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La première halte des voyageurs, après avoir quitté les Koraks de Koeil, une fois la pourga apaisée, fut le village de Mikina, offrant exactement le même type, avec un peu moins d'habitations, mais dont la population se montra beaucoup moins hospitalière, circonstance qui les engagea à presser leur départ pour Chestakova, autre groupe d'yourtes situé à l'embouchure de la rivière du même nom. Là ils quittèrent la côte pour pousser plus directement vers le nord.
Le pays avait meilleur aspect. Les cours d’eau étaient assez boisés, le Penjinsk, entre autres, qui arrose un territoire de plusieurs centaines de kilomètres avant de se jeter dans le golfe de Penjinsk. Le poisson est là en abondance et les bois servent de refuge à une grande quantité de gibier, y compris les ours, les loups, les renards, la martre et le lièvre.
Dans le voisinage du mont Popol, un des plus hauts pics de cette région, nos Américains rencontrèrent une demi-douzaine de Koraks nomades armés de longues lances et conduisant un troupeau de rennes. Au moyen d'une poignée de tabac et d’une couple d’aiguilles à chacun, ils s’en firent bien vite des amis. Ces nomades, d’ailleurs, sont infiniment supérieurs à leurs frères du golfe, les Koraks fixes. Leur vie simple et isolée des civilisés éloigne d'eux toute espèce de fourberie. S'ils ont la langue et la religion des autres, leur mode d’existence est tout différent. Il s’en trouve de fabuleusement riches en rennes ; on en citait un à M. Bush qui ne possédait pas moins de quinze mille de ces animaux. Ils n'ont aucune forme de gouvernement et ne reconnaissent de lois que celles de la nature. Fermes parlisans du talion et très jaloux de leurs droits, ils ont, en général, grand soin de ne pas empiéter sur les droits du voisin. Le renne est tout pour ces peuplades; il leur
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fournit nourriture, vêtement et moyen de transport; ses boyaux font un excellent fil, et ses bois et ses os servent à fabriquer toute espèce d’ustensiles et d'armes, et entrent pour beaucoup dans la construction des traineaux, véhicules souvent fort élégants.
Le 5 mai, les voyageurs avaient rencontré les traces de traîineaux.marchant en sens contraire à la direction qu'eux-mêmes suivaient. Ils se creusaient la tête pour deviner quels pouvaient être ceux qui les montaient, L'explication leur vint le lendemain sous la forme des traineaux eux-mêmes. Les conducteurs leur apprirent qu'ils étaient envoyés d’Anadrysk à leur recherche par le major Abasa, qui, arrivé le premier au rendez-vous, était inquiet de n'y trouver personne. Ces indigènes avaient reconnu la trace des voyageurs et ils l'avaient suivie nuit et jour pour les atteindre, ce qu'ils étaient parvenus à faire à une dizaine de kilomètres de l’embouchure de l’Olgan, rivière qui se jette dans le Myan, affluent de l’Anadyr.
