‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme] Octave SachotChapitre 35 sur 45 · LA SIBÉRIE ORIENTALE. IS · texte numérisé non relu

LA SIBÉRIE ORIENTALE. IS

ter d'une partie de leur chargement. Pendant ce temps, tout le monde souffrait plus ou moins de la faim. Le 21 mai, M. Bush rentrait à Markova et y trouvait son collègue M. Macrae et quatre de ses hommes vivant avec les indigènes de ce qu'ils pouvaient rencontrer à se mettre sous la dent. Le reste de ce groupe était encore sur le Myan dans une situation des plus précaires. Le mois qui venait de s'écouler leur avait imposé les privations les plus rudes.

De son côté, M. Norton et ses hommes n'étaient pas mieux partagés. Ces courageux travailleurs n’en réussirent pas moins à couper et à distribuer sur un trajet de quelque 50 ou 60 kilomètres les poteaux nécessaires à la construction de la ligne, et cela par des froids de 50 à 65 degrés Fahrenheit, température correspondant à — 45 et — 54 degrés centigrades. Le journal de M. Norton signale, à la date du 25 mars, une température si basse que, sous la tente, leur petite provision de cognac avait gelé. A la date du 25, on lit : « Froid plus intense encore qu'hier. Personne n’a pu dormir cette nuit. Tout en déjeunant autour de notre grand feu de bivouac, nous avons été obligés de changer de main à chaque instant nos tasses d’étain pour empêcher nos doigts de geler, Comme nos vivres étaient à peu près épuisés, nous décidâämes d’évacuer le camp pour chercher un refuge à la station, située à une vingtaine de milles (30 à 32 kilomètres). » A leur extrême satisfaction ils trouvèrent là un approvisionnement de vivres qui venait d'arriver de Markova. C'est alors que M. Macrae, laissant la station aux soins de M. Norton, était rentré lui-même avec quatre des siens à Markova.

Huit jours après, M. Norton et ses hommes se remettaient en campagne pour poursuivre les travaux commencés.

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Le premier soin de M. Bush en rentrant à Markova après son voyage à Ghijigha, et en ytrouvant M. Macrae, fut d'envoyer des vivres à la station du Myan. C'était le 22 mai. Toutefois, les eaux libres de certains protoks ayant barré la route au convoi, on jugea plus commode de faire revenir au quartier général de Markova, actuellement bien approvisionné, tous les travailleurs du Myan. En conséquence, un certain nombre de traineaux furent expédiés pour cet objet à M. Norton, sous la direction d’un jeune homme de dix-sept ans, nommé Loveman, très désireux d’expérimenter son habileté à conduire un attelage de chiens.

« À une heure du matin, le 26 mai, écrit M. Bush, nous fûmes éveiilés par l'entrée dans notre chambre de Loveman revenant de son expédition avec les hommes du Myan. Le pauvre garcon était dans un état pitoyable; mais, malgré son air solennel et son visage défait, nous ne pûmes retenir un fou rire en l’apercevant. Il avait pour tout costume une paire de vieux chaussons de fourrures qui lui allaient tout au plus aux chevilles et une vieille casaque retournée qui pendait en haillon de ses épaules aux genoux. Il avait la tête nue, les cheveux en désordre, et une figure effarée, sur laquelle essayait de poindre un de ses bons sourires habituels. |

« — Eh bien, Loveman, vous voilà revenu, dit Macrae; mais on dirait, à vous voir, que tout n’a pas été rose pour vous dans votre petite tournée ?

«— Ah! si vous m'aviez vu hier, répondit le jeune homme : j'étais dans une triste passe, allez! J'ai bien cru que mon affaire était faite, pour sûr. Ce qui m'a le plus épouvanté c’est que j'ai vu deux ours assis devant moi sur la neige et qui me regardaient en ayant l'air de se demander si j'étais bon à manger ou non. Pour

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le coup je me vis perdu. J'essayai de faire courir mes chiens, les gredins ne voulaient pas seulement marcher. J'avais envie de prendre ma course tout seul et de les planter là; mais le premier ours ne paraissait pas bien affamé, il ne bougeait pas, et, ma foi, je faisais comme lui, quand, dix minutes après, j'en aperçois un second. Oh! alors je me crus tombé au milieu d’une nichée d'ours. Le dernier était plus gros que l’autre ; il se dressa sur les pattes de derrière et se mit à grogner. Heureusement, mes chiens tirèrent au large, et je fus bien content quand nous fûmes loin. Ah! si vous m'aviez vu ! Je tremblais comme la feuille, et ensuite tout ce que j’apercevais me faisait l’effet d'autant d'ours.

