‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 9 sur 38 · LE · texte numérisé non relu

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Sous les tentes du vieux starasta, l'accueil ne fut pas moins empressé que sous celles de ses fils. Les Américains résolurent d'y attendre l’arrivée du Cosaque envoyé d'Okhostk par le major Abasa. Le vieux chef était causeur ; il ne larissait pas de questions sur l'Amérique et les Américains. Les voyageurs y répondaient de leur mieux, et ce n’était pas toujowis facile, questions et ré: ponses ayant à passer par quatre langues différentes avant d'arriver à destination. M. Swartz les traduisait d'anglais en russe, Yvan de russe en yakoute, et Égory d'yakoute en tongouse. « Dans une de ces conversations, raconte M. Bush, le digne homme, choqué de nous avoir vu prendre notre repas sans nous signer d’abord à la mode russe, nous demanda si les Américains avaient un Dieu.

«Assurément, » répondimes-nous,.

« Cette réponse parut l’étonner; il resta un instant silencieux, puis relevant la tête, il reprit:

« Et les Français, ont-ils un Dieu ?

« — Oui, sans doute », répondimes-nous de même.

« Lette réponse l’étonna plus encore.

« Nous apprimes plus tard, ajoute le voyageur américain, que presque tous ces indigènes ont une très-mauvaise opinion des Français, fondée sur des récits exagérés de la barbarie de ce peuple pendant ses guerres avec la Russie, Comment ces récits sont-ils parvenus dans ces régions lointaines? Il serait difficile de le dire ; mais il est positif qu’on y a une mauvaise opinion des Français. Toutefois ie vieillard, réflexion faite, parut penser que si les Américains, qui se montraient si peu religieux, avaient un Dieu, il se pouvait bien, après tout, que les Français en eussent aussi un. »

Les Tongouses conservent une foi très-vive dans les incantations de leurs shamans ou prètres indigènes; mais ils ne laissent pas voir facilement leurs pratiques, contraires qu’elles sont à leur religion de nouvelle date, Leur croyance originaire (à laquelle la grande majorité adhère encore strictement) repose sur l'existence d’un grand nombre d’esprits bons et mauvais, chacun de ceux-ci étant associé à une espèce différente de maladie. Ils ont quelque idée d’un Être suprême; mais, cet être, ils le supposent toujours bienveillant ; par conséquent, ils ne con: sidérent pas utile de lui rendre d'hommage particulier. Le principal objet de leur culte est d’apaiser et de se rendre favorables d’autres esprits bons et mauvais, sur lesquels ils croient leurs shamans doués d’une grande influence. Mais depuis l’introduction de la religion grecque parmi eux beaucoup ne savent absolument plus à quoi croire.

Le Cosaque du major Abasa n’arriva qu'au bout de trois jours au campement du vieux starasta tongouse, le 23 février. Les dépèches dont il était porteur annonçaient que

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le major Abasa était seul à Okhotsk, MM. Kennan et Dodd, qui avaient rejoint l'expédition à Pétropaulovski, après le départ de M, Bush, ayant quitté le major à Ghijigha, ville située à l'extrémité nord-est de la mer d’Okhotsk, et s'étant dirigés par le nord vers le détroit de Behring à la recherche de M, Macrae, qu'on supposait avoir abordé à l'embouchure de l’Anadyr. Tout le monde se portait à merveille et les explorations avaient été couronnées du plus grand succès.

Là où les troupeaux de rennes sont nombreux, ces animaux paissent toujours ensemble comme les moutons et reconnaissent certains d’entre eux pour chefs; ils les suivent partout, mais ils les précèdent très-difficilement. Les Tongouses mettent un grand soin à dresser ces chefs qui servent alors de guides à tout le troupeau et l'empêchent de s’écarter, Ges animaux de choix n’empèchent pas qu'il ne faille faire bonne garde pour éloigner les loups, qui rôdent constamment autour des troupeaux. À cet effet, deux hommes montent la garde toute la nuit: une rude tâche par les tempêtes et les froids extrèmes de ces régions.