De ce point, la petite caravane obliqua vers le nordouest, à travers les collines qui bordent à l’ouest la vallée du Myan, et qui précèdent la vaste toundra où se trouve le village de Crépast, lequel, avec deux ou trois autres, compose le groupe d'Anadyrsk. Les voyageurs y entraient le 8 mai, à trois heures du matin, au lever du soleil, complètement épuisés par vingt-deux heures de marche. M. Bush, toutefois, ne s'arrêta que juste le temps de changer d’attelage et poussa jusqu'à Markova, à 45 ou 16 kilomètres plus loin, où se trouvait le major Abasa. « Notre trajet avait été bien pénible, écrit-il, mais nos découvertes dépassaient notre espoir et nous montraient les rivières Myan et Abasa comme le tracé naturel de la ligne projetée. »
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Crépast est situé sur la rive méridionale de l'Anadyr, élevée de 9 ou 10 mètres au-dessus du niveau de la rivière. Il renferme une douzaine de mauvaises maisons de troncs d'arbres et d’ « umbars » ou magasins, ceuxci installés sur des poteaux, à 2 mètres du sol. Le nom de « Crépast » est russe; il signifie « fort », ce lieu étant le site même du poste établi sur l’Anadyr par un certain Deshnew et deux cent cinquante de ses compagnons, qui remontèrent l’Anadir en 1649 et bâtirent là un fort de palissade. Deshnew était parti l’année précédente de Colema, sur l'océan Arctique, avec trois navires, pour doubler l'extrémité orientale de l’Asie. En octobre de la même année, deux de ses bâtiments firent naufrage, et le sien ayant été jeté à la côte près de l'embouchure de l’Anadyr, il hiverna sur place et partit l'été suivant pour remonter le fleuve, comme il vient d'être dit. Dans ce trajet, il rencontra une peuplade appelée « Anauli », branche des Tchouctchis, qu'il voulut forcer à payer tribut. Les indigènes résistèrent et, dans l'engagement qui s’ensuivit, ils furent presque tous tués,
En 1650, un Cosaque, nommé Siméon Motora, effectua le premier trajet par terre de Colema à Crépast, après quoi une communication fut entretenue avec ce dernier point et une garnison y fut régulièrement établie. Peu à peu un certain nombre des habitants de Colema vinrent s'installer à Crépast, grossi de temps à autre par des individus des tribus voisines. A la fin, les établissements de Markova et de Pokorukna se fondèrent aussi sur l’Anadyr, le premier à 16 kilomètres,
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Quartier général de l'expédition à Markova.
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le second à 37 au-dessus de Crépast. Les trois réunis s'appellent Anadyrsk, bien qu'aujourd'hui Markova soit le plus important.
On ne sait rien de bien positif sur l’histoire de cette section ; les habitants ont des récits de batailles avec les Tchouctchis qu’ils se sont passés de génération en génération en les grossissant, et qui sont devenus aujourd'hui des affaires énormes. Les habitants actuels descendent la plupart de ces premiers pionniers, et bien qu'ils se désignent sous les noms différents de Tchouansis, d'Ukagirs, de Lamoutes et de Russes, ils ont tous depuis si longtemps adopté de langue russe, qu'ils ont oublié la leur, et il est impossible de distinguer les uns des autres les membres des différentes tribus.
Markova ne contient guère qu’une demi-douzaine de maisons de troncs d'arbres avec une petite église; c’est là que, sous le toit d’un vieux Tchouansi nomméAvaram, M. Bush, en arrivant, retrouva MM. Dodd, Robinson, Harder et Smith. Le major Abasa était logé dans une autre maison avec l'ispravnik. Ces deux derniers repartaient le lendemain, 4 mai, pour Ghijigha avec MM. Dodd et Robinson.
L'ispravnik, avant de quitter Markova, assembla tous les habitants avec leurs différents starastas et leur recommanda d’avoir à prêter toute assistance possible, en hommes et en chiens, à M. Bush et à ses compagnons, plaçant sous les ordres de celui-ci six Cosaques et leur sergent, nommé Koschevine, qui avait une grande autorité sur les indigènes.
L'intention de M. Bush était de se rendre à l’embouchure de l'Olgan, sur le Myan, avec des ouvriers indigènes pour y couper les poteaux nécessaires à la construction de la ligne télégraphique °t de faire descendre à ceux-ci le Myan et l'Anadyi au printemps pour les
distribuer le long de ce fleuve entièrement déboisé. Il voulait aussi faire descendre en radeaux les matériaux de dix ou douze yourtes destinées à être espacées sur le même tracé pour servir d’abri pendant l'hiver.
L'Anadyr, au-dessus de l'embouchure du Myan, coule à travers une immense toundra parfaitement plate el composée d'innombrables canaux ou « protoks », comme les Russes les appellent. Beaucoup de ces canaux sont à sec, sauf pendant les crues du printemps; la plupart cependant ont de l’eau toute l’année. Par suite, en beaucoup de points, la plaine n’est, sur une vaste superficie, qu’une succession de grandes îles séparées entre elles par un inextricable réseau de protoks. Markova et Crépast sont l'un et l’autre situés sur des îles. Pendant un grand nombre de kilomètres au-dessus de Markova et en aval jusqu'à Crépast, l’'Anadyr coule plein est; mais à Crépast il tourne au nord-est et fait un grand coude au nord, se dirigeant ensuite au nord jusqu'à ce qu'il rencontre le Myan.