« — Mais où donc étaient les autres traîneaux ? demandai-je.

«— Oh! ils étaient allés au Myan. Il y avait deux jours que je ne les avais vus. Au fait, j'oubliais de vous conter cela. Le jour de notre départ d'ici, j'étais derrière les autres traîineaux, parce que mes chiens n'obéissaient pas; je pensais qu'ils iraient mieux en queue qu’en tête. Tout alla bien jusqu’au moment où nous eûmes à traverser un demi-mille (800 mètres) à peu près de taillis. Alors, au premier arbre qui se présenta, les uns prirent à droite, les autres à gauche, et tout l’attelage s’emmêla ; je crus que je n’en sortirais pas. Je m'en tirai pourtant, mais les autres traîineaux avaient disparu. Ce qu'il y avait de pis, c'est que la neige était si dure qu'ils n'avaient pas laissé de traces derrière eux. Mais, comme la toundra était toute coupée de petits ravins, je ne croyais pas qu'ils fussent très loin. Toutefois, je ne pus les retrouver, et j'errai toute la nuit à leur recherche. Je finis par ne plus savoir où j'étais, ni par où je devais prendre, tant le pays est le même dans toutes les directions.

« — Que fites-vous alors? interrompis-je.

« — Alors, reprit Loveman, je m'aperçus que j'avais faim et m'arrêtai pour faire du thé; mais j'avais oublié d’emporter des allumettes, et je n'avais à manger que cinq ou six bisruits secs que j'avais fourrés dans ma poche pour grignoter le long de la route. Les autres nartas avaient tout le reste des vivres. Ne sachant de quel côté aller, je laissai les chiens faire à leur guise, et je m'étendis pour faire un somme. Quand je m'éveillai, je ne savais pas si c'était jour ou nuit; la clarté était la même tout le temps. Ce fut alors que j'’aperçus les ours. La faim commençait à me tourmenter; j'avais mangé tout mon biscuit, il ne me restait plus rien. J’entretins l'allure des chiens, espérant que nous arriverions quelque part. Mais nous n’arrivions toujours pas, et, pour comble de malheur, la glace se rompit sous moi alors que je traversais un marais, et j'eus mes vêtements tout mouillés. II me fallut les ôter pour les sécher, endosser ces guenilles et me rouler dans mes couvertures sur le traineau pour m'empêcher de geler. Je vous proteste que je n'étais pas à l'aise. Je mourais de faim, et j'avais renoncé à tout espoir de retrouver Markova ou d’être retrouvé, et mes chiens étaient épuisés de fatigue. L'idée de mourir de faim où j'étais r2 me souriait pas du tout; j'aurais voulu n'avoir jamais entendu parler de l’expédition télégraphique. Bientôt après je m'assoupis, et tout ce que je sais, c’est qu’en m'éveillant je me trouvai entouré par tous les traîneaux revenant du Myan et par tous les individus de l’expédition. »

« Telle est, ajoute M. Bush, l’odyssée de Loveman, comme il nous la raconta. C'est vraiment miracle que le pauvre garçon ait été retrouvé. Il y avait trois jours qu'il était égaré. Les autres traîneaux allant au Myan

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ne l'avaient perdu de vue que le soir, et alors ils s'étaient mis à sa recherche, tirant des coups de fusil, etc. ; mais ils avaient été forcés de se remettre en route sans lui, le supposant retourné à Markova.

