‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme] Octave SachotChapitre 41 sur 45 · SEL · texte numérisé non relu

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là, marquait 20 degrés au-dessous de zéro, descendit à 32 degrés le 19, et à 40 degrés le 1° janvier, avec un vent violent du nord. Les traîneaux et leurs attelages de chiens étaient disposés et les vivres empaquetés, quand Kennicott revint de Nulato avec la décourageante nouvelle qu’il serait impossible d'atteindre l’Youkon nendant l'hiver. 11 avait lui-même fait une excursion de dix jours au-dessus de Nulato et n'avait rencontré que peu d’indigènes, la plupart étant allés chasser le renne au nord. Il avait acquis la certitude qu’il n’y avait pas d'espoir de pouvoir se procurer de quoi nourrir les chiens. C’eût été folie que de se mettre en route dans ces conditions. L'hiver se passa donc au fort Saint- Michel à préparer l’entreprise de l'été.

Le 3 avril, la température se radoucit, et les signes avant-coureurs du printemps se manifestèrent. Une partie de l’expédition se mit en route pour le havre de Grantley, avec instruction de rejoindre les autres voyageurs à Nulato. Dix jours après, les lieutenants Ketchum et Pease, et un voyageur canadien nommé Mike Lebarge, attaché à l’expédition, partirent pour Nulato. La glace avait un mètre et demi d'épaisseur et le sol était couvert de neige; mais sur la baïe la glace se fondit rapidement, de sorte que l'expédition dut se tenir près de la côte, ce qui ne l’empêchait pas de trouver parfois quinze centimètres d’eau sur la surface.

Le lendemain, les voyageurs atteignirent Unalakleat. Ils s’y reposèrent un jour, puis repartirent pour Ulucouk, suivant à pied pendant soixante kilomètres un traineau chargé te trois sacs de farine. Continuant leur voyage, ils atteignirent, le 19, l'Youkon, à cinquante kilomètres environ au-dessous de Nulato. Le 22, ils arrivèrent à Nulato, après avoir fait tout le trajet sur la rivière. Le lendemain, ils furent rejoints par ceux de

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Nulato est un petit village indigène où a été établi un poste de commerce russe ayant pour unique défense un canon de fer du calibre de quatre etune garnison de trois soldats blancs. Pendant l'hiver, deux canots de peaux avaientété amenésde Saint-Michel pour remonter

Établissement russe à Nulato.

l'Youkon. Le plus grand avait dix mètres cinquante centimètres de long sur un mètre quatre-vingts de large. Il était fait de peaux de phoques tendues sur une légère membrure de bois reliée par des nerfs d'animaux, et était muni d'une toile mesurant une vingtaine de mètres. L'autre embarcation était un « baidark », ou léger canot de peau recouvert d'une autre peau s’adaptant étroitement à la tunique de peau de l'occupant, de

manière à rendre le tout parfaitement imperméable. Le baidark est percé de trous pour trois passagers ; c’est ce qui le distingue du « kyak » qui, lui, n’admet qu’un occupant. Le baïidark était destiné au major Kennicott et à deux personnes de son expédition. Le plus grand bateau devait porter les autres avec les provisions.

Tout était prêt pour le départ, et les membres de l'expédition attendaient avec anxiété la débâcle des glaces, lorsqu'un triste événement vint tout arrêter. Le major Kennicott s'était plaint depuis plusieurs jours de vertiges et de sensations étranges dans la tête. Les désappointements successifs qu'il avait éprouvés depuis son débarquement l'avaient vivement affecté. Ces contrariétés, jointes aux rudes fatigues des six années précédentes, avaient abattu son énergie et altéré sa constitution, Le 13 mars au soir, il ne parut point au déjeuner, et l’Indien envoyé à sa recherche revint sans l'avoir trouvé. Le lieutenant Pease commença à s'inquiéter et partit avec Lebarge pour le chercher. À une quarantaine de pas du fort, ils le trouvèrent, étendu sur le dos, mort. A côté de lui était un compas ouvert. On suppose qu'après avoir pris des observations et fait des calculs en traçant des figures sur le sable, il se releva et retomba mort par suite probablement d'une affection du cœur.

La mort du commandant de l'expédition renversa tous les projets formés. Le lieutenant Ketchum, comme le plus ancien, prit le commandement et nomma pour son second le lieutenant Pease. Il fut décidé que Ketchum avec Lebarge et un métis nommé Lewis Kean se rendraient au fort Youkon dans le baidark, tandis que le lieutenant Pease et quelques autres prendraient avec eux dans le bateau de peaux de phoques les restes de Kennicott et gagneraient le fort Saint-Michel en descen-

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dant la rivière jusqu’à la côte. Pease et Kean firent un cercueil avec des planches enlevées au fort; ilsle calfalèrent avec du suif et de la résine, le garnirent intérieurement avec de la serge verte trouvée dans le fort, et le clouèrent avec des pointes taillées à l’aide de gros ciseaux dans une plaque de cuivre qui avait fait partie de la doublure d’un navire. Revêtu de son uniforme et enveloppé dans le drapeau américain, le corps du major Kennicott resta exposé trois jours aux regards attristés de ceux qui avaient partagé ses derniers travaux, et au nombre desquels il comptait un vieil ami; après quoi, le glorieux linceul fut rejeté sur la figure de l’infortuné savant.