Les rennes destinés aux voyageurs, dûment équipés et chargés, on prit la direction nord-est pour gagner enfin Okhotsk. Pendant les premiers jours du trajet, la tempéature atteignit des proportions extrêmes de froid: un matin elle était à — 46 degrés Fahrenheit, c’est-à-dire à 45 degrés centigrades au-dessous du point de congélation de l’eau! Au pays plat ou légèrement ondulé des premières semaines succédait une contrée montagneuse coupée de gorges profondes. Après avoir descendu le cours de l’Oulia, la petite caravane rencontra Coulomkan, groupe de deux ou trois yourtes bâties dans un bois de peupliers.

C’est là qu’ils devaient changer leur mode de locomotion et laisser leurs rennes pour prendre des chiens. Quatre attelages de ces animaux furent organisés, et avec eux on partit pour Ourak, village vakoute, situé à une centaine de kilomètres plus loin.

Ce petit centre de population, installé dans un bois de sapin, comptait huit ou dix vourtes mieux construites et plus confortables que celles qu’avaient précédemment rencontrées nos voyageurs; seulement bêtes et gens, hommes, chevaux et vaches y vivaient sous le même toit, à peine séparés par une cloison basse. .

Les Yakoutes constituent la tribu la plus nombreuse ci de beaucoup la plus in::ligente de toute la Sibérie orientale. Ils habitent des demeures fixes et sont par goût très- ‘asaniers. Les chevaux et les vaches sont leurs compagnons constants, très-estimés les uns et les autres pour leur viande. Les Yakoutes fabriquent, en faisant bouillir leur lait, une espèce de beurre qui est en grand usage parmi les Russes dans tout le pays pour remplacer le lard. Ils ont surtout une remarquable aptitude pour le commerce, et sont très-habiles dans la fabrication des bijoux et objets de métal de toute espèce ainsi que dans la sculpture de l’ivoire à la manière des Chinois et des Japonais.

La ville d’Yakoutsk, distante de 4,000 à 1,100 kilomètres, date de trois cents ans environ ; elle renferme 6,000 habitants, la plupart Yakoutes. Les Russes ont mis beaucoup de temps à les soumettre, mais depuis la conquête les vaineus ont adopté la langue, les mœurs et la religion des conquérants, et sont même très-dévots, bien que bon nombre conservent sncore une foi vague «dans le shamanisme.

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Is sont de belle taille ce! ont es traits plus réguliers que les autres indigènes ; ils ont aussi le teint plus clair. Le nom d’Yakoutes leur à été donné par les Russes. Ils s'appelaient autrefois Zinzatcha ou Zinzogetocks, du nom

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férentes comptant ensemble plus de trente mille âmes. Dans l’origine, ils étaient unis aux Bratti, grande tribu des bords du lac Baïkal, mais ils s’en sont séparés dans la suile pour aller s'établir sur les rives du Léna. Leur religion avait beaucoup d’analogie avec celle des autres tribus sibériennes,quoiqu’ils n’adorassent pas, comnie les Tongouses, d’idoles sculptées. Ils offraient des sacrifices à un Être invisible, dont chaque tribu avait une image formée d’un sac représentant le corps et d’une tête hideuse énorme surmontant le sac. Tous les arbres à leurs veux étaient des objets sacrés et ils décoraient les plus beaux de divers bijoux. À la mort d’un prince, ils enterraient avec lui, vivants, ses plus vieux serviteurs el ses favoris. Mais les autres morts, ils les laissaient parfois dans les rues d’Yakoutsk pour être dévorés par les chiens. Dans les festins, ils se dépouillaient de leurs vêtements pour permettre à leur estomac de se dilater à l’aise, et il était de fréquente occurrence de voir des convives mourir sur place d’excès de nourriture engloutie.

«Jamais musulman fanatique à son approche de la Mecque, écrit M. Bush, ne fut plus heureux de voir accompli le grand but de sa vie et se terminer son pélerinage, que je ne le fus en me voyant à 25 verstes seulement de ma destination. Cinq mois s'étaient écoulés depuis notre départ de Nicolayefsk, et le terme allait enfin être atteint malgré les prédictions de nos amis de l'Amour, qui sans doute nous croyaient morts depuis longtemps. La dis-

tance parcourue n’était pas de plus de 1,200 milles (plus de 1,900 kilomètres), mais le temps employé et les obstaclessu:montés paraissaient l’avoir rendue trois fois plus considérable. »

Une heure et demie après avoir quitté les vourtes vakoutes, M. Bush apercevait à l'horizon, tranchant sur la plaine de neige, un point noir: «Okhotsk! » s’écria le guide qui avait remarqué son anxiété. En approchant, les objets se firent plus nets, et à la fin apparut le petit groupe de maisons en troncs bruts, basses et sales qui constituent la ville, avec la petite église de mêmes matériaux surmontée d’un dôme qui domine le tout. Aux alentours pas un arbre, pas un buisson, rien qui abritât de la furie du vent.