« Le 25, comme ils revenaient à travers la toundra par une neige molle qui rendait le trajet pénible, leurs chiens se mirent à aboyer tout en traînant les nartas. Ces aboïiements sauvèrent Loveman ; ils attirèrent l’attention de ses chiens. En les entendant, les intelligents animaux partirent à fond de train daus la direction des traîneaux qu'ils atteignirent rapidement.

« La surprise des hommes du convoi en voyant un traîneau solitaire arriver à eux à travers la toundra fut d'autant plus grande qu’on n’apercevait pas de conducteur, Quand les chiens furent reconnus pour ceux du traîneau de Loveman, l’étonnement fit place à l’inquiétude la plus vive. Le traîneau isolé se rangea à la suite du convoi. On se précipita à sa rencontre, et c’est alors qu'en levant les couvertures de peaux de renne, on découvrit dessous Loveman, qui venait de s’éveiller. On juge de la joie de tout le monde, et particulièrement de Loveman, qui croyait rêver, et qui, pendant un instaut, ne pouvait, dit-il, en croire ses yeux. »

Markova était maintenant suffisamment approvisionné en thé, en sucre, en riz, en haricots, pour qu'on püt attendre le 15 juillet, époque à laquelle les navires se montreraient à l'embouchure du fleuve, et l’on avait assez de lard pour le temps de la crue des eaux, après quoi on aurait facilement des rennes et du poisson en abondance,

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Le printemps fut la répétition du printemps précédent : de longs jours, de magnifiques couchers du soleil à minuit, l’arrivée des oiseaux aquatiques et finalement la grande débâcle des glaces sur les rivières vers le 1° juin. L'ouverture des cours d’eau décida l'expédition américaine à se transporter tout entière de Markova à la station du Myan dans trois carbasses frétées ad hoc. A mesure qu'ils remontaient le courant, les voyageurs rencontraient les habitations de bon nombre d'indigènes qui les avaient précédés pour chasser le renne à la lance, à ses divers passages de la rivière. A l’un de ces passages cent vingt animaux avaient élé tués déjà. La rive était littéralement noire de viande en préparation de conserve. La joie régnait partout : « Voyez, s'écriaient les groupes de chasseurs, à l'approche des étrangers, plus de‘famine maintenant! » Et les festins étaient en permanence,

À 5 ou 6 kilomètres au-dessous de la station du Myan, les carbasses arrivèrent sur le campement temporaire des indigènes fllia et Constantin, huttes de broussailles où ces intrn. es chasseurs guettaient le passage des rennes. Illia, en reconnaissant le bateau de M. Bush, alla à sa rencontre sur sa vetka. « Il nous informa, écrit M. Bush, qu'avec son camarade Constantin, ils avaient tué déjà plus de deux cents rennes. Il y avait plus d’un quart d'heure que nous causions, et il se disposait à nous quitter pour traverser la rivière, quand, s’arrêtant tout à coup, il nous fit signe de ne pas bouger. Presque aussitôt, à une centaine de pas, au point où la rivière faisait un coude, apparut un grand renne mâle. L'animal, après avoir examiné l’eau, rebroussa chemin et s’enfonça dans les bois. Illia alors fit force de rames et alla se poster au pied d’un escarpement, non loin duquel les rennes devaient nécessairement aborder, la rive étant à pic partout ailleurs sur une longue distance.

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« Nous attendimes quelques instants et ne voyant rien venir, nous nous remettions en route quand Illia nous fit encore signe de rester. Deux minutes après, en effet, juste en face de nous, quarante ou cinquante beaux rennes débouchaient du coude, descendant gracieusement la rivière à la nage et se dirigeant droit sur la vetka d'Illia. C'était un charmant spectacle que celui de ces animaux s’avançant en masse compacte, la tête hors de l’eau et les bois rejetés en arrière. Les inoffensives créatures s’approchaient de plus en plus de l’escarpement au-dessous duquel nous pouvions voir Illia assis dans sa vetka, immobile comme le rocher qui l'abritait, sa longue lance sur l'épaule et serrant dans sa main vigoureuse la pagaie qui devait, en quelques coups, le porter au milieu du troupeau.

