que lui causait la vue de ce projectile animé de nouvelle espèce. Après quelques échanges de paroles, nous nous décidâmes à accepter temporairement l'hospitalité korake, si peu que paraissaient promettre l'intérieur et les arrangements domestiques de l'habitation.
« Au bout de fort peu de temps, Tchikhine nous servit, sur le fond d’un vieux baril provenant d'un navire baleinier, un lunch de pommes de pin et de poisson cru, ce qui, à ses yeux, était l’ambroisie capable d'aller le mieux à nos célestes personnes. Il nous offrit incidemment de nous faire une étuvée de lard avec accompagnement d'huile de poisson, mais ilnous nomma ce plat national avec un air embarrassé qui faisait honneur à la fois à son esprit et à son cœur. Ce n'est pas au moins que je prétende qu'une étuvée de lard et d'huile de poisson ait rien qui puisse déplaire à un estomac civilisé ; mais un telsybarilisme, s’il est fréquent, risque de procurer des inconvénients, dont ne s’accommode guère la vie d'expédition. Tout en appréciant donc à sa valeur l'offre de l’indigène cuivré, je crus devoir, au nom de mes compagnons, y opposer un refus courtois.
« Avec une rare prévenance et une entente de nos besoins vraiment surprenante chez un sauvage, Tchikhine nous apporta un « journal », ce grand agent de civilisation, pour remplir les intermèdes du repas. Nous eûmes donc la satisfaction, en savourant nos pommes
de pin, de lire des nouvelles du monde civilisé, vieilles d’un an. Le journal était un exemplaire déchiré de l'/llustrated London News qui d’une manière inexpliquée, avait trouvé le moyen d'arriver du grand centre commercial du monde dans cette yourte korake solitaire et lointaine, au milieu d’un désert sibérien. La bienheureuse feuille tirait de son long voyage et de l’étrangeté de sa situation un intérêt auquel, intrinsèquement, elle n’avait aucun droit. Jamais toutefois journal ne nous parut plus intéressant, articles de fond mieux écrits ni mieux pensés. Il n’y avait pas jusqu’à la chronique de la cour qui, lue en pleine barbarie korake, n’éveillàt en nous mille pensées étranges sur l’inégale répartition ici-bas de la richesse, de la puissance et de la gloire. Lisez donc, par exemple, comme je l'ai fait dans la « chronique de la cour », que S. M. Ia reine d'Angleterre avait assisté tel dimanche au service divin; puis, levant la tête, que vos regards rencontrent tout à coup, à travers l’atmosphère sombre et fumeuse de l’yourte, le personnage emmitouflé de Tchikhine accrochant au cou de son chien, comme e x-voto à l'esprit du mal, une tresse de mousse sèche ! Le contraste n’estil pas saisissant ? Et ne vous monte-t-il pas instantanément au cerveau de ces « pensées que les mots ne peuvent rendre » ? C'est justement là ce qui donne tant de piquant à un journal lu sur un coin de terre lointaine et sauvage. Les déiails qu’il enregistre et cette atmosphère même d'activité et de vie à toute bride qui semble transpirer à travers ses lignes, sont si complètement en désaccord avec l'isolement sauvage de la barbarie, qu'on les dirait venir d’un autre monde et d’un peuple étranger.
« Après avoir lu l’{{lustrated London News jusqu’à la dernière annonce, et avoir fait amplement honneur au
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festin du Lucullus Tchikhine, nous souhaitâmes le « tahum » à toutes les vieilles femmes et reprimes notre chemin par la cheminée. Les larmes coulaient abondamment des yeux de Ford au moment de cette séparation ; mais on se füt lourdement trompé en les attribuant à un accès de sensibilité de sa part, la fumée seule en était la cause.
« Le brillant mirage de la matinée était le précurseur d'un orage. L'approche s’en faisait assez sentir quand nous réapparûmes à l'air libre. Un épais et sombre nuage s’étendait sur le golfe, et la neige chassée par des rafales de plus en plus fréquentes sillonnait l'air du côté du steppe. Désireux d'atteindre notre étape avant la nuit, et ne soupconnant pas de difficulté à cela, je donnai l’ordre du départ sans m'inquiéter des objections sourdes des Koraks, peu soucieux de se mettre en marche par une « pourga » du nord-est. La pourga est une tempête particulière aux régions sibériennes et l’un des plus grands obstacles à un voyage d'hiver à travers les soliludes de neïge, dites « toundras », qui composent la plus grande partie de cette terre désolée. Comme le « norther » des latitudes méridionales, elle vient souvent sans le moindre avertissement, et passe par toutes les phases d’une fureur qui dure parfois plus d’une semaine. Cette tempête n'est pas nécessairement accompagnée de nuages ou de chute de neige, mais elle se distingue spécialement par les immenses trombes de neige “1e le vent arrache aux déserts du steppe, et qu'il transporte au loin en nuages épais et suffocants qui vous empêchent de voir à quatre pas.
« Pour qui n’a jamais vu ce phénomène, il semblerait impossible qu'un être humain püût survivre à un pareil déchainement de la nature, alors que l'atmosphère est littéralement bourrée de particules de neige, que cinq
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