« Jamais, continue le voyageur, je n'avais rien vu de plus désolé comme aspect. Nousentràmes dans la ville par le nord, et peu d’instants après en avoir dépassé l’enceinte, mon conducteur s'arrêta à une maisonnette devant laquelle étaient deux ou trois traineaux et vingt ou trente beaux chiens. Je sautai à terre, mon voyage était fini. Le major Abasa, et Mahood parti en avant, ne m'attendaient que le lendemain. »

Okhotsk a eu autrefois une importance comparative assez grande qu’elle a presque perdue depuis la fondation de Nicolayefsk. C’est de là que Behring partit avec ses vaisseaux pour son voyage de découvertes. La ville se compose d’une trentaine de maisons groupées sans ordre ; au centre, sur une place, s'élève une misé ‘able église de bois. La plupart des maisons primitives ont été abattues et dépecées pour servir de bois de chauffage.

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LA SIBÉRIE ORIENTALE. € Cosaques et Yakoutes. Un ispravnik y réside. 11 compose, avec deux ou trois marchands de fourrure, toute l'aristocratie du lieu.

En été, parait-il, l'aspect est beaucoup plus gai. Le gibier de toute espèce abonde, depuis l'ours jusqu’au grouse. Dans le mois d'août, la rivière Okhota regorge de poissons. On en fait des provisions d’hiver pour les gens et leschiens, On peut faire pousser aussi de petites pommes de terre et quelques légumes. Les chiens sont là d’une belle espèce. En été, ils vont eux-mèêmesàäla rivière pêcher pour leur propre compte.

Par les soins empressés de l'ispravnik, les Américains furent bien vite confortablement installés pour attendre l'arrivée des navires au printemps. Toutefois l'intention du major Abasa était de repartir immédiatement pour Ghijigha, au-devaut deM, Kennan, et de prendreles dispositions nécessaires à l’établissement de la ligne télégraphique, qu’on devait commencer dès l’arrivée des navires chargés d'amener sur ce point les ouvriers etle matériel.

A peine reposé depuis quelques jours, M. Bush commençail à se faire à l’idée de passer dans l’ennuyeuse et misérable petite ville d'Okhotsk les euatre mois qui allaient suivre, quand un matin Vouchine, le Cosaque du major Abasa, vint le trouver avec une lettre de celui-ci l'informant qu'il partait le lendemain pour Ghijigha et lui demandant de l'accompagner.

M. Bush ne se fit pas prier ; non-seulement il trouvait dans cette nouvelle expédition à satisfaire sa curiosité concernant le pays et les indigènes de l'extrême Nord- Est, mais les sept jours qu’il venait de passer à Okhotsk lui faisaient préférer toute espèce d'entreprise à une résidence plus prolongée dans cette ville. En outre, le voyage à Ghijigha devait être une partie de plaisir coniparé à celui qu'il venait d'exécuter ; désormais, en effet, on allait abandonner le mode de locomotiou à dos de renne pour ies traineaux à chiens, infiniment plus cominodes et plus rapides, des Yakoutes et des Cosaques, par la route postale.

Les préparatifs furent bientôt faits. Le 15 mars, à neuf heures du matin, on traversait au galop la rivière gelée de l'Okhota, et bientôt on perdait de vue la tache noire qui représentait Okhotsk.

