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aux autres dans la forme voulue. Pour la pluie, ils ont une espèce de blouse à capuchon faite de peaux de poissons ou d'intestins de baleine ou de morse. C'est le vêtement que M. Hooper désigne sous le nom d'okonch. La même matière est employée par les indigènes russianisés dans toute la Sibérie orientale en guise de vitres aux fenêtres, à cause de sa transparence, Sous beaucoup de rapports, cela vaut mieux que les glacons, qui servent aussi aux mèmes fins.
La baleine, le phoque et le morse, aliments à peu près uniques des Tchouctchis, abondent dans ces parages ; les vivres, par conséquent, leur font rarement défaut. En outre, ils font un commerce assez prospère avec les baleiniers et les marchands qui visitent annuel: lement leurs côtes; ils échangent des dents de morse, de la baleine et de la graisse contre des spiritueux, des fusils et divers ustensiles.
Ces indigènes ont une ingénieuse manière de prendre les morses en été. Ils leur donnent la chasse dans leurs « bideras » et les harponnent avec un harpon à pointe d'os auquel est fixée une longue lanière, à l’autre extrémité de laquelle est une peau de phoque gonflée d'air. Quand l'embarcation est sur un point où s'est montré un morse, l'équipage cesse de ramer et bat l'eau avec de longues baleines plates ; ce bruit excite la curiosité fe l'animal et le fait reparaître à la surface. Malheur à lui s'il est à portée du harpon; la pointe acérée s’enfonce dans ses chairs et la bouée, en l’empêchant de plonger, le signale à de nouveaux coups; on l’achève d'ordinaire à la lance.
M. Bush assista un jour à une expédition de cette espèce. Une autre fois, intrigué de savoir ce que pouaient faire un groupe nombreux d'indigènes réunis à un kiloiïèire environ de leur village à l'extrémité de la
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baie, il résolut de les joindre avec quelques-uns de ses compagnons. « Ce ne fut pas sans quelque difficulté, écrit le voyageur, que nous escaladâmes le terrain rocailleux qui nous séparait des Tchouctchis. Epars de tous les côtés, sur les fragments de rocs, étaient des crânes brisés et d’autres ossements humains : l’idée nous vint tout d’abord que ce lieu était celui où l'on tuait d’ordinaire les vieillards et les infirmes de la tribu. Notre première impression fut que nous allions assister à un de ces actes de barbarie, et j'avoue que le cœur me manquait en approchant du groupe. Mais les gais propos et les rires de cette foule désarmèrent nos soupçons.
« Il y avait une quarantaine de personnes présentes, vieillards, femmes et enfants, tous paraissant en belle humeur. Au milieu d'eux, sur un petit tertre uni, était une longue rangée de pierres de 6 pieds de longueur, à côté desquelles gisaitun renne fraîchement tué et qu'une demi-douzaine de hideuses sorcières s’occupaient à dépecer; les meilleurs morceaux étaient étalés avec des poignées de tabac sur les pierres en question. Ces mé. gères bavardaient et riaient à qui mieux mieux. « Allons, pensâmes-nous, il ne s’agit que de quelque sacrifice à leurs dieux. » Et appelant Nam-Kum, indigène assez intelligent qui, dans ses rapports avec les baleiniers, avait appris quelque peu d'anglais, nous nous mîÎmes à l’interroger.
« Vous voyez, répondit-il en nous montrant un per- « sonnage du groupe, vous voyez ce vieillard qui n'a pas « d'yeux, tout à l'heure on va le tuer. »
« Regardant dans la direction indiquée, nous vimes en effet un vieillard aveugle assis sur un rocher au milieu des autres indigènes, si parfaitement calme, que je croyais me tromper en le prenant pour la victime dési-
gnée. On n'avait pas l'air de s'occuper de lui, et rien dans son extérieur ni dans les actes de ses compagnons ne pouvait donner à supposer qu’on allait bientôt le supprimer de ce monde.
«Mais pourquoi le tuer, Nam-Kum ? » reprimes-nous.
