‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 12 sur 38 · IS · texte numérisé non relu

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entourés d’une peuplade réputée guerrière el barbare, dont ils ignoraient complétement la langue et les mœurs. Ils savaient qu’il y avait eu autrefois un petit poste russe près des sources de l’Anadyr; mais ce poste existait-il encore ? Il leur était absolument impossible de le savoir. Ils avaient pour instructions de remonter la rivière jusqu’à sa source, et de là, si faire se pouvait, descendre à la mer d'Okhotsk pour y rejoindre l’autre groupe de l’expédition, dont M. Bush faisait partie. Mais dépourvus de tout moyen de transport, ils n’avaient d'autre alternative que d'attendre larrivée des Tehouetchis et de s'arranger de leur mieux avec ces nomades.

Une petite bande de ces derniers, conduite par un certain Okakrae, vint enfin visiter leur hutte. Ces demisauvages montrérent des dispositions amicales. Les Américains leur firent comprendre qu’ils désiraient remonter la rivière, et obtinrent du chef de leur amener des rennes et de les accompagner au retour de la visite qu’il allait faire à un campement indigène situé à une assez longue distance. C’est ainsi, en effet, que les choses se passèrent ; seulement quand Okakrae vint retrouver les vovageurs, il n’avait de moyen de transport que pour deux d’entre eux. Le chef tchouctchi ne connaissait pas mème de nom Anadyrsk; il laissa entendre toutefois qu’à dix jours de marche en amont de la rivière se trouvait un village appelé Wewoki, où résidait un prêtre, et à l'appui de son dire il exhiba un document en langue russe et un petit crucifix. MM. Macrae et Arnold se décidérent à l’accompagner, se promettant d'envoyer chercher leurs trois compagnons, aussitôt arrivés au village en question.

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Dès le début, ils avaient occupé un polog dans la tente d'Okakrae ; et comme leur hôle faisait largement brèche sur leurs vivres, ils s'étaient vus bientôt dans la nécessité d'adopter le genre de vie des indigènes. La viande de renne à moitié cuite et là soupe faite avec le contenu de l’estomac de l’animal durent remplacer leurs provisions de bouche épuisées. {ls arrivèrent ainsi au grand rendezvous des Tchouctchis, bien loin au sud et où résidait le grand chef de la tribu. Ils furent retenus là de longs jours durant lesquels nombre d'indigènes essayèrent de dissuader Okakrae de les conduire à Newoki.

Ne connaissant pas l’objet de l’expédition, et M. Macrae n'ayant aucun moyen de le leur expliquer, ces gens craignaient que les étrangers ne fussent des espions et ils avaient peur d’encourir le déplaisir des Russes en les conduisant. En exhibant de temps en temps leurs uniformes et les documents adressés aux fonctionnaires Russes, les explorateurs laissaient bien entrevoir aux Tchouctchis qu'ils avaient une mission importante, mais cela cependant ne réussissait pas toujours à les protéger de certaines vexations. En plusieurs occasions même, ils crurent qu'ils seraient obligés de faire usage de leurs armes, bien qu’une lutte n’eût pu manquer de leur être fatale ; toutefois, ils se virent dans la nécessité de payer d’audace.

Après avoir subi toute sorte de petites persécutions et d'innombrables délais, après avoir été obligés, cinquante jours durant, de se plier.au mode d'existence des Tchouctchis avec tous ses dégoûtants détails, ils finirent

enfin par atteindre, le soixante-quatrième jour de leur départ, le village après lequel ils aspiraient depuis si longtemps. On juge quelle fut leur joie d’y rencontrer nonseulement MM. Kennan et Dodd, mais leurs trois autres amis qu’ils avaient laissés dans ia hutte souterraine de l'embouchure de l’Anadvr.

‘L'un des membres du groupe dont faisaient parti MM. Kennan, Ford et Dodd, a publié dans le « Broadway » quelques épisodes de leurs aventures communes pendant leur trajet de l’Anadvr à Ghijigha. Ces pages pleines de verve humoristique et auxquelles on peut regretter que l'auteur se soit abstenu d’ajouter son nom, ne seront pas déplacées, ce nous semble, au milieu de notre récit. Ce sont elles qu’on va lire dans le chapitre suivant.

« La matince était claire et le froid intense sur la côte du golfe de Penjinsk. Bien qu’il fût près de dix heures, le soleil n’était pas encore levé ; mais l’unique étoile blanche de l'Est scintillait de plus en plus faiblement dans le jaune orangé de l'aube, et les montagnes neigeuses de Kamenoi profilaient à l’horizon leurs contours de plus en plus nets. Un profond silence régnait autour de notre yourte solitaire dressée dans les bois qui bordent le cours d'eau. À part les traîneaux chargés qui étaient groupés sous les arbres et les chiens roulés sur la neige comme autant de boules noires, personne n’eût imaginé que le gros tas de neige qu’on avait devant soi était une habitation humaine.