Les « pavochkas » ou traineaux qui emportaient les voyageurs étaient bien préférables aux nartas dont ils s’étaient servis sur l’Ouda, Ces véhicules sont longs, bas et étroits, comme les nartas ordinaires, mais ils ont des parois de planches minces sur lesquelles sont cousues des peaux de phoque qui les rendent en quelque sorte imperméables au froid et à l'humidité; en outre, tout l'intérieur est garni d’une épaisse fourrure d'ours ou de loup, dans laquelle le voyageur est pour ainsi dire enseveli, On se glisse les pieds les premiers dans cetie boite, où l’on peut se tenir à volonté assis où étendu ; le couvercle scrt de siége au conducteur. En cas de mauvais temps, une espèce de capote de peau abrite complétement la per sonne placée à l’intérieur; le conducteur, lui, n’est protégé par rien. La pavochka n'est d’ailleurs en usage que parmi les gens riches qui peuvent se permettre le luxe

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d'un conducteur, attendu qu'il est impossible de conduire l'attelage dans la position où l’on se trouve forcément. Presque tous les habitants préfèrent conduire euxmêmes, et pour cela ils montent le traineau simple, beaucoup plus léger et plus facile à diriger dans les pays montagneux.

Chaque voyageur avait à son traineau quinze ou vingt beaux chiens parfaitement frais et dispos, auxquels le moindre objet étranger sur la neige, la moindre feuille sèche emportée par le vent, faisaient prendre une allure luribonde.

La première portion du trajet de la journée se fit sur le rivage immédiat de la mer, couverte à perte de vue de glaçons énormes empilés dans la plus étrange confusion. À midi, on fit halte un momert à une petite vourte de poste. Ges yourtes sont de bonnes huttes de troncs d’arbres, bâties aux frais de l'État le long des routes fréquentées, pour servir d'abri aux voyageurs pendant les dangereuses tempêtes d'hiver. Elles rappellent ces rel'uges qu’on rencontre dans certaines parties des Alpes, notamment sur là route de Saint-Bernard. Chacune se compose d'une seule pièce, le long d’un des côtés de laquelle est une plate-forme basse où le voyageur étend son lit. Dans un coin est le « tchual » ou poêle. Ces utiles maisonnettes sont généralement entretenues en bon état de réparation et ne sont occupées que par les voyageurs,

En quittant l’yourte en question, nos Américains s’en: loncèrent dans les terres dans la direction des contrelorts des monts Tjouggour, en marchant à l’est, parallèlement à la côte, jusqu'au village moitié russe, moité vakoute, d'Éna, répétition de tous ceux de même iinpor:

lance qu'ils avaient vus déjà. Is y passèrent la nuit chez le médecin russe eten repartirent le lendemain matin pour Tausk avec des attelages frais de dix à vingt chiens par traineau.

Le temps sombre, nuageux, et l'atmosphère moins rigoureuse, étaient un indice de pourga menaçante ; aussi ce ne fut qu'avec la plus grande répugnance que les

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guides consentirent à se mettre en route. La tempête vint en effet et se déchaina avec une extrême furie. La neige tombait si épaisse, que du traineau on ne distinguait pas la tète del’attelage. À chaque instant on se heurtait violemment contre un arbre, ou l’on manquait d’être renversé par quelque obstacle dissimulé sous la couche de ncige fraiche. Au bout de deux heures, les conducteurs s’arrêtérent, déclarant qu'ils avaient perdu leur chemin. Deux traineaux en outre s'étaient égarés en arrière. On allait, en désespoir de cause, camper sur place, quand le vent baissa un peu. On en profita pour gagner le

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sommet de la montagne où, par bonheur, on retrouva les deux traineaux égarés.

Ce sommet atteint, il n’y avait plus qu’à descendre en droite ligne pour gagner l’yourte-refuge la plus proche. « La descenteétait très-roide, écrit M, Bush, et les chiens avaient pris une allure si rapide, qu’on aurait pu se croire tombant d’un ballon, En vain les conducteurs, ne sachant ce qu'il avaient devant eux, essayaient avec leurs ostles ei leurs jambes tendues en arcs-boutants d’enrayer un peu. La précaution n’était pas inutile: l’instant d’après, nous arrivions sur le bord d’un précipice de neige de lo mètres de profondeur, » On ne l’évita que pour tomber dans un autre, moins profond, il est vrai, où un traiueau fut brisé et un chien blessé. La route descendait une uorue étroite où la neige, par places, s'était accumulée, sous l'effort du vent, de manière à former une épaisseur de plus de 50 mètres, et dans cette masse solidifiée par le froid la rafale avait creusé des fissures énormes, à parois presque perpendiculaires.