« Nam-Kum nous expliqua le fait tant bien que mal, etnous finîimes par comprendre que c'était sur sa propre demande que le vieillard allait être tué. Il avait beaucoup de rennes et était au-dessus du besoin; mais l’année précédente, il avait perdu un fils qu'il aimait beaucoup; depuis lors, la vie lui était devenue insupportable et il avait prié sa tribu de l’en délivrer. On avait déjà pris jour une fois ; mais à l’instante prière de son petit-fils, le bonhomme avait consenti à se laisser vivre. Néanmoins il avait encore changé d'avis, et aujourd’hui ses vœux allaient être accomplis. »
Répondant à d’autres questions, Nam-Kum apprit aux Américains comment les Tchouctchis tuaient leurs victimes. Si celles-ci sont des personnes pour lesquelles ils ont du respect, ils leur ôtent d’abord la sensibilité en leur faisant respirer certaines substances — lesquelles? l’indigène ne put le dire — puis on leur ouvre quelques-unes des principales artères et on les laisse mourir ainsi. Les corps de ces victimes sont toujours brûlés. Les individus ordinaires sont frappés de coups de lance ou lapidés; à quelques-uns on passe un nœud coulant au cou et on les traîne sur les rochers où on laisse ensuite leurs cadavres devenir la proie des chiens affamés du campement — que, sans doute, viennent aider les loups et les ours.
Nam-Kum ne pouvait comprendre l’étonnement el l'horreur des Américains à son récit.
« Ce n'est pas mal, répliquait-il. Les Tchouctchis l’aiment beaucoup. Même chose pour tout In monde.
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Toutefois la présence des étrangers causa une certaine hésitation chez les naturels; ils finirent même par discontinuer leurs préparatifs. Le vieillard, raconta plus tard Nam-Kum, ne fut pas tué, son petit-fils l'ayant encore amené à changer de résolution. Il est probable qu’on aima mieux remettre l'opération à une époque où les navires de l’expédition auraient quitté la baie.
Le clipper le Rossignol, appartenant à la compagnie télégraphique et envoyé de San-Francisco, avait apporté deux petits steamers à fonds plats, destinés, l’un à l’Anadyr, l’autre à l’Yukon, rivière de l'Amérique russe. Ces bateaux furent mis à l’eau. Le Golden-(rate, autre navire de la compagnie, vint sur ces entrefaites rejoindre la petite flottille avec du matériel et neuf mois de vivres pour vingt-cinq personnes. C'élait le groupe de travailleurs que devait commander M. Bush dans le district asiatique nord qui lui étail assigné. Il n'y avait guère à espérer toulefois qu'on pourrait faire grand’ chose d’utile avant l'été. L'important était donc de s'installer confortablement pour l'hiver.
Le 19 septembre, M. Bush et son monde entraient dans l’Anadyr et faisaient avertir de leur approche leurs compatriotes du camp Macrae. Le 1°" octobre, tout était débarqu£ et l'habitation à peu près terminée. La neige s'était déjà montrée, et pendant plusieurs nuits il s'était formé une mince couche de glace sur le rivage ; bientôt la baie ne tarda pas à se prendre tout entière. L'hiver était venu. Le petit steamer Wade était immobilisé dans les glaces du fleuve jusqu'au retour de la belle saison,
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Mais on espérait que dans la baie le Golden-Gate aurait eu le temps de gagner le large. Par malheur le Golden- Gate, lui aussi, s'était laissé surprendre et. pour comble de malheur, les glaces l'avaient éventré; il faisait eau, et son équipage de vingt-cinq hommes n'avait eu d'autre alternative que de le quitter et de gagner la terre pour passer l'hiver avec M. Bush et ses compagnons.
Le « Wade » immobilisé dans les glaces de l’Anadyr.
L'arrivée de ces vingt-cinq bouches supplémentaires ne laissait pas de donner des inquiétudes pour l'avenir, et chacun comprit qu'il allait être réduit pour tout l'hiver à la portion congrue. Le Golden-Gate avait à bord pour deux mois de vivres placés hors de l'atteinte de l’eau. On résolut d'aller chercher ce précieux mais insuffisant supplément et, malgré tous les dangers de l’entreprise, on réussit à le transborder à terre avec tout ce qu'on put
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prendre d'objets utiles. De la sorte, malgré l'accroissement de son personnel, l'installation devint presque con:fortable. La question des vivres étant la plus embarrassante, les rations durent être faites avec la plus stricte économie, et chaque jour de la semaine ne fut bientôt plus désigné que par le genre d’aliment qui lui était affecté : « jour de haricots », « jour de mélasse », « jour de lard », etc.