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« Cette habitation, yourte délabrée longtemps déserte et qu'un hiver sibérien enveloppait en ce moment, tout entière, d’un épais manteau de neige, était temporairement occupée par un groupe d'individus appartenant à l'expédition d'exploration de la Compagnie du télégraphe russo-américain, et qui cheminaient vers ‘établissement russe de Ghijigha, à travers les steppes immenses dont est bordée cette partie de la mer d’Okhotsk. Abandonnée depuis longtemps par ses constructeurs indigènes, la hutte n’était pas une résidence absolument attrayante, mais trois mois d'existence active eten plein air avaient singulièrement modifié nos opinions quant au plus ou moins de confort et d'élégance architecturale indispensables à une habitation. Nous acceptions volontiers pour maison, quel que fût son nom générique, tout ce qui répondait à l’idée primitive d’abri, quelque lacune que cet abri présentät d’ailleurs dans d’autres détails de moindre importance. Dans le fait, c'était moins le confort qui importait que le besoin de nous abstraire un moment de notre barbare existence quotidienne, pour nous replacer en imagination au milieu de ce monde civilisé que la maison rappelle.

« Aussitôt que l’astre du jour eut fini par secouer sa torpeur, les hurlements de nos chiens-loups nous tirérent de ce sommeil profond que connaissent seuls les hommes fatigués ; nous sortimes alors à tâtons du noir souterrain de la hutte pour présenter nos visages à l’air vif et piquant d’une des plus charmantes matinées d'hiver qui aient jamais étincelé sur la terre. Le spectacle qui frappa nos yeux était nettement sibérien dans tous ses détails : l’atmosphère merveilleusement cloire et transparente, l’épaisse brume grise suspendue immobile sur

le golfe, le steppe neigeux immense, s’allongeant de la lisière du bois aux montagnes de l'horizon, spectres blancs aux formes fantastiques; puis les chiens et les traineaux groupés à l'aventure parmi les arbres du premier plan ; tout cet ensemble composait un tableau qui n’a rien d’analogue en dehors de l’Asie nord-orientale.

« Quand le soleil montra entre les pics lointains de Kamenoi un petit segment de son disque d’or, le paysage se revêtit d’une beauté enchanteresse. Les rayons de lumière horizontale, colorés par quelque subtile influence atmosphérique, semblaient non pas seulement s’accrocher extérieurement aux objets qu’ils touchaient, mais bien les pénétrer jusqu'à leur centre de la brillante teinte rosée qui les enveloppait. Autour de l’yourte, les bouleaux fléchissant sous le poids du givre resplendissaient comme les cristaux de lustres géants. Non-seulement chaque branche, chaque ramille étincelaient de mille feux, mais la lumière rouge du soleil levant les avait comme imbibés toutes d’une nuance générale de quartz rose. Le bouleau qui surplombait l’yourte, était un inextricable réseau de lignes rosées qu'animaient de brillants scintillements de lumière prismatique, chaqué fois que la brise matinale venait agiter sa chevelure. On eût dit l’apothéose d’un arbre. Je songeai aux Parsis, adorateurs du feu, et je ne m’étonnai plus qu’ils eussent déifié le grand luminaire qui produit de si merveilleux effets.

« J'étais immobile en contemplation à la porte de la hutte quand une voix à côté de moi s’écria: « Le mirage! » Tournant alors la tête vers l’occcident, je vis la réalisation tangible des rêves fantastiques du fumeur d'opium. Le vicil enchanteur du Nord avait touché de sa baguette les montagnes lointaines, et d’un lac bleu perdu

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dans la distance s’élevaient les murailles et les dômes d'une cité merveilleuse, immense ville d'Orient, dont les contours tremblottaient indécis comme si on les eût mis à travers des couches d’air chaud. Au bord du lac, des masses de feuillage vert sombre surplombaient l’eau et se réfléchissaient dans son clair miroir, tandis qu’au-dessus les blanches coupoles se frangeaient d’or sous les premiers rayons du soleil levant.

«Jamais l'illusion de l’été dans l'hiver, de la vie dans la mort ne fut plus complète, plus palpable. Instinctivement on se retournait ct l’on regardait autour de soi pour bien s'assurer, par la vue des objets familiers, que tout cela n’était point un rêve. Mais dès qu’on reportait ses regards vers l’ouest, le splendide lac bleu et les lignes grandioses du mirage venaient confondre l'imagination par leur beauté surnaturelle, et les grands minarets des mosquées, les hautes tours des palais semblaient par leur mystérieuse solennité repousser l’idée d’un rêve, Qu’étaitce donc autre chose cependant qu’un songe des Mille et une Nuits, avec son cortége de visions séduisantes et vaines, renouvelant pour nous le supplice de Tantale, en nous montrant au milieu de nos steppes désolés du Nord les inimitables splendeurs des tropiques!