Si Kennicott avait vécu pour réaliser ses plans et si, après avoir complété ses explorations de l'extrême nord américain, il avait consigné ses observations par écrit, le monde scientifique aurait profité singulièrement de ses vastes connaissances. Malheureusement, pendant les six ou sept années qui précédèrent sa mort, il amassa des matériaux pour lui-même plus qu'il n’écrivit, etles notes tracées à la hâte qu’il confia au papier jetteront peu de lumière sur ses découvertes comparativement aux trésors qu'il a emportés avec lui dans la tombe.

Le 23 mai, la glace céda, et le matin du 25, Ketchum, Lebarge et Kean s’embarquèrent sur le baidark pour remonter la rivière, tandis que Pease, prenant avec lui Smith, Adams et Dyer, et un équipage de trois Esquimaux, descendit la rivière sur le bateau de peaux de phoques, emportant avec lui les restes du major Kennicott.

A quelques kilomètres au-dessous de Nulato, les glaces et les bois flottants furent pris dans un courant rapide, et l’on dut, pour éviter d’être submergé, aborder sur une île. Le danger passé, on se remit en route à

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L'AMERIQUE F'USSE.

raison de 20 à 22 kilomètres par jour et quelquefois plus; un jour même, on fit 412 kilomètres dans la même journée. La nuit, on cherchait un abri dans un village indien, ou l’on campait sur une île.

Le 1° juin, Pease et les siens prirent à leur bord un Indien comme guide, mais ils ne tardèrent nas à soupconner que cet homme cherchait à les égarer. D'après ses indications, ils s'élaient engagés dans un large canal qu'ils reconnurent plus tard être une communication latérale avec la rivière Chageluk. Après être-entrés dans cette dernière rivière, un peu au-dessus de son confluent avec l’Youkon ou Kvihpak, ils arrivèrent tout à coup dans un village habité par une tribu hostile à celles du cours supérieur et ayant une mauvaise réputation parmi les Russes.

Dès que leur bateau fat en vue, il fut entouré de canots pleins d’Indiens dont les allures étaient peu rassu-

rantes. Conservant tout son sang-froid, le lieutenant Pease entama une conversation avec le chef et lui fit présent de tabac, de calicot et finalement d’un couteau qui acheva de lui gagner le bon vouloir du sauvage, lequel, |: dès lors, crut devoir lui exprimer toute sa satisfaction Î de se rencontrer avec le premier homme blanc qui eùt jamais pénétré dans son village. Quand le bateau fut Hi sur le point de s'éloigner, les Indiens se retirèrent en |

groupe pour saluer d'une décharge générale le départ des étrangers. Comme Pease n'était pas parfaitement sûr des intentions de ses prétendus amis, il commença : le salut à sa manière en frappant d’une balle de sa ca- ‘abine un but très éloigné et en faisant faire aux siens des décharges précipitées de revolvers, Cette exhibition de tir rapide et à longue portée mit fin à toute idée d'attaque de la part des Indiens, si telle avait été leur envie.

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Après s'être arrêtés une nuit au poste russe connu sous le rom de la Mission, — l'Ikagmout de la relation de Zagoyskin, — qui comprenait plusieurs maisons et une église, Pease et ses compagnons continuèrent leur voyage le lendemain jusqu’à la bouche septentrionale de la rivière. Sur leur route ils virent plusieurs îles couvertes de pingouins, d’oies et de canards, et ils trou-

Pingouins.

vèrent sur l’une d'elles un nid d’oie avec trois œufs. Le 5 juin, après avoir passé à travers une iroupe de phoques, le bateau quitta la branche principale du cours d’eau pour en prendre une qui suivait une direction septentrionale et qui se terminait en un étroit canal conduisant à la rivière Pastolic, laquelle se jette dans le golfe de Norton, à plusieurs kilomètres au-dessus de la branche septentrionale de l’Youkon.

Le lendemain 6 juin, douze jours après avoir quitié

Nulato, les voyageurs arrivaient à la mer. Les vents et les récifs rendirent le voyage de la côte long et fastidieux. Ce ne fut que le 45 juin qu'ils atteignirent le fort Saint-Michel.