Le site de la station n'était pas très abrité, bien que meilleur à tous égards que tout ce qu’on aurait pu choisir. C'était un plateau de 1 hectare environ, limité d’un côté par la baie de Golden-Gate ou de « la Porte-d'Or » et, de l’autre, par la rivière Wade, cours d'eau qui a environ 200 mètres de largeur à son embouchure. Le lieu pourtant avait déjà été habité auparavant et par des blancs et par des indigènes. Des accumulations de bois de rennes indiquaient les tombes de quelques-uns de ces derniers, tandis que de grandes croix de bois de très vieille apparence attestaient que des chrétiens avaient aussi visité ce point. Ceux-ci étaient indubitablement des Russes, mais vécurent-ils là d’une façon permanente? c'est ce qu’rn ne saurait dire. Deshnew hiverna quelque part dañs cette localité vers 1648, lorsqu'il remonta pour la première fois l’Anadyr.
La rareté des vivres inquiétait fort M. Bush, qui avait l'expérience des longs hivers polaires: Aussi attendait-il avec impatience ou les traîineaux que le sergent de Cosaques Koschevine devait lui envoyer d'Anadyrsk ou l’arrivée des Tchouctchis pour leur acheter des rennes. On était au 20 octobre, et les indigènes ne se montrant pas, on résolut d'envoyer à leur rencontre du côté du camp Macrae. Ce parti réussit ; trois Fechouctchis se décidèrent à visiter la station. Ces hommes racontèrent qu'ils évilaient les Américains, pensant que l'objet de ceux-ci était 10,
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de leur faire la guerre. On eut mille peines à leur persuader le contraire.
« Mais alors, dit l’un d’eux, si vous ne venez pas nous combattre, pourquoi n'amenez-vous pas avec vous vos femmes et vos enfants? n
Il lui fut répondu que les femmes américaines étaient de frêles et délicates créatures, habituées à un été éternel, et qu’elles périraient comme les fleurs de la toundra. si elles restaient exposées dix minutes aux pourgas glacées du pays ; quant aux enfants, aux approches de l'hiver ils périraient plus rapidement encore que les moustiques. L'indigène ne parut pas très convaincu ; il hocha la tête d’une facon significative. pensant très probablement ou qu'on lui contait une énorme bourde, ou que les femmes et les enfants d'Amérique étaient des êtres étranges et bien inutiles. Ce sont les femmes qui, chez eux, font la plupart des plus rudes travaux, et elles supportent des températures incroyables de froid.
Les Tchouctchis se laissèrent persuader d'amener des rennes à la station. On leur en acheta un certain nombre. Avant d’abattre chaque animal, l’exécuteur murmuraitune courte prière. À mesure que les bêtes étaient tuées, les hommes de corvée de la station, aidés des femmes tchouctchis, les dépouillaient. les vidaient, les bourraient de neige et les empilaient contre le mur pour être recouvertes de neige légère. La journée était froide, — 27° Fahrenheit, c'est-à-dire 33° centigrades au-dessous de 0; — malgré cela, les femmes, pour être plus libres de leurs mouvements, s'étaient dévêtues complètement toute la partie supérieure du corps. Leurs têtes, également nues, étaient entièrement couvertes de givre.
Les rennes avaient sur le dos des parasites de très grosse espèce, assez semblables à ceux qu'ont quelquefois les bœufs. Les femmes recueillirent avec soin ces
horribles bêtes, et les apportèrent dans l'habitation pour les offrir aux occupants comme un mets délicieux ; et, joignant le geste à la parole, elle faisaient craquer les plus dodues sous leurs dents avec une expression de parfait contentement, qui fut loin toutefois de convaincre les Américains de l'excellence de cette friandise sibérienne. Les miroirs qui ornaient les murailles, et qu'on avait enlevés des cabines du Golden-Gate, jetèrent les pauvres sauvages dans une inexprimable joie, ils s’assemblaient par groupes devant ces objets si nouveaux, et ne se lassaient pas d'y faire des grimaces.