« Peu à peu la magique apparition s’affaiblit de tons, resplendit de nouveau, puis disparut enfin dans une masse confuse, et de ses ruines sortirent deux immenses colonnes de marbre rose qui graduellement et imperceptiblement soudèrent l’une à l’autre leurs chapiteaux fouillés et formèrent un gigantesque portique, vraie porte du ciel, sous laquelle on s'attendait presque à voir défiler le brillant cortége des lumineux habitants d’un monde merveilleux. Ce portique à son tour se resserra en un

Chateau fortaux massifs bastions, aux larges embrasures, aux hautes tours crénelées, aux angles saillants et renants, inexpugnable retraite dont les ombres et la perspective étaient aussi naturelles que la réalité elle-même. Qu'on se figure ce magnifique mirage saupoudré de couleur écarlate par les rayons du soleil levant, et l’on se formera peut-être quelque idée de l’un des plus beaux phénomènes de la nature septentrionale.

« Des nombreuses et étranges illusions d'optique dues à la réfraction, et qui sont si communes dans les régions du nord, aucune ne se peut comparer à celle-ci en beauté eten effet pittoresque.

« Tandis que j'étais encore en extase devant les dernières lueurs du mirage, ma poétique rêverie fut soudain interrompue par le bruit assourdissant d’un manche de couteau battant le rappel dans l’yourte, sur une marmite de métal, bruit bientôt suivi par la remarque de mon ami Ford, que l’homme assez dépourvu de sens musical pour ne pas se sentir l’âme émue aux accords de l'instrument en question, n’était pas digne de vivre, et risquait fort de n'avoir pas à déjeuner, insinuation délicate qui signifiait clairement que le couvert était mis. L'apostrophe produisit l'effet désiré. L’esthétique s’envola pour faire place aux instincts matériels, et je m’empressai d'aller n’asseoir au buffet mon assiette d’étain à la main.

« Au déjeuner succéda la prosaïque besogne quotidienne d’atteler les chiens, de charger les traîneaux, et, au milieu de la confusion générale, de se préparer pour le départ. Les chiens poussaient des aboiements d’impatience et tiraient sur leurs entraves. Des cris et des questions de toute sorte en russe et en anglais joints à des

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LA SIBÉRIE ORIENTALE. ol

jurons en korak inintelligible, mais sur lesquels il n'y avait pas à se méprendre, éveillaient les échos dans le silence des bois, et troublaient le sommeil léthargique des dryades sibériennes, Les notes graves et sonores du russe se mélaient aux sifilements de l’anglais et aux accents cutturaux du korak. Comme le remarquait Ford, on se fût cru dans une Babel. Notre [rlandais Tom, persuadé que pour être compris des indigènes il lui suffisait de parler comme un Chinois ivre de la Californie, se mit à crier d’une voix de stentor:

« Eh! John, toi pas savoir où être les hottes de moi ? »

«À quoi l’indigène répondit avec une imperturbable gravité :

« Comment vous portez-vous, Goddam ? Pas savoir. »

« Ce qui formait tout le fond de langage européen qu’il possédât, mais qui n'éclairait en aucune façon notre pauvre Tom sur ie sort de ses bottes. Tom toutefois ne se déconcerta pas pour si peu; il renouvela plus énergiquement sa question, en y mêlant un peu plus de chinois et un peu moins d'anglais et de russe. L’indigène n'en fut pas plus démonté, mais, en tacticien habile, il déelina la responsabilité des bottes en se retranchant dans sa propre langue, Tom évidemment méditait l'introduction dans sa nouvelle interpellation de plusieurs mots chinois explicatifs destinés à ouvrir l'intelligence obtuse du Korak, quand Ford,qui prenait un malin plaisir au colloque, crut devoir l’avertir que l'indigène ne comprenait pas un mot de ce qu'il lui disait.

« Qui diable aurait pensé, murmura alors le pauvre «Tom déconfit, et tout en cherchant ses bottes, qui diable «aurait pensé que cet animal-là n’entendait pas sa propre « langue ? »

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« Tom partait de ce principe, que tous les peuples chrétiens devaient parler le même langage; or les Koaks et les Chinois étant les uns et les autres des païens, la conclusion était toute simple. Les prémisses de lIrlandais étaient fausses peut-être, mais sa logique était du moins irréfutable.

« Nos énergiques Cosaques finirent peu à peu par faire sortir l’ordre de la confusion, et un à un les traîneaux se mirent en marche, traçant à travers le steppe une longue ligne sinueuse.