Les seuls objets capables d'intéresser à Markova étaient les très petits canots appelés « vetkas », que la fonte des neiges avait laissés sur le rivage. Ils sont si petits, que c’est à peine s’il y a place dedans pour une personne. Il faut une grande habitude pour les manœuvrer; toutefois ils servent souvent pour de longs voyages quand il faut aller vite. On les emploie pour poursuivre le renne sauvage quand l'animal traverse les rivières, au commencement de l'hiver, époque de la migration annuelle, alors qu'il fuit les froides toundras du nord pour gagner les régions montagneuses plus chaudes du sud, et aussi au printemps quand il regagne la toundra septentrionale pour fuir les moustiques qui infestent les régions boisées et qui sont moins abondarts dans la toundra à cause des vents.
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Les vetkas ont 4 ou 5 mètres de long sur 40 centimètres de large; ils sont à fond plat et se composent de trois planches faites à la hache. Les planches de côté n'ont pas plus de 6 millimètres d'épaisseur. Elles sont cousues l’une à l’autre par les bouts et aussi à celle du fond avec des nerfs de renne; les points sont bouchés soigneusement avec de la poix. Deux légers bâtons fixés au milieu maintiennent les bords écartés. Le batelier s'assied au fond à plat et se sert d'une pagaie pour se diriger. Chaque vetka est munie, outre la pagaie, d’une lance légère de 3 mètres et demi de long pour frapper
le renne.
Pour transporter leurs familles, leurs chiens et leurs ustensiles de ménage pendant l'été, les habitants du pays se servent de grands bateaux pouvant contenir douze personnes, et appelés « carbasses ». Ces bateaux, dont les planches sont ccusues comme celles des vetkas, sont calfatés avec de la mousse, que, le plus souvent, l’eau enlève, ce qui rend l’embarcation fort peu
sûre.
Pendant leur séjour à Markova, M. Bush et ses compagnons se .aunirent de costumes d'été semblables à ceux des indigènes, e’ qui sont faits de peau de renne mince bien tannée, t-ès souple et préparée de manière à ne pas devenir roide en séchant après avoir été mouillée. Le principal article du costume d'été est le « comlea » ou « comleaka », longue chemise serrant les poignets et le cou et ayant un petit capuchon qui s'adapte étroitement à la tête, ne laissant exposée que la figure. C’est une excellente protection contre les moustiques. À cela s'ajoutent un pantalon, des mitaines serrées aux poignets et des bottes de même peau avec d'épaisses semelles de cuir d'ours.
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geurs se mirent en route pour Crépast. Revenus à Markova le 4 juin, ils trouvèrent l’Anadyr encore fermé par les glaces, à l'exception de quelques petites places libres où s’ébattaicat des multitudes d’oies, de canards et de cygnes, et dont ils profitèrent pour s'exercer à la manœuvre des vetkas.
On était à cette curieuse époque de l’année où, dans ces régions, la nuit est absente et où le jour dure vingtquatre heures. « Quand nous allions nous coucher, écrit M. Bush, il était grand jour. Il était grand jour aussi quand nous nous levions et à toute heure où il nous arrivait de nous éveiller; sauf le court espace de aeux heures, du coucher au lever du soleil, tout était lumière. Queiques jours plus tard, ces deux heures de nuit relative étaient réduites à une seule. Bien que pendant ce temps le soleil disparût, son reflet restait à l'horizon, ei pendant son absence le ciel était resplendissant de riches teintes d’or, de pourpre, d’orangé, produisant un 4 effet harmonieux et indescriptible sur le paysage. .