« Au même instant, à { mille au-dessous, nous apercûmes Constantin qui, courbé sur sa vetka, le corps penché en avant, remontait rapidement le cours de l’eau en rasant la rive pour ne pas être découvert ; mais il était trop tard, car les rennes n'étaient plus qu’à cinq ou six coups de rame d'Illia. La scène prit alors une animation extrême. La pagaie fit voler une pluie étincelante de gouttelettes autour du chasseur et, la minute d'après, la longue lance semait la mort avec une foudroyante rapidité au milieu du troupeau effaré. Avant qu'ils eussent eu le temps de revenir de leur surprise, vingt-trois rennes avaient été frappés. Le reste s’éparpilla à l’aventure, quelques-uns poursuivirent leur course en aval; une douzaine environ, rebroussant chemin pour gagner l’autre rive, s’avancèrent droit sur notre embarcation. Saisissant trois de nos carabines, nous sautämes sur la rive, juste comme le premier renne abordait à trente pas de nous. J'épaulai, visai avec soin et pressai la détente, mais la capsule seule partit, et avant que j'eusse pu la

changer, le renne avait disparu dans le bois. Mes compagnons ne furent pas plus heureux, et cinq rennes passèrent près de nous, au point de nous éclabousser, sans qu'aucun eût pu recevoir un grain de notre plomb. Nous étions furieux contre nos armes et contre nous-mêmes, et certes, si les gros mots sont excusables, c’est bien en pareille circonstance.

« Outre les vingt-trois rennes frappés par la lance d'Illia, trois autres trouvèrent la mort dans les collets suspendus au-dessus du sentier qui escaladait la rive. Ces collets étaient de simples nœuds coulants en courroie de phoque dans lesquels s’embarrassent les bois de l'animal, Si Constantin avait pu arriver à temps pour aider son camarade Illia, pas un renne n’eùt échappé. La rivière avait environ 500 mètres de largeur.

« Lorsqu'ils sont à guetter les rennes, les indigènes observent la plus complète immobilité, ils restent des journées entières sans allumer de feu si le vent souffle dans la direction d’où énugrent les troupeaux, l'odeur de la fumée leur faisant souvent rebrousser chemin ou prendre quelque autre route. »

L'expédition atteignit Le 10 juin la station du Myan. Le 12, après avoir pris les dispositions nécessaires pour construire et confier au cours de l’eau des radeaux de poteaux télégraphiques coupés dans le voisinage, M. Bush, accompagné de M. Jared Norton et d’un nommé Ivan Ermechkoff, indigène lamout, quitta la station avec la plus petite des trois carbasses pour se rendre à l’yourte de « Telegraph Bluff » sur l’'Anadyr, afin d'y prendre les restes de M, John Robinson, mort au mois de mars précédent, en allant chercher, pour les ramener à Markova, M. Macrae et ses hommes, et de donner au malheureux Américain une sépulture convenable à la station du golfe sur la baie de la Porte-d'Or. Le long de sa route,

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il entra en arrangement avec les indigènes pour fournir des vivres aux radeaux à leur passage.

Entre Outchostika et Tchikiowa, les voyageurs visitèrent l'yourte du « Lone Mouni » (le Mont Solitaire), Un ours s’en était emparé sans cérémonie et s'était fait un lit de broussailles à l'entrée même de l'habitation. Sa Seigneurie toutefois était absente pour le moment, et les visiteurs ne crurent pas devoir perdre leur temps à l’attendre. Ce ne fut pas sans une certaine appréhension de cette nature, qu'ils arrivèrent en vue de l’yourte de « Telegraph Bluff ». La neige était fondue partout dans la toundra etil était à craindre que les animaux sauvages n’eussent fait leur proie des restes de l'infortuné Robinson, qui y avaient été laissés. Heureusement les branchages dont ses compagnons avaient eu soin de les recouvrir avaient été jusque-là une protection suffisante. Le corps était intact. Une fosse fut creusée aussitôt au moyen d’une pioche et d’une pelle apportées exprès de la station du Myan. Il y fut déposé provisoirement en attendant qu'on pût envoyer le reprendre de la station du golfe. C'était le 21 juin, quatre mois juste après sa mort,

Ce premier devoir accompli, M. Bush et ses compagnons poursuivirent leur route. Assaillis par des vents contraires et de violents ouragans qui, en retardant leurs progrès, épuisèrent leurs vivres, ils se-virent obligés de faire halte au vieux camp Macrae, où ils espéraient retrouver les provisions qui y avaient été laissées ; mais ur grand désappointement les y attendait. La hutte offrait l'image de la désolation. Les ours étaient parvenus à en défoncer la toiture, et ils avaient mis au pillage le plus completles caisses de conserve de bœuf et de porc.