« J'étudiais attentivement depuis plusieurs semaines l'art ou la science, comme on voudra l'entendre, de conduire un attelage de chiens, avec la noble ambition de me signaler dans l'avenir parmi les indigènes en qualité de « kiour. » L'expérience n'avait appris que ces Koaks illettrés estimaient un homme non pas tant aux connaissances qu'il avait et qu'eux-mêmes n'avaient pas, qu'à ce qu’il savait des choses qu'eux-mêmes possédaient à fond, Je voulais faire comprendre à leur épais intellect que le savoir de la civilisation était universel dans ses applications, et que l’homme blanc, malgré son infériorilé au point de vue de la couleur, pouvait, par le seul effort de sa volonté, conduire un attelage de chiens mieux qu'eux-mêunes, tout Koraks qu'ils étaient, nele pouvaie:it faire avec la supériorité que leur donnaient des siècles de pratique ; qu’en fait l’homme blanc pouvait au besoin « émettre sur l’art en question des principes tirés des « profondeurs de ses connaissances innées. »

« J’assure cependant que je n’étais pas parfaitement converti àmes propres idées. Je ne dédaignai donc pas de profiter des résultats de l'expérience indigène, autant que

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sur la nature du Vrai et du Beau dans l'art de conduire les chiens. J'avais étudié tous les mouvements de mon conducteur korak, j'avais appris théoriquement la manière d'allonger le bâton pointu entre les coursiers pour agir comme bridon, j'avais logé dans ma mémoire et prononcé assidüment les monosvilabes gutturaux qui, en langue ‘anine, signifient « droite » et « gauche », et une foule d'autres mots qui ne voulaient pas dire cela, mais que

Chiens Sibériens.

j'avais entendu adresser aux chiens; et sùr de moimème, je croyais dans ma présomption que j'allais pouvoir conduire aussi bien qu’un Korak, sinon mieux.

Ce même jour donc, comme la route était bonne et le temps propice, je me déeidai à mettre à l'épreuve de la pratique mes idées, originales aussi bien qu'acquises. En conséquence, j'ordonnai à mon conducteur korak de me céder sa place et de me remettre l’insigne de ses fonctions. Je remarquai sur les lèvres du drôle, au moment où il me

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présentait le bâton pointu, une sorte de sourire sardonique contenu qui dénotait une très-faible estime pour mes talents -de conducteur de chiens. Mais je traitai ce sourire comme le Savoir doit toujours traiter les ricanements moqueurs de l’Ignorance, c’est-à-dire avec un silencieux mépris, et prenant solidement ma position sur le siége, je criai à mes chiens:

« Nou! Pachol! »

« Ma voix ne produisit pas du tout l'effet prodigieux sur lequel j'avais compté. Le chien de tête, un affreux chien, le Nestor de la bande, regarda négligemment par-dessus son épaule, et très-visiblement ralentit le pas. Ge dédain ostensible et soudain de mon autorité, de la part des chiens, fit plus que tous les ricanements des Koraks pour ébranler ma confiance en mon habileté. Mais je n’avais pas encore épuisé mes ressources. Je lançai à la tête des impertinentes bêtes monosyllabes, dissyllabes, polysyllabes; je criai à pleins poumons: « Atch! te chelma! « proclataya takaya! smatri ya tibi dam! » Mais tout cela en vain ; les chiens évidemment étaient insensibles aux feux d'artifice de cette rhétorique, et manifestaient leur indifférence par une allure plus lente encore.

« Comme je déversais sur eux mon dernier déluge de paroles encourageantes, Dodd, qui comprenait le langage dont je me servais d’une façon si désespérée, s’approcha doucement et me dit :

« Savez-vous bien que pour un débutant vous jurez « d’une assez jolie façon ? »

« La terre se fût entr’ouverte sous mes pieds que je n'aurais pas été moins étonné. »

« Gomment ? je jure? Vous n'allez pas prétendre, j'i- « magine, que je viens de jurer ?

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« — Je prétends et je soutiens que vous venez de jurer « comme un forban, »

« Mon bâton pointu me tomba des mains. Étaient-ce done là les beaux principes de l’art du conducteur de chiens que j'avais puisés dans les profondeurs de la conviction morale de mon savoir et de mon aptitude d'homme civilisé ?

« Comment, malheureux! m'écriai.je, n'est-ce pas « vous-même qui m'avez appris ces mots là?

« — Certainement, c'est moi, répondit l’effronté co- « quin, mais vous ne m'avez pas demandé ce qu'ils si- Cgnifiaient, Vous m'avez simplement dit de vous les « prononcer correctement, c'est ce que jai fait, J'ai cru «que vous faisiez de la philologie comparée, que vous « poursuiviez votre idée de prouver l'unité de la race «humaine par l'identité des jurons ou par des rappro- «chements de choses profanes tendant à démontrer que «les chercheurs d’or indiens descendaient légitimement « des Chinois. Vous savez bien que vous avez toujours un « las de systèmes comme cela dans Ja tête.

«—Dodd, » remarquai-je d’un ton solennel au moyen duquel je voulais éveiller quelque repentir dans son äme endurcie, « Dodd, j'ai été entrainé sans le savoir à «commettre un péché, et comme pécher un peu plus un «peu moins nechangera pas grand’chose à ma faute, j'ai «grande envie de vous faire « sentir » jusqu'où peut «aller l'instruction profane que j’ai reçue de vous. »

« Dodd se mit à rire et poursuivit son chemin.