. Je n'oublierai jamais certain coucher de soleil de minuit que j'ai vu sur l’Anadyr. ’ dépassait en magnificence tout ce qu'il m'avait été donné d'admirer déjà, et ilse prolongea deux heures durant, au milieu d’un superbe orage tout sillonné d’éclairs. Ces orages sont rares dans cette section. En cette circonstance, celui ## que nous eûmes impressionna beaucoup les indigènes, = qui commencèrent à se signer et à se mettre enprières. Quand nous leur dimes que nous faisions servir la foudre à transmettre nos messages télégraphiques, ils nous regardèrent comme des sacrilèges et parurent saisis d'horreur.
« Pendant ce jour perpétuel, peu importait l'heure à laquelle nous nous couthions ou nous nous levions; mais par choix nous faisions du jour la nuit et récipro-
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quement. Alors tout était plus calme et l’air était plus frais : nous nous en trouvions mieux, Car à cette époque la chaleur du soleil commençait à se faire sentir. Nous pouvions, à toute heure, voir très distinctement pour lire et écrire. Ce qui me frappa, c'était la régularité avec laquelle les oiseaux et autres animaux observaient les heures de repos et de veille. À un moment, en sortant de chez nous, tout était vie et activité ; des rubans onduleux de fumée s’échappaient des cheminées des diverses habitations et les indigènes allaient et venaient continuellement avec des traineaux chargés de provisions de branches sèches, et que tiraient des attelages de chiens ardents et tout éveillés. Des processions de femmes allaient aux flaques d’eau, revenant avec leurs seaux pleins jusqu’an bord et maintenus en équi- ‘bre sur les épaules aux deux bouts d’un bâton, tandis que des bandes de chiens libres rôdaient par le village, attrapant les souris ou disputant aux pies la possession de quelque morceau abandonné. Dans les arbres voisins, des multitudes d'oiseaux sautillaient de branche en branche, becquetant les jeunes bourgeons et faisant retentir l'air de leurs chants joyeux. A ces bruits se mèlaient celui de la hache, et les cris des conducteurs de ch'ens, et les rires et les chansons des jeunes filles allant aux puits.
«{},v:ques heures après, je sortais de nouveau, et bien qe 1e soleil brillât comme auparavant, toute aclivité avait cessé pour faire place à un silence morne. De fumée nulle part, personne hors des yourtes. Çà et À, couchés sur la neige, dormaient les chiens roulés sur eux-mêmes, la tête couverte du panache de leur queue, et les pies silencieuses demeuraient immobiles
‘ia paupière close, perchées sur les traîneaux ou les sailiies des toits. Pas un mouvement dans les branches
nues de la forêt voisine ; mais de tous côtés on apercevait les grouses blancs la tête sous l'aile et les plumes serrées aux flancs pour avoir plus chaud. Avec la régularité d’une horloge, à pareille heure, la nature entière dort, et avec la même précision elle s’éveille chaque matin. »
Le 6 juin commenca la débâcle sur la rivière de Markova. L'eau s’éleva rapidement. Arrêté d’abord par les glaces flottantes amoncelées, le courant prit peu à peu une allure furieuse, entraînant tout sur son passage. Les habitants, rassemblés sur la rive, poussaient des cris de joie et brülaient, à blanc, des cartouches dans leurs vieux fusils à pierre, suivant leur coutume annuelle, reproduction d'une ancienne fête païenne ayant pour but d’honorer l’esprii : : eaux, sur lequel ils comptent pour leurs approvisionnements d'hiver.
Douze heures après, le pays entier était un vaste lac, et les habitants étaient obligés de se réfugier sur les toits avec leurs familles et leurs chiens. C’est la saison de la famine. Les provisions d'hiver sont géné’alement épuisées. Le débordement chasse les tribus indigènes dans les montagnes et leur coupe toute communication. On ne peut pas encore prendre de poisson et les oiseaux aquatiques eux-mêmes ont fui dans la toundra. Une famille du village était réduite à une extrémité telle, qu’elle n'avait pas mangé depuis deux jours quand elle vint implorer la commisération des Américains. Plusieurs jours durant, ces malheureuses gens avaient vécu des harnais bouillis de leurs chiens ; d’autres mangeaient lespeaux de renne qui leur servaient de lit.