Le lendemain 26, la rafale s'était apaisée, nos voya-

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geurs étaient remontés dans leur bateau et arrivaient au cap Large, pointe de terre qui limite l'entrée de la baie de la Porte-d'Or à l’ouest. Jusque-là ils n'avaient pas rencontré de glaces, mais il en était autrement à l'entrée de la baie, Tout is printemps les marées en avaient amoncelé là des masses qui barraient presque le passage. Ce ne fut pas sans de sérieuses difficultés qu'ils franchirent ces obstacles et qu'ils arrivèrent en vue du navire naufragé. Rien n’y paraissait changé, si ce n’est que la pression des glaces l'avait considérablement rapproché de la station. Bientôt après apparurent les baraquements de la station elle-même ; puis les habitants, qui étaient accourus sur le rivage en apercevant l’embarcation. Celle-ci reconnue, le « bateau bleu » fut bientôt détaché, et quelques instants plus tard les nouveaux venus étaient ramenés en triomphe à terre et salués des acclamations de la partie de l'expédition qui avait hiverné là sous le commandement de M. J, H. Robinson.

« Toutes les santés, dit M. Bush, étaient excellentes, aussi bien chez les hommes de l'expédition de terre que parmi l'équipage du navire naufragé; mais comme j’approchais de la station, mes yeux rencontrèrent un objet qui témoignait assez que, pour eux non plus, l'hiver n'avait pas été exempt de chagrins et de calamités. Un petit tertre, surmonté d'une planche portant une inscription funéraire, signalait le dernier lieu de repos d’un des leurs : « Charles G. Geddes, charpentier de la « barque Golden- Gate, mort, le 28 avril, après une at- « taque prolongée de fièvre intermittente compliquée de « rhumatisme aigu. »

A cette exception près, tout le monde s'était porté à merveille, bien que quelques-uns, M. Kelly particulièrement, l’un des passagers naufragés du Golden-Gate, eus-

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sent eu beaucoup à souffrir des morsures du froid et de la gelée. Grâce à l'intelligente direction de M. Farnam, le département des vivres avait fait merveille, et les approvisionnements se maintenaient encore suffisants jusqu’à l'arrivée attendue des navires de la Compagnie. On ne s'était pas fail faute, d’ailleurs, d’essayer de la chasse et de la pêche, chaque fois que le temps l'avait permis, moins, ilest vrai, en vue du succès que de l'exercice à se donner. Parfois aussi, dans la même intention, on avait fait de magnifiques parties de courses et de balles, et cela par une température ordinaire de — 52 degrés Fahrenheit ou 46° centigrades au-dessous de 0.

Par les soins de l'ingénieur M. Forbes, le petit bateau à vapeur le Wade avait été entretenu en bon état et amélioré même dans quelques-unes de ses parties. Il n'y avait qu’une heure qu'on venait de le renflouer tout peint à neuf, quand M. Bush était arrivé. La journée du lendemain, 27 juin, fut consacrée à le charger de charbon pour être déposé à Outchostika ; on y ajouta un cercueil, destiné à recevoir les restes de John Robinson, et, le 28, MM. Bush et Norton se rendaient à bord pour remonter l’Anadyr. Après trois jours de lutte contre le courant, ils atteignaient Outchostika.