« Ce petit détail tempéra considérablement mon enthousiasme, et me rendit trés-prudent dans l'emploi de mon bagage de mots étrangers. Je redoutais la présence d'imprécations horribles dans les phrases les plus com:

munes à l’usage des chiens, et je soupçonnais des monstruosités même dans les monosyllabes « khta » et « houff », qu'on m'avait donnés pour « droite » et « gauche ».

«Les chiens, prompts à profiter de toute trève de la part de leur conducteur, s'encourageaient maintenant de mou silence et montraient un irrésistible penchant à s'arrêter et à se reposer — contradiction directe à toute discipline et qu’ils n'auraient point osé'se permettre avec un conducteur expérimenté, — Résolu à revendiquer mon autorilé par l'emploi des moyens violents, je dardai mon bâton pointu sur la bête de tête, comme j'eusse fait d’un harpon, me promettant de le ramasser au passage. Le chien toutefois esquiva très-habilement le coup, et le bâton alla rouler à dix pieds de la route. Au mème moment, trois ou quatre rennes sauvages apparurent au détour d'une petite éminence située à 35 ou 400 mètres de là, et traversèrent le steppe au galop dans la direction d’un ravin profond au bas duquel coulait un bras de la rivière Mukina. Les chiens, fidèles à leur instinct de race, s’élancèrent à leur poursuite avec des aboiements furieux. Je fis un effort désespéré pour ressaisir mon bâton, mais je le manquai, et nous partimes en droite ligne vers le ravin, dans une course folle qui, à chaque instant, menaçait le Lraineau de dislocation imméaiate.

« Avec plus de discernement que je ne lui en supposais, le Korak s'était laissé rouler du véhicule quelques secondes auparavant, et un regard jeté en arrière me le montra se démenant des jambes et des bras sur la neige dans mon sillage. Avec la mort en face de moi, je n'avais pas le temps de plaindre sa mésaventure. Toutes mes forces étaient employées à ralentir de mon mieux l’effrayante rapidité de mon attelage. Dépourvu de mon bâton

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LA SIBÉME ORIENTALE. 97

pointu, mon cas était parfaitement désespéré, et au bout d'un instant nous fûmes surle bord du ravin. Je fermai les yeux, je me cramponnai au traineau et me préparai au plongeon. À moitié chemin de la descente, la pente devint iout à coup plus roide, et le chien de tête se jetant de côté imprima au traineau un soubresaut qui me fit voltiver en l’air comme une balle et retomber au fond du ravin sur une couche de neige, heureusement moelleuse. La chute dut être au moins de vingt-cinq à trente pieds, : car je fus enterré debout, la tête la première, mes jambes seules ressortant et faisant des signaux de détresse. Embarrassé que j'étais dans mes épaisses fourrures, j’eus mille peines à me tirer de là. La première chose que j’aperçus en sortant de mon trou, ce fut la face ronde de mon ex-conducteur qui du haut du ravin me contemplait d’un œil curieux.

« Ooma, cria-t-il.

« — Eh bien, répliquai-je, nyett dobra kiour (pas bon « conducteur), hein ?

«— Nyett sofsem dobra, » répliqua-t-il mélancoli- « quement.

«Le traineau gisait non loin de moi, empêtré dans les broussailles, et les chiens hurlaient en chœur, furieux de se voir arrêtés à moitié chemin d’une si belle course.

« Celte expérience m'avait si complétement édifié, que, peu tenté pour le moment de recommencer, je laissai le Korak reprendre tranquillement son siége. La logique des circonstances me convainquit pleinement que l’art de conduire un attelage de chiens demandait des études plus profondes que celles auxquelles je n'étais livré jusque-là, et je résolus d'en reprendre les principes élé-

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mentaires sous la direction de professeurs koraks, avant d'essayer de mettre là-dessus mes propres idées en pratique. |

« Une foishors du ravin, j’aperçus à 1 mille de distance le reste de mes compagnons qui s’avançaient rapidement vers le village korak de Koeil.

«J'ai peut-être à m'excuser d'employer le mot « vil- « lage » pour désigner la colonie korak de Koeil. Ma raison pour le faire, c’est que, comme cette agglomération de huttes n’a rien d’analogue au monde, ce doit être un village. Tout d'abord le voyageur se croit en présence d’une collection de sabliers gigantesques grossièrement construits en bois, et qui, à une époque éloignée, auraient pris une expansion latérale sous l'effort d’une pression d’en haut, opération qui les avait réduits à l’état de dévastation misérable où on les voit. Il les examine avec une curiosité d’antiquaire, comme des débris d’un âge inconnu et d'un peuple qui a cessé d’exister ; quant à l’idée qu'ils soient, dans leur état actuel, des habitations recélant des hôtes humains, elle ne lui vient mème pas