Cette première visite amena d'autres indigènes chargés de peaux de renards blancs et de castors et de défenses de mammouths, qu'ils venaient échanger pour des verroteries et du tabac. Le 31 octobre, arrivèrent d'Anadyrsk une douzaine de traîneaux envoyés par Koschevine. Désormais les vivres étaient assurés. Il s'agissait d'essayer de commencer les travaux de la ligne télégraphique. En conséquence, M. Bush résolut de partir pour Anadyrsk et de là pour Ghijigha, d'où il lui était possible de transmettre en Amérique, par Irkoutsk et Saint-Pétersbourg, la nouvelle de la perte du Golden- Gate, et rassurer les personnes qui y avaient des amis à bord.
À Outchosiika, il trouva le chef tchouctchi Yandenkow, avec lequel il échangea des présents, et qui, désormais rassuré sur le côté inoffensif pour sa tribu de la ligne télégraphique à construire, s’engagea à la faire respecter par les siens. Pendant le court séjour que fit M. Bush en ce lieu, il eut le loisir d'assister à un singulier marché : deux indigènes échangèrent réciproquement leurs femmes avec une complète entente cordiale de la part des quatre intéressés.
À Markova, sévissait une horrible famine, qui avait éloigné bon nombre de familles et entraîné la mort de presque tous les chiens. Le 20 novembre, ayant réuni assez de ceux qui restaient pour équiper deux traîneaux, notre voyageur se mit en route pour Ghijigha. Dès le troisième jour, il eut le bonheur de rencontrer M. Kennan, qui, lui, se rendait à Anadyrsk avec quelques vivres et onze cents poissons séchés pour les chiens. En apprenant de son compatriote et collègue qu'il y avait abondance de vivres à Ghijigha, débarqués par un bâtiment de la compagnie, M. Bush rebroussa chemin à Anadyrsk, d'où M. Kennan repartit au bout de cinq jours pour la mer d'Okhotsk, afin d'y porter la nouvelle du naufrage.
Le mois de décembre se continuait froid et tempétueux ; le thermomètre Fahrenheit marquait 56° de froid (— 49° C.). Par bonheur, l'installation de M. Bush et des hommes de sa suite leur permettait de braver celte température rigoureuse. Ils durent toutefois, même à l'intérieur de l'habitation, endosser une partie de leurs fourrures. A { mètre de la flamme ardente qu'ils entretenaient dans le foyer l’eau gelait, et c'est en vain que M. Bush essaya plusieurs fois d'écrire à une très courte distance du feu. « Je ne comprends pas, dit il, comment les indigènes faisaient pour vivre pendant ce temps. Il faut qu'ils aient une constitution toute particulière, Ils sont accoutumés à la famine, et peuvent se contenter d’une alimentation incroyablement rostreinte. »
Les Américains partageaient avec ces malheureux, mais dans les limites d’une sage prudence. « L'hiver est à peine commencé, dit un jour un pauvre diable à M. Bush ; j'ai une femme, sept enfants et sept chiens à nourrir, et je n'ai pas une livre de viande ou de pois-
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« Vieux et jeunes, dit M. Bush, ces gens sont de véritables enfants par les goûts et les idées. Il ne se passait pas de jour que quelques-uns d’entre eux ne vinssent chez nous pour obtenir le règlement de quelque différend ou pour avoir notre avis sur un point quelconque. Tout ce que nous leur disions était pour eux parole d’Évangile, et notre opinion faisait loi. C'était parfois fort amusant de les entendre débattre sur des matières futiles et de leur servir d’arbritre. « Ah ! barin (monsieur)! » me disait un jour un vieillard qui était venu avec un autre homme, mon aîné de trente-cinq ans, prendre mon opinion sur je ne sais quelle affaire, « Vous êtes juste comme un père pour nous. »
Ils n’ont aucune idée du temps ni de l'âge des personnes ; l’un d’eux donnait cinquante ans à un jeune Américain de l'expédition qui n’en avait que vingt-trois; et un autre, se croyant meilleur juge, représentait à son compatriote que l'étranger en avait au moins