‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 10 sur 38 · EE · texte numérisé non relu

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conscience des devoirs qui leur sont dévolus, et ils remplissent ces devoirs avec zèle. Ces importants personnages sont placés en tête de l’attelage pour donner le bon exemple auxjeunes écervelés de bonne intention quilessuivent, mais qui, n'ayant point un jugement bien solide, ont besoin d’un mentor pour les diriger. Derrière ceux-ci viennent les fainéants, gaillards pleins de ruse, au nez pointu, au regard oblique, guettant du coin de l'œil, par dessus l'épaule, le conducteur de l’équipage, tirant comme des possédés quand il veille, ratentissant le pas quand son atlention est distraite; mais ces marauds sont souvent pris sur le fait, et ils sont si bien habitués à voir tomber l’ostle au milieu d’eux, que dès qu'ils voient le conducteur lever seulement son bâton ils crient comme desécorchés et se précipitent sous le ventre des bons chiens pour se garer des coùps. Leur bonheur est d'entamer la balille aveg lesanties attelages qui passent à côté d’eux, et, aussitôt que l’engagement est devenu général, de se retirer de la lutte, témoins impassibles. Ou bien encore le soir, lors de la distribution de la nourriture, ils avalent d'une bouchée leur poisson et volent ensuite le souper d'un voisin plus faible. Toujours prêts à faire ripaille, ils bondissent après chaque grouse qui s'envole et ils essayent d'entrainer leurs compagnons à leur donner la chasse. Ils ne travaillent que quand il n’y à pas moyen pour eux de faire autrement.

« Au dernier rang de l’attelage, là où le conducteur peut aisément frapper, sont les chiens à la fois paresseux et stupides. Ils ont l'air de croire que, quand où descend une colline, leur rôle est de retenir et de laisser les autres chiens tirer le train par dessus leur corps et les ren-

verser dans la neige. ils sont toujours contents’ de voir

arriver la nuit ; ils profitent des plus petites haltes pour s’accroupir et faire un somme, et le matin, avant le départ, il faut les extraire de leur nid de neige et leur distribuer une demi-douzaine de coups de pied pour les éveiller.

« Mais les plus beaux de tous, ce sont les chiens de tête d’attelage. Intelligents, actifs et diserets, ils obéissent à la voix et servent efficacement à mettre l’ordre parmi les autres et à les retenir. Je me rappelle qu'un jour un renard se leva tout près de la route suivie et partit à fond de train sous les yeux de l’attelage. Tous les chiens devinrent fous, à l'exception du chien de tête, et s’élancèrent à la poursuite du gibier, entraînant avec eux leur malheureux chef de file. Gelui-ei luttait de tout son pouvoir contre le courant, mais sans succès. Alers dressant tout à coup les oreilles et regardant dans une dir ‘tion opposée, il donna plusieurs coups de voix précipites et fit un bond désespéré, comme pour s'élincer sur les

Lraces d’un autre gibier. À cet appel, tous lesautres firent,

chorus et le suivirent sans hésiter, ce que comprenant, l’honnète animal fit un crochet et les ramena bon train sur la route. »

On n'a pas toujours l'abri d’une yourte dans ces pays désolés ; il faut, en pareil cas, passer la nuit de son mieux à la belle étoile. Survienne alors une neige un peu abondante, hommes et bêtes sont bientôt recouverts d’un épais manteau blane, qui les dissimule tous à la vue quand vient l'heure du départ. Parfois la croûte supérieure se durcit par l'effet de la gelée, au point qu'il faut aller dégager les chiens, ce que les conducteurs font en général d’une façon assez brutale. Ces hommes passeaient mème chez nous pour cruels envers leurs animaux,

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mais c'est, paraît-il, le seul moyen de dompter la nature sauvage de ceux-ci. L'affection est l’exception de la part du chien sibérien, il n’apprécie que fort peu les bonstraitements, et il y a souvent danger sérieux pour un étranver à approcher de certains attelages.

Yamsk, où nos voyageurs arrivèrent le 24 mars, est une petite ville de cent cinquante âmes, située sur la baie du même nom, un peu plus propre d'aspect que les autres. Les habitants sont presque tous de la tribu des Koraks ; ils ont adopté les coutumes et la langue russes et sont relativement assez industrieux.

A 160 kilomètres plus loin est Toumane, petite boursade alors beaucoup moins prospère que sa voisine. Les premiers objets que rencontrèrent les Américains, en en approchant, furent des cadavres de chiens épars sur la neige et que d'autres chiens dévoraient à belles dents. Un indigène vint qui raconta que le postillon du gouvernement, en venant de Ghijigha, avait été surpris par une pourga au pied des monts Villiga, et avait été forcé de séjourner dix jours dans une des vourtes sans pouvoir lraverser la montagne. Ses chiens avaient consommé presque toutes ses provisions, et en arrivant à Toumane, ue pouvant se procurer de poisson, il avait été forcé d'abandonner quarante de ces animaux ; il y avait seize jours que les malheureuses bêtes n'avaient eu à manger,