« Comme nous approchions de ces indescriptibles constructions, au milieu des clameurs bruyantes de notre ineute, Tom, qui ne savait jamais réprimer ses impressions, se dressa sur son traineau demandant si réellement ce qu’il avait devant les yeux était une maison. Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, il s'enquit tout naturellement de la porte à son indigène. On lui montra alors une perche lisse, noire et graisseuse, plantée obliquement dans le sol et allant rejoindre le bord supérieur du sablier délabré, sans rien pour poser les mains ou les pieds. Embarrassé de savoir quelle relation il pouvait avoir entre une perche et une porte, Tom grattait vaine-

, avant en pra-

ment son bonnet de fourrure et hésitait à se prononcer, quand son guide avec une adresse que peut seule donner une longue et laborieuse pratique, grimpa à là perche et arrivé en haut se mit à lui rire au nez, avec accompagnementdemots inintelligibles, tel que «stchagi khatchetkin

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n. Sur « Qu'est-ce qu’il baragouine done, monsieur? demanda ut na- Tom.

nontra « — Il vous dit de monter.

» obli- « — Et, sauf votre respect, monsieur, comment diable érieur «veut-il que je monte ?

ou les «— Ne savez-vous donc pas grimper? suggéra Ford. avait y «— Grimper ? s'écria Tom, avec un inexprimable dévaine- « dain, Croyez-vous donc, monsieur, que je vais me dé-

« mancher à grimper à un mât de cocagne pour entrer « dans une maison de nègre ?

« — Mais il n'y a pas d’autre moyen, PARER Ford : on « passe par le toit, vous le voyez bien.

« Tom reconnut le fait, et tout en on il CON mença l'escalade. Haletant et les mains salies, il n’arriva au sommet que pour voir son guide disparaitre par un trou rond, d’où sortait un épais nuage de fumée noire. Alors, se tournant vers nous d’un air comique :

« Que je perde ma part de paradis, s'écria-t-il, si le ; « sale macaque n’est pas descendu par la cheminée !

« — Eh bien, qu'est-ce que cela fait ? lui cria Ford,

« suivez-le. »

« Tom regarda le trou non sans une certaine hésitation, puis interrogea du regard ses camarades. Mis au défi par leurs rires moqueurs, il se décida à s’approcher du bord, plongea avec précaution les regards dans l'intérieur et tendit l'oreille.

« Des profondeurs de l’antre sortit le « ah-ha-yah, ahha-yah » d’une mère korake apaisant les pleurs de sou marmot. Tom était manifestement intimidé par les bruits mystérieux et les épaisses ténèbres qu’il avait au-dessous de lui. Il entrevoyait dans son imagination une scène d'enfer préparée à l'intention de sa personne, et d'avance il se voyait rôti. Aussi, revenant sur le bord extérieur de à l’yourte avec un vigoureux accès de toux, résultat autant de son émotion que de la fumée, il s'écria en se tournant de notre côté :

« Ces enragés Koraks, après m'avoir fait ramoner « leur cheminée, seraient gens à faire griller vit le ra- « moneur ! »

« L'immense éclat de rire qui accueillit la réflexion de

entrer | ‘ et 6 , * lom parut le rassurer en partie, mais il persista à refu-

ser de descendre, et je fus forcé de lui donner moi-même l'exemple. Je me laissai glisser dans l’intérieur le long de la perche graisseuse. Quand je parvins à tenir ouverts mes yeux aveuglés de fumée, je me vis salué par un chœur nazillard de « zda-ro-0-0-vas » proférés par une demi-douzaine de vieilles femmes à la peau huileuse, occupées à coudre des vêtements de fourrures, et assises en cercle, les jambes croisées, sur la plate-forme de l’âtre.

« L'intérieur d’une vourte korake offre un aspect aussi étrange que peu séduisant à celui qu’une longue pratique n'a pas habitué à sa malpropreté, à sa fumée et à son atmosphère glacée. Elle ne reçoit de jour — etDieu sait quel jour horrible ! — que par le trou rond ménagé au plafond à une vingtaine de pieds du sol, qui sert à la fois de fenêtre, de porte et de cheminée, et auquel on arrive par une espèce de mât planté perpendiculairement au centre. Les poutres, les chevrons et les parements qui composen: l’yourte sont entièrement noircis par l'effet de la fumée qui les enveloppe presque constamment. Une plate-forme de bois, haute d’un pied environ, part de la muraille de trois côtés sur une largeur de six pieds, laissant un endroit découvert de huit ou dix pieds de diamètre au centre pour le feu, et un énorme chaudron de cuivre plein de neige fondante. Sur la plateforme sont fixées des tentes carrées de peau appelées « pologs, » qui servent de chambres à coucher aux habitants et de refuges contre la fumée, laquelle est parfois intolérable, Ces pologs sont chauffées et éclairées par une mèche de mousse séchée flottant dans une marmite de graisse de phoque. Un petit cercle de pierres sur le sol,

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au centre de l’yourte, forme l’âtre ; au-dessus mijate ordinairement une marmite de poisson ou de viande de renne qui, avec de | « youkala », du lard de phoque et de l’huile rance, forme le menu des repas. Tout ce qu'on touche porte l’indélébile cachet de l’origine korake : la graisse et la saleté.