Peu de temps après, Ketchum et le reste de l'expédition rentraient, eux aussi, au même fort, après avoir effectué avec succès leur voyage, aller et retour, au fort Youkon. Le pays, à l’est, à partir de Nulato, ressemblait à celui du cours inférieur de la rivière ; les bords variaient en hauteur, mais la plupart des élévations proches se trouvaient sur la rive septentrionale. Les cours d’eau venant du nord étaient faibles, ceux sud avaient bien plus d'importance. La nature des bois s’améliorait, les sapins atteignant jusqu’à trente mètres. I n'y avait pas plus d’obstruction à la navigation que dans la plupart des rivières de l’ouest ; les bancs de sable étaient recouverts, à cette époque, d'une suffisante profondeur d’eau, et les rapides, au-dessus du fort Youkon, ne présentaient pas d'obstacles insurmontables à un bon steamer. Le courant était très fort. Les vapeurs propres à la navigation de l'Youkon semblent devoir être les solides baleiniers, munis de puissantes machines. Au fort Youkon, un nouveau fort avait été bâti à deux kilomètres et demi de l’ancien, et le prêtre catholique qui avait là charge d’âmes pendant la visite de Kennicott avait été remplacé par un ministre de l'Église épiscopalienne.

A la fin de l'automne, le navire si longtemps attendu de San-Francisco arriva à Saint-Michel, ayant à bord le colonel Bulkley. L'expédition fut réorganisée. Le lieutenant Pease, en sa qualité d'ami particulier de Kennicott, fut renvoyé aux États-Unis avec les dépouilles mortelles du major ; le reste de l'expédition, placé sous les ordres de Ketchum, fut chargé de retourner dans

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l'intérieur des terres, d'étudier avec soin l’Youkon supérieur, de le remonter, si c'était possible, jusqu’à sa source ou jusqu'à ce qu’on rencontrât un groupe d'’explorateurs venant de la Colombie anglaise et se dirigeant au nord.

Disons que ces derniers ont, eux aussi, de leur côté, su se tirer avec honneur de leur tâche. En dehors du but spécial de la double expédition américaine, tout à été accompli au point de vue de ce qui pouvait intéresser la généralité du public relativement à l'Amérique russe. L’Youkon s’est trouvé de la sorte exploré à partir de la mer de Behring jusqu’à sa jonction avec la rivière du Porc-Épic. Au delà de ce point, son cours avait été suivi par les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson. |

On connait l'issue du projet de télégraphe russoaméricain. Le succès du câble transatlantique supprimait d’un coup la nécessité d’une communication télégraphique avec l’ancien monde par le détroit de Behring. L’abandon de ce tracé à mis fin à toute exploration ultérieure tentée dans l'intérêt de ! l‘ompagnie organisatrice.

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La côte de l'Amérique russe a deux caractères distincts. La ligne de division est la presqu'île Alaska. Du côté de l'océan Glacial, la côte est basse et formée dt bancs de vase gelée. Elle conserve ce caractère dans la direction de l’ouest jusqu’au cap Barrow ; la pointe la plus septentrionale est une longue jetée de gravier et de sable léger. En allant au sud-ouest, la côte basse est interceptée par une série de lacs étroits et couverts de

mousses de marais jusque dans le voisinage du Cap Lisburne, masse de roches calcaires de deux cent cinquante mètres de hauteur. À partir de là et autour du golfe de Kotzebue, la côte est basse, marécageuse, et de temps à autre semée de collines.

Le cap du Prince de Galies, qui forme le côté oriental de l'entrée du détroit de Behring, est abrupt et rocheux. Dans une échancrure est Port-Clarence, avec une bonne entrée de dix brasses d’eau et un fond de vase. Creusé aussi dans la côte orientale est le havre de Grantley, plus petitet comparativement fermé ; il cffre un mouillage parfaitement sûr.

Au-dessous de ce point, le pays, dans le voisinage de la mer, est ondulé, et la côte est basse et inaccessible, si ce n’est dans certaines parties du golfe de Norton et de Bristol, tandis que la mer elle-même, dépourvue de profondeur par suite des alluvions qu'y entrainent les cours d’eau, est fermée en arrière, comme par une digue, par la barrière de la presqu'ile Alaska, La côte est couverte d’une épaisse végétation de mousses que la gelée fait périr et roule en bottes énormes.

Au-dessous de la presqu'île Alaska, la conformation de la côte est toute différente. Une haute chaîne de montagnesl'occupe de l’Entrée de l'Observatoire jusqu’à l'Entrée de Cook, puis décrit une courbe vers le côté asiatique, le long de la presqu'île. Les flancs qui regardent le Pacifique descendent en pente rapide vers la mer, très profonde lelong du rivage. Sur la plus grande partie de la ligne du côté du Pacifique s'étend un groupe ou plutôt plusieurs groupes d'îles, quelques-unes longues de quatre-vingts à cent quarante kilomètres.

L'étroite bande de côte appartenant à l'Amérique russe, de l'Entrée de la Croix à l’Entrée de l'Observatoire, et la côte au-dessous du golfe de Puget, sont

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