En franchissant le seuil d’une vourte, les voyageurs se trouvèrent en présence d’un tableau de misère aussi triste que ce qu’ils venaient de voir au dehors. « Deux hommes, l'air hagard, la démarche lente, nous guidérent à l'intérieur, écrit M. Bush. Là se trouvaient, réduits par la faim à l’état d’ombres, deux ou trois femmes et plu-

sieurs jeunes enfants, Ges infortunés avaient épuisé toute

ARE E b sy LR } l pi) | ! i ASE À % ! Ti LA SIBÉRIE ORIENTALE. à ER leur provision de poisson de l'hiver. Depuis plusieurs ï ql Li jours ils vivaient de racines et d’écorces, luttant de leur mi mieux pour soutenir leur misérable existence jusqu'au ‘4 ul printemps, époque à laquelle, oubliant leurs souffrances : ur passées, ils se gorgeraient du produit de leurs rivières, 11108 absolument insoucieux du lendemain. La condition des cb î femmes et des enfants était lamentable, tout cela par re 1 suite de lindolence des hommes, et si, après avoir enë | tendu leur histoire, il avait été en mon pouvoir de dé-

cupler la misère de ceux-ci, je l'eusse fait sans le moindre serupule de conscience. »

4 HN M. Bush cependant fit mieux, il partagea à tous ces Î il pauvres affamés ce dont il était possible de se passer des | | vivres que portaient les traineaux.

4 A Toumane les famines reviennent annuellement, et la misère d’un hiver n’est que la répétition de celle de :14

bonne saison. Le gouvernement russe fournit la ficelle Le]

aux habitants pour qu'ils se fabriquent des filets de

pêche et fassent leur pêche eux-mêmes; mais ces insou-

til l'hiver précédent, Le poisson cependant *bonde dans la tif |

clantes brutes dennent invariablement la ficelle aux Lamoutes, sous la condition que ceux-ci les approvisionnei 1 ront de poisson en suffisante quantité pour le long hiver, et l'hiver n'est pas plutôt commencé, qu'ils se gavent à ! (+ qui mieux mieux, et consomment tout pendant Îles pre- | fl miers mois, comptant pour le reste sur la générosité des nil tribus de l’intérieur et sur le hasard. | ji Les monts Villiga, au pied desquels le postillon impé- 1! vial fut assailli par la tempête, sont des contre-forts de la grande chaine du Tjougeour, qui descendent jusqu’à la

mer, Is sont toujours très-redoutés des voyageurs, non

pas tant à cause de l’inaccessibilité de leurs flanes à pie,

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qu'à cause des vents terribles qui en balayent constamment les gorges. Les Américains, toutefois, favorisés par un beau temps, en effectuèrent sans trop de peine la traversée.

Le 1° avril, après avoir dépassé des sources sulfureuses chaudes, situées près de la rivière Tovatoma, ils arrivèrent à Niakhana, trés-petit village, distant seulement

Appareil de péche des Lamoutes à Toumane.

d'une centaine de kilomètres de Ghijigha, lieu de leur destination. L'eau des sources en question, qui, au sortir mème de terre, marquait + 150 degrés Fahrenheit, (+ d4 degrés centigrades), était cent pas plus loin convertie en glace épaisse. |

Dans ce dernier trajet, ils rencontrèrent un convoi de W'aineaux venant de Ghijigha, Un des indigènes leur remit des lettres de M, Kennan, datées d’Anadvrsk contme les précédentes. Seulement, dans l'intervalle, M, Kennan avait réussi à se rendre à l'embouchure de FAnadvr, où il avait retrouvé MM. Robinson, Smith et Harder. Quant à MM. Macrae et Arnold, ils élaient partis depuis un mois

avec quelques Tchouctchis pour la ville d'Anadyrsk, mais ils nv étaient point encore arrivés au retour de M. Kennan, et il yavait lieu d’en être inquiet, attendu la réputation de barbarie des Tehouctchis, la plus guerrière des tribus de la Sibérie orientale, dont ils avaient à traverser le territoire.

Ces nouvelles furent les bienvenues, on le pense, maluré l'incertitude qu’elles laissaient planer sur le sort de

deux membres de l’expédition. Quelques heures après les avoir reçues, les voyageurs arrivaient en vue de Ghijigha, bâtie sur la rive orientale de la rivière de ce nom. « Des maisons, écrit M. Bush, faisaient face à1a rivière et s’'échelonnaient pendant une certaine distance sur le bord, Au milieu d'elles s'élevait l’église de troncs d'arbres avec une tour surmontée d’un dôme. £nfin, notre voyage était fini, et ce fut sans regret que je descendis de ma pavochka pour goûter une fois de plus de la vie d’intérieur. Nous avions fait avec des chiens les 1,200 milles (environ 2,000 kilomètres) qui nous séparaient maintenant d'Okhotsk en dix-neuf jours, arrêts compris. Pareil trajet à dos de renne nous aurait demandé quatre mois et demi. »

Ghijigha est situé sur la limite d’une « toundra » ou plaine nue, qui de la rivière s'étend aussi loin que l'œil

peut atteindre. La ville est ouverte à tous les vents, n'avant à des lieues à la ronde ni une colline, ni un arbre, ni un buisson pour Pabriter. Aussi, à l'arrivée de

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