« L’yourte de notre ami korak Tchikhine où notre compagnie s'était arrêtée pour prendre le thé, présentait à notre arrivée un aspect particulièrement répugnant. Sur l’un des côtés du feu dégelait un énorme morceau de viande de phoque, tandis que trois femmes, les bras nus et rougis de sang jusqu’à l'épaule, étaient occupées à découper un morceau de même nature. À côté de la plateforme reposait une chienne entourée d’une nichée de petits chiens, dont les cris plaintifs se mêlaient harmonieusement aux braillements de deux affreux marmots et aux horribles et gutturales complaintes de nourrice d'une vieille sorcière enfermée dans un des pologs.

« Tandis que je délibérais si j'allais rester ou non, Ford se laissa glisser le long de la perche, tombant comme un aérolithe sur la tête d’un malheureux Korak placé juste au pied, et réduisant la personne du pauvre diable à l’état de point d'interrogation. Cette façon de s’introduire chez les gens parut peu du goût de l’indigène qui, de temps à autre, jetait à notre ami des regards inquiets où se peignait l’étonnement que lui causait la vue de ce projectile animé de nouvelle espèce. Après quelqueséchanges de paroles, nous nous décidâmes à accepter temporairement l’hospitalité korak, si peu que paraissaient promettre l’intérieur et les arrangements domestiques de l'habitation.

:« Au bout de fort peu de temps, Tchikhine nous servit,

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Du non, comme cé juste le à l’éroduire qui, de iiets où

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sur le fond d’un vieux baril provenant d’un navire baleinier, un lunch de pommes de pin et de poisson cru, ce qui, à ses yeux, était l’ambroisie capable d'aller le mieux à nos célestes personnes. Il nous offrit incidemment de nous faire une étuvée de lard avec accompagnement d'huile de poisson, mais il nous nomma ce plat national avec un air embarrassé qui faisait honneur à la fois à son esprit et à son cœur. Ce n’est pas au moins que je prétende qu’une étuvée de lard et d’huile de poisson ait rien qui puisse déplaire à un estomac civilisé; mais un tel sybaritisme, s’il est fréquent, risque de procurer des inconvénients, dont ne s’accomimode guère la vie d'expédition. Tout en appréciant donc à sa valeur l'offre de l’indigène cuivré, je crus devoir, au nom de mes compagnons, y opposer un refus courtois.

« Avec une rare prévenance et une entente de nos besoins vraiment surprenante chez un sauvage, Tchikhine nous apporta un « journal », ce grand agent de civilisation, pour remplir les intermèdes du repas. Nous eûmes donc la satisfaction, en savourant nos pommes de pin, de lire des nouvelles du monde civilisé, vieilles d’un an. Le journal était un exemplaire déchiré de l’{llustrated London News qui d’une manière inexpliquée, avait trouvé le moyen d'arriver du grand centre commercial du monde dans cette vourte korake solitaire et lointaine au milieu d’un désert sibérien. La bienheureuse feuille tirait de son long voyage et de l’étrangeté de sa situation un intérêt auquel, intrinsèquement, elle n’avait aucun droit. Jamais toutefois journal ne nous parut plus intéressant, articles de fond mieux écrits ni mieux pensés. Il n’y avait pas jusqu’à la chronique de la cour qui, lue en pleine barbarie korake, n’éveillät en nous mille pensées étranges sur

l’inégale répartition ici-bas de la richesse, de la puissance et de la gloire. Lisez donc, par exemple, comme je l'ai fait dans la « chronique de la cour », que. M. la reine d'Angleterre avait assisté tel dimanche au service divin; puis, levant la tête, que vos regards rencontrent tout à coup, à travers l'atmosphère sombre et fumeuse de l’yourte, le personnage enmitouflé de Tchikhine accrochant au cou de son chien, comme ex-voto à l'esprit du mal, une tresse de mousse sèche ! Le contraste n'est-il

Le korak Tchikhine.

pas saisissant? et ne vous monte-t-il pas instantanément au cerveau de ces « pensées que les mots ne peuvent rendre »? C’est justement là ce qui donne tant de piquant à un journal lu sur un coin de terre lointaine et sauvage. Les détails qu’il enregistre et cette atmosshère même d'activité et de vie à toute bride qui semble transpirer à travers ses lignes, sont si complétement en désaccord avec l'isolement sauvage de la barbarie, qu’on les dirait venir d'an autre monde et d’un peuple étrange.

« Après avoir lu l'Ilustrated London News jusqu’à la

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dernière annonce, et avoir fait amplement honneur au festin du Lucullus Tchikhine, nous souhaitâmes le « tahum » à toutes les vieilles femmes et reprimes notre chemin par la cheminée. Les larmes coulaient abondamment des yeux de Ford au moment de cette séparation ; mais on se fût lourdement trompé en les attribuant à un accès de sensibilité de sa part, la fumée seule en était la cause.