« C'était pour la première fois, depuis la création, écrit notre voyageur, que les échos de ces rives désolées répondaient à l’aigre bruit du sifflet à vapeur ; il n'est pas surprenant donc que les oies et les canards sauvages, frappés de cet étrange son, se soient levés de leurs tranquilles lacs pour gagner la toundra à tired'ailes, ou que les renards et les lièvres polaires aient quitté brusquement leurs terriers et leurs gîtes pour chercher de plus sûres retraites. Mème les rennes sauvages, qui broutaient au loin sur les collines, levèrent

d’abord la tête avec étonnement, puis s’enfuirent épouvantés quand la soupape s’ouvrit de nouveau et que la joyeuse fanfare de la vapeur sonna l’approche de l’avant-garde de la civilisation, Mais leur alarme était prématurée. Quelques semaines plus tard, cette partie du monde avait repris son état primitif de quiétude,

Le vapeur « Wade » à Outchostika,

troublée seulement par le cri familier des oiseaux aquatiques, mêléau glapissement desrenards,auxhurlements des loups et autres bruits analogues que lui a départis, dès l’origine des âges, le Créateur de toutes choses.

« Le petit steamer Wade fut la première embarcation à vapeur qui ait jamais sillonné ces eaux ; ce sera probablement la dernière. Les siècles s'accumuleront, et le nôtre sera enseveli à jamais dans les profondeurs du

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passé avant que le Wade ait un successeur; et, à moins que, par l'effet de quelque grande convulsion terrestre ou par celui du lent progrès de la nature, ce sol et ce climat ne deviennent plus propres qu'ils ne le sont aujourd’hui à la demeure de l'homme, le prochain grand appel qui résonnera sur ces solitudes désolées sera celui qui réveillera les vivants et les morts de tous les pays et de tous les temps. »

La curiosité qu’à l'approche du petit vapeur manifestèrent le chef ami Yandenkow et ses Tchouctchis ne saurait se traduire. Ces pauvres indigènes demeuraient ébahis et absolument confondus. Quand le Wade s'arrêta devant eux, sur le rivage, les exclamations d’admiration retentirentsans fin. Bientôt ce fut à qui monterait à bord et examinerait chaque chose de près, de la poupe à la proue : la chaudière, les pistons, le foyer, tout, jusqu'à la soute au charbon, futexploré par eux, pourdécouvrir l’nsondable mystère.

Le retour à la station se fit en deux jours. A l’yourte de Telegraph Bluff, on embarqua les restes de Robinson, qui furent ensuite enterrés à côté de ceux de Geddes. Le Wade fit encore deux autres voyages jusqu’à Outchostika, avec un complet chargement de fils télégraphiques, d'isolateurs, etc. Au troisième voyage, juste en face du camp Macrae, il rencontra M. Macrae el son monde avec le premier radeau. Ils avaient quitté la station du Myan avec deux radeaux de mille poteaux télégraphiques chacun. On avait réparti le contenu de l’un d’eux le long de la rivière sur les différents points où les traîneaux pourraient venir se charger pendant l'hiver. Les vivres du Myan étaient presque épuisés, la petite colonie s’acheminait en conséquence vers la station du golfe pour y attendre les navires.

Lorsqu'en revenant le petit vapeur doubla le cap Large el arriva en vue de la station, la joie fut grande à bord d’apercevoir un navire à l’ancre à l'embouchure de la rivière Wade. Toutefois, en approchant, le plaisir se changea en désappointement. Le bâtiment déployait bien le pavillon de la Compagnie, mais il suffisait d'un coup d'œil pour comprendre la nouvelle qu’il apportait : la grande entreprise du télégraphe asiatique avait croulé! La doublure de cuivre de la coque se voyait nettement bien aùü-dessus de la ligne de flottaison, indiquant l’absence de cargaison. Rien, d’ailleurs, n'avait'été débarqué, puisque le rivage était absolument net. Le câble transatlantique avait réussi; dès lors, la nécessité d’une communication télégraphique avec l’ancien monde par le détroit de Behring n'existait plus, et, en présence de ce redoutable rival, il n’y avait point à songer à poursuivre l’œuvre commencée.