Le 12, ayant réuni les carbasses et les radeaux nécessaires, avec leurs chargements de poteaux télégraphiques et de huttes, M. Bush et ses compagnons se mirent en route sur le fleuve, se laissant aller au cou-
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rant, Le voyage n’était pas sans périls. Il y avait 800 kilomètres de protoks et de rivière à descendre avant d'atteindre le détroit de Behring, et les derniers 500 kilomètres étaient absolument inconnus des explorateurs et de leurs équipages indigènes.
Au sortir des rapides de l’Anadyr, la navigation dans les canaux latéraux était d'un calme désespérant. Pour voyager nuit et jour, on s'était partagé le temps en veilles de six heures chacune. La première nuit que M. Bush fut de quart, il en profita pour se baigner, bien qu'il y eût encore des glaçons dans le protok. Ses exploits de nageur firent pousser aux indigènes des exclamations de surprise; cet exercice était complètement inconnu d'eux. Ces indigènes sont, sans exception, les créatures les plus simples, les plus bornées, les plus timides qu’on puisse voir. Leurs seuls vices leur viennent de leurs prêtres, qu'ils regardent comme des êtres surnaturels. Ce n'avait été qu'avec la plus grande difficulté que M. Bush avait pu recruter son monde ; la crainte des Tchouctchis les arrêtait tous. « Certains d'entre eux, dit le voyageur, s’évanouissaient presque de frayeur pou” une souris morte jetée au milieu de leur groupe, et un nommé Gourilla en particulier, bien que ne sachant pas faire une seule brasse, sauta à la rivière pendant la construction de notre radeau pour éviter d'être atteint par un projectile de cette nature. »
La descente par les protoks était extrêmement lente, et ces canaux, d’ailleurs, étaient tellement sinueux, qu'en beaucoup d’endroits les péninsules qu’on mettait des heures à doubler n'avaient pas une portée de fusil de largeur. Mais le mode de locomotion était si agréable, que les retards, tant qu'on avait de quoi manger, ne pesaient à personne, et sans les moustiques, qui dévoraient bêtes et gens, la vie eût été absolument con-
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fortable. Et puis on tuait des oiseaux aquatiques, on ramassait des œufs de canard ; enfin on poursuivait dans des vetkas les rennes sauvages qui traversaient l’eau et l’on en tuait parfois, ce qui augmentait agréablement les provisions de bouche.
Les moustiques sont un horrible fiéau, qu'on ne devrait guère s'attendre à rencontrer dans un pays où l’on a huit mois d'hiver rigoureux. Ces insectes cependant y pullulent. Il en est même une variété dont la piqûre est très douloureuse et cause de l’enflure. Ceux-ci s’infiltrent partout, par les plus fines coutures des vêtements; ils se glissent même dans les cheveux. Ils s’attaquent si bien aux oreilles et aux narines des chiens, qu'ils finissent par faire mourir les malheureuses bêtes, Quand vient la saison de ces petites pestes (que les indigènes appellent « moske »), on fait rentrer les chiens dans les habitations et l’on y entretient constamment une épaisse fumée. Cette engeance est tellement désagréable, que M. Bush déclare préférer infiniment l'hiver avec ses froids extrêmes à l'été avec ses moustiques.
Le 18 juin, les voyageurs arrivèrent au confluent de l’Anadyr et du Myan. Ge point est un des grands pas. À sages des rennes à l’entrée de l'hiver, alors que ces ani- M maux émigrent par troupes nombreuses ; on en tuelà ? des centaines tous les ans. Au-dessous de sa jonction | avec le Myan, l’Anadyr est un magnifique cours d’eau d’une largeur de plus de 3 kilomètres en certains points et contenant plusieurs îles boisées de «kedrovniks », pins rabougris. À 8 ou 9 kilomètres au-dessous du Myan, les habitants de Markova étaient venus pêcher, et leur campement, composé de tout ce qui peut servir d’abri, nageait dans l’abondance.