Un comprend avec quel sentiment de satisfaction la caravane atteignit enfin l’yourte tant désirée; elle y passa la nuit. Le lendemain. matin, avant le départ chaque conducteur, suivant là coutume, déposa dans des cachettes «d hoc une petite quantité de poisson séché destinée aux chiens pour le retour. Cette précaution est d'autant plus sage que souvent, par suite de quelque accident, ils perdent ou sont obligés d'abandonner en route une partie de leurs provisions, et que, sans ces dépôts tenus en réserve, ils ne pourraient regagner leur logis. Ils risqueraient, dans -tous les cas, de perdre beaucoup de leurs chiens, perte très-sensible pour eux.

Bien que ces animaux abondent dans chaque village, la

plupart ne sont bons à rien. Aussi les plus beaux et les plus intelligents, dressés à prendre à droite ou à gauche au simple commandement, valent jusqu'à 80 roubles, c'est-à-dire plus de 500 francs, somme qui constitue une fortune pour ces pauvres gens dont les besoins sont si simples. Le prix d’un chien ordinaire varie de 5 à 15 roubles (20 à 60 francs). Tous les trois ou quatre ans sévit dans ces régions une maladie particulière qui en tue un grand nombre. Ilen meurt parfois des centainesdans une seule semaine. De distance en distance, dans un parcours prolongé, il arrive qu'on rencontre des cadavres de chiens qui dans quelque précédent voyage d'hiver sont morts de faim ou qui, épuisés de fatigue, ont été abandonnés à leur sort. Cependant quand les traineaux ne sont pas pesamment chargés, le conducteur, plutôt que de perdre un animal qui ne peut plus marcher, le met sur sa narla jusqu’à ce que les forces lui soient revenues.

Tausk, qui est situé sur la baie de ce nom, contient une vingtaine d'habitations, depuis la respectable maison de troncs d'arbres jusqu'à la simple hutte. La population est un mélange de Russes, d'Yakoutes, de Cosaques et de Lamoutes, tous gens difficiles à distinguer les uns des autres. Tous parlent le russe et ont adopté les coutumes et la religion russes. La baie de Tausk a été autrefois visitée souvent par les baleiniers américains, lesquels allaient aussi à terre trafiquer de fourrures et de bijoux de différentes espèces. Les Américains ne sont donc pas inconuus là, et l’on y entend mème quelques mots anglais. Toutefois les habitants furent pris d’une grande curiosité quand ils surent qu’ils avaient des Américains dans leur localité, et de longues rangées d’yeux noirs venaient à

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chaque instant se braquer sur les fissures des cloisons de la demeure de nos voyageurs.

Le jour même de l’arrivée de M. Bush à Tausk, le postillon du gouvernement y entrait aussi, apportañt des lettres du Kamtchatka et de Ghijigha, et dans le nombre une de M. Kennan, écrite d’Anadyrsk, bien loin au nordest, M. Kennan se rendait vers l'embouchure de lAnadyr, où avaient dû débarquer M. Macrae et ses compagnons.

Tausk.

L'étape suivante était Arman, situé aussi sur la baie de Tausk. Les deux villages se ressemblent singulièrement. «Imaginez, dit M. Bush, dix ou douze maisons de troncs d'arbres entassées dans un grand cornet à dés, jetez-les sur le sol et laissez-les là où elles seront tombées, sans égard à la symétrie, vous aurez une image exacte d’un de ces villages. Mais pour contempler le tableau tel que nous l’avons trouvé, les maisons doivent être à moitié

enterrées dans d'immenses amoncellements de neige et les espaces qui les entourent encombrés de chiens faméliques, de corbeaux et de pies. Ces oiseaux ne sont jamais inquiélés, et ils deviennent si privés, que je les ai vu partager la pitance quotidienne des chiens à la même

gamelle. »

Lors de son premier passage à Arman, le major Abasa avait donné rendez-vous pour son retour à quelques riches Lamoutes du voisinage, afin de leur acheter des rennes pour la contruction de la ligne télégraphique. Les Lamoutes avaient été ponctuels. L’un d'eux, un bon vieillard, portait au cou une énorme médaille d'argent que lui ävait envoyée le eczar en récompense de la libéralité avec laquelle il avait assisté un certain nombre de ses compatr: les pendant une de leurs famines périodiques.