« Cette nouvelle, dit M. Bush, au lieu de causer la joie à laquelle on aurait pu s'attendre de la part d'un groupe d'hommes exilés, depuis trois ans, du monde civilisé, et qui avaient enduré mille privations, mille souffrances pour une cause qui les touchait, en somme, si peu directement, fui accueillie sans une parole d’approbation. La compensation pécuniaire qu'ils trouvaient dans leur travail ne pouvait pas entrer en ligne de compte dans leur désappointement, car tous, sans exception, recevaient un traitement honteusement mesquin, eu égard à leurs services. Non; la vérité est que l'entreprise était considérée comme une grande entreprise nationale, une œuvre de nature à faire honneur à n'importe quel peuple. Construire une ligne télégra-

phique de plus de 12,000 kilomètres de longueur à travers des solitudes jusque-là inexplorées, au milieu de tribus sauvages, et, en outre, pour la plus grande portion du trajet, à travers une région arctique, sous un climat inexorable et avec les privations les plus dures, était une entreprise dans laquelle nous nous sentions fiers d’être engagés. Or, maintenant que la muraille était escaladée, les souffrances presque oubliées et les plus grands obstacles vaincus, voir notre projet, tant caressé, abandonné juste au moment où nous entrions dans une voie comparativement facile, c'était, on l’avouera, une véritable déception. »

Le navire à l'ancre auprès de la station était la C'lara- Bell, avec le major Wright, adjudant de l'expédition, à bord. Les instructions étaient de tout embarquer le plus tôt possible et de faire route pour la baie du Pluvier, le rendez-vous général. Le lendemain matin, le petit Wade repartit dans la direction de la station du Myan, pour y prendre les derniers travailleurs, restés en arrière avec M. Mason. A son retour, la Clara-Bell avait, de son côté, à aller chercher, sur la côte américaine, les membres de l'expédition qui s’y trouvaient encore.

Une fois l'intention annoncée de renoncer à l’entreprise, la Compagnie du télégraphe russo-américain avait expédié un agent à San-Francisco pour y arranger ses affaires.

« L'économie est une belle chose pour les sociétés, comme pour les individus, ajoute M. Bush; mais, quand elle va jusqu’à envoyer un bâtiment « vide » à 3 ou 4 mille kilomètres de distance pour secourir des hommes dépourvus de vivres et pour ramener ces hommes sur le terrain de la civilisation, sans emporter les provisions nécessaires pour soutenir leur existence, cette écocomie est une honte. Les dépêches envoyées par Saint-Péters-

bourg pendant l'hiver annonçant notre situation critique par suite du naufrage du Golden-Gate, et insistant sur la nécessité de l’envoi d'un ravitaillement rapide au printemps, avaient été reçues. Les gros bonnets de la Compagnie ne pouvaient donc pas plaider l'ignorance. Cependant, quand je demandai des vivres pour mon monde, nos provisions étant à peu près épuisées, on me répondit qu'iln’y en avait point en réserve. Heureusement, depuis l'ouverture de la rivière, les hommes ävaient pris beaucoup de saumons, et, à tout événement, en avaient salé trois barils. Avec ces conserves, quart de ration de pain et une très petite quantité d’autres aliments, nous nous arrangeâmes pour vivre jusqu’à notre arrivée à la baïe du Pluvier, où le major Wright dut faire un voyage préalable à la recherche des baleiniers, afin d’essayer de se faire donner ou d’acheter assez de vivres pour nous empêcher de mourir de faim. Crâce à la générosité du capitaine Redfield, de la Manuella, et de plusieurs autres baleiniers, il réussit à recueillir une assez grande quantité de provisions de bouche pour nous mettre au-dessus du besoin.»

Le Wade revint, le 25 juillet, ayant rencontré et pris à son bord, à Vaccarana, M. Mason et ses hommes, occupés à faire descendre le dernier radeau. Pendant l’absence du Wade, tout ce qu'il y avait de transportable à la station du golfe avait été embarqué sur la Clara-Bell. Quand le déménagement fut complet, on cloua audessus de l'entrée de la station une planche portant la date de son érection et celle de son abandon. De leur côté, les matelots naufragés du Golden-Gate en firent autant pour leur baraque, et un loustic de la bande plaça au-dessus du magasin de vivres cette inscription en gros caractères :

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