Quinze jours plus tard, aux approches de la grande rivière de la Krasnia ou rivière Rouge, deux ours noirs
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se montrèrent sur la rive ; mais ils décampèrent avant qu'on eût pu les tirer. Les indigènes ont une frayeur superstitieuse de i'ours ; rarement ils se servent, pour le désigner, du mot « midvait » (ours), mais ils l’appellent « Mikhael Ivanitch » (Michel, fils d'Ivan). Pourquoi ce nom ? Ils ne purent le dire: mais ils parlent de l’animal comme ils feraient d'un être humain.
Au-dessous de la Krasnia, Smith partit en avant dans sa vetka pour le « camp Macrae, » afin d’y prendre la chaloupe baleinière laissée là par M. Macrae et ses compagnons dans leur précédent voyage, et de la ramener pour remplacer le carbasse, qui n’était pas assez grand pour lesbagages et les passagers. C'est en effet ce qui eut lieu, et le « bateau bleu, » comme on l’appelait, fut, dès qu'il apparut, chaudement salué par les voyageurs. Il était intact. Quant à l'habitation du camp, elle avait été en partie pillée par les Tchouctchis.
Les oies étaient abondantes sur leslacs dont est semée la toundra que traverse l’Anadyr. Les Américains se donnèrent le plaisir d’une chasse à la manière indigène. Deux vetkas furent transportés sur un des lacs, montés par deux indigènes armés de lances ac hoc. Les speclateurs se placèrent aussi près de la rive qu’on pouvait le faire sans effrayer les oiseaux. Quand tout fut prêt, les vetkas s’avancèrent, et le gibier, au lieu de gagnerla côte, se laissa approcher de très près. Alors les lances : artirent dans la bande, se plantant chaque fois dans une des trop confiantes créatures. La capture faite, les chasseurs s’éloignaient, pour revenir de plus belle. Les lances en question sont une espèce de trident, elles ont 1,50 de I:ng et se terminent par trois pointes de fer, mais non placées en rang sur une seule ligne. Ce harpon se darde au moyen d’un bâton de 35 centimètres, qui fait ressort sur une encoche de la hampe, A la
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fin, la bande des oies gagna le rivage, et alors commenca un autre exercice. Les chiens furent lächés et les hommes, armés de bâtons, se jetèrent avec eux sur les fuyardes qui essayaient d'atteindre un autre étang. Soixante des infortunés volatiles furent tués dans cette poursuite.
On avait fait halte au camp Macrae, et l’on s'était mis en devoir d’y construire une yourte. À la grande surprise des voyageurs, aucun des anciens amis tchouct- 4 chis de M. Macrae ne vint les trouver, bien qu'ilseussent "M dû avoir appris le retour de celui-ci. On les attendait avec impatience pour se procurer des rennes à abattre. ! 4 Comme ils ne se décidaient pas, on résolut d'aller à leur rencontre. M. Macrae prit le « bateau-bleu » et partit avec quatre hommes. Son absence dura quatre jours; il revenait avec six rennes et la bonne nouvelle que les vivres ne manqueraient pas à l’avenir.
Les Tchouctchis d’Okakrae, l’ancien guide de M. Macrae, n'avaient pas osé se présenter au camp, dans la crainte de recevoir le châtiment que méritaient les soustractions commises dans la hutte des Américains pendant l'absence de ceux-ci. Ces vols, déclara Okakrae, étaient le fait, non de ses compagnons, mais d’une bande de Tchouctchis de la côte septentrionale. Après la visite de M. Macrae, les Tchouctchis vinrent souvent au campement américain. Les premières fois ils apportaient avec eux de la viande, mais ils cessèrent bientôt de le faire. D'ailleurs, le saumon commençait à se montrer en quantité suffisante pour alimenter l'expédition.
Rien ne paraissait plaire autant aux Tchouctchis que 4 de voir les étrangers nager. Hommes, femmes et enfants |M se pressaient à l’envi sur le bord du fleuve pour jouir de ce spectacle entièrement nouveau pour eux. Les plongeons surtout lenr faisaient pousser des cris d’étonne-
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