Les Lamoutes vivent surtout de poisson ; or souvent le poisson est devenu rare ét ils n’en ont plus assez pour passer, eux et leurs chiens, les derniers mois de l'hiver. Alorsils vont de tribu en tribu en quête d'aliments, et ils vivent de la charité de quelques Lamoutes plus fortunés, ou d’écorces, de racines, de baies. Ces famines, qui se reproduisent tous les trois ou quatre ans, produisent d’intolérables misères; mais, chose étrange, l'expérience n'instruit en rien ces malheureux. Ils oublient leurs souffrances dès qu’elles sont passées, et ne font rien pour en prévenir le retour. D’ordinaire, le poisson est si abondant, qu'avec un peu de travail ils en pourraient recueillir pour deux ou trois ans d'avance; mais, dès que leur provision d’hiver est faite et séchée, ils abandonnent leurs filets et ne songent plus qu’à vivre au jour le jour, festoyant et dansant,

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Les chefs en question écoutèrent gravement les propositions du major Abasa. [savaient beaucoup de rennes et ne demandaient pas mieux que d’en vendre, pourvu que ce ne füt pas pour la construction de la ligne télégraphique. Croyant qu'ils n'avaient pas bien compris le but et la nature de cette ligne, on leur expliqua qu’elle consisteraituniquement dans une série de poteaux traversant le pays et au sommet desquels serait attaché un petit fil métallique. On leur dit aussi longuement les avantages qui en résulteraient pour eux. Mais rien de ces explications ne parut les satisfaire. L'un d’eux finit par demander dans quelle direction serait la ligne, et, en l’apprenant, leur répugnance à tous devint manifestement plus srande, Enfin, un autre, comme frappé d’une idée subite, demanda à quelle intervalle les poteaux seraient les uns des autres, La réponse donnée, les figures des braves indigènes s’illuminèrent toutes à la fois, et c'était à qui proposerait alors ses rennes, Sachant que la ligne traversait leurs routes habituelles, ces pauvres gens avaient eru que les poteaux seraient tellement serrés qu’ils opposeraient à eux et à leurs rennes une barrière infranchissable. :

Le trajet d’Arman à Yamsk n’offrit d'autre intérêt que l'attaque par toute la bande des chiens (une centaine) d'un malheureux renne que conduisait un Lamoute. Les conducteurs des traineaux ne purent empècher leurs voraces attelages de mettre en pièce le pauvre animal pour le dévorer.

Pendant la nuit, à défaut d’vourte à portée, on campait dans les bois en s’installant à la korake dans un « polog » que le major américain avait apporté avec luide Ghijigha. Le polog est une espèce de petite chambre carrée faite

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de grosses peaux de renne tannées avec le poil, et qu’on suspend par les quatre coins à l'intérieur des yourtes koakes, I a environ 2? mètres carrés sur 1,20 de hauteur, etest autant que possible imperméable à l'air, Chaque polog sert d'appartement distinct aux différentes familles qui habitent la même vourte, En allant se coucher, la famille emporte dans son polog une petite lampe, simple écuelle de bois remplie d'huile de phoque dans laquelle brûle une mèche de mousse. Cette lampe nonseulement donne de la lumière, mais elle procure au compartiment, hermétiquement défendu de l'air extérieur, une chaleur qui devient bientôt suffocante et qui, en outre, développe des exhalaisons intolérables pour des êtres civilisés.

Les lits des ruisseaux, dans ces régions, sont émaillés d'agates. Les indigènes s’en font d'excellentes pierres à briquet. Pour amadou ils prennent certains champignons du bouleau préalablement bouillis. Hs ont aussi du soufre, et tous en connaissent la valeur ; ils en portent toujours sur eux une petite provision dans une boite d'os ou de bois, où ils plongent leur amadou allumé afin d'obtenir instantanément une flamme pour faire prendre leur feu.

Pendant ces longs et fastidieux parcours, les occasions ne manquérent pas à notre explorateur d'étudier les Lraits caractéristiques de la race canine de ces régions, et il avoue que plus d'une fois les manœuvres de ces intelligents animaux Pont frappé non-seulement d’étonnement, mais d’admiration. Leurs caractères sont aussi divers que ceux de la race humaine, et fréquemment ils montrent infiniment plus d'intelligence etde finesse que leurs maitres.

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