« Le brillant mirage de la matinée était le précurseur d'un orage. L'approche s’en faisait assez sentir quand nous réapparûmes à l’air libre. Un épais et sombre nuage s’étendait sur le golfe, et la neige chassée par des rafales

‘de plus en plus fréquentes sillonnait l’air du côté du

steppe. Désireux d'atteindre notre étape avant la nuit, et ne soupçonnant pas de difficulté à cela, je donnai l'ordre du départ sans m'inquiéter des objections sourdes des Koraks peu soucieux de se mettre en marche par une « pourga » du nord-est. La pourga est une tempête particulière aux régions sibériennes et l’un des plus grands obstacles à un voyage d'hiver à travers les solitudes äe neige, dites « toundras », qui composent la plus grande partie de cette terre désolée, Comme le « norther » des latitudes méridionales, elle vient souvent sans le moindre avertissement, et passe par toutes les phases d’une fureur qui dure parfois plus d’urie semaine. Cette tempête n'est pas nécessairement accompagnée de nuages ou de chute de neige, mais elle se distingue spécialement par les immenses trombes de neige que le vent arrache aux déserts du steppe, et qu’il transporte au loin en nuages épais et suffoquants qui vous empêchent de voir à quatre pas.

« Pour qui n’a jamais vu ce phénomène, il semblerait

impossible qu'un être humain pût survivre à un pareil déchainement de la nature, alors que l'atmosphère est littéralement bourrée de particules de neige, que cinq secondes d'exposition de la figure à l'air vous murent pour ainsi dire les veux et les narines, et que la force du vent vous empèche de vous tenir debout. Voyager par un temps pareil, il n'y faut naturellement pas songer, et le malheureux surpris dans les steppes par une de ces tempêtes n’a qu’à s'ensevelir sous ses fourrures derrière son traineau pour ättendre là, sans abri et sans feu, pendant des jours et des nuits, que le vent ait faibli, Si avant cette heure de délivrance les chiens et les vivres lui manquent, que Dieu lui vienne en aide, car ses ‘efforts à lui-mème sont à peu près en pure perle : l’impitoyable rafale emporte ses cris, et, épuisé de froid et de lassitude, il s’affaise enseveli sous la neige, dont le blanc linceul ne tarde pas à marquer par un petit monticule le lieu de son dernier repos.

« Nous n’étions pas à plus de 10 verstes (10 kilomètres et demi) de Koeil quand l'obscurité et la tempête vinrent ensemble nous envelopper. Le nuage noir qui, pendant une heure, s'était balancé au-dessus du golfe, s’étendit rapidement à l'ouest et fondit dans un sombre crèpe de vapeurs les dernières lueurs du crépuscule arctique. Le vent, tout chargé des rauques mugissements apportés des banquises et des champs de glaces du nord, se précipita sur le steppe en tourbillons de neige, qui s'avançaient comme de grands fantômes à travers l’ouscurité audevant du corps plus dense de l'orage approchant. À peine avions-nous eu le temps de donner l'ordre de réunir tous les tr'aineaux que la tempête fondit sur nous, et bientôt tous les bruits se perdirent dans les rugisse-

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« Nous ne pouvions même plus voir nos attelages de chiens, et dans la courte pause que nous fimes un peu après pour nous compter et nous assurer que nous étions tous ensemble, quatre traineaux seulement sur treize lirent leur apparition. Cinq minutes, dix minutes s’écoulèrent et nous ne voyions rien encore de nos camarades manquant! à l'appel. Nous poussämes des cris, nous tirâmes des coups de pistolet, nous dépêchàmes des hommes dans diverses directions, aussi loin qu'ils osaient aller, mais c'était comme si nous eussions voulu nous faire entendre sous la chute du Niagara.

« Les efforts de l’homme, et son existence même, semblaient s’effacer, insignifiants atomes, devant la majesté de la nature en courroux. Réfugiés derrière nos traineaux, la face couverte, et tâchant de saisir, à travers la neige, quelques bouffées d’air respirable, nous attendimes, avec bien peu d’espoir, que les traineaux manquants vinssent nous rejoindre. Soudain un cri à moitié étouffé, un cri désespéré, partit non loin de nous du milieu de l’obscurité, et au moment où nous venions de lui répondre en chœur, les profils sombres et indécis de trois autres traineaux passèrent devant nous. Ce renfort porta notre nombre à sept; et comme il semblait superflu d'attendre plus longtemps les autres, qui étaient évidemment perdus, à regret nous nous remimes en route, non sans avoir pris la précaution d’attacher nos traineaux les uns aux autres avec des longes de peaux de phoque, pour empêcher une seconde séparation. L’obscurité rendait impossible l'emploi de nos boussoles de poche; mais lors même que nous aurions pu déterminer notre véritable route, cela nous eût peu servi,

puisque le vent nous empêchait de suivre d'autre direction que la sienne.

« Cinq heures environ après l'obscurité venue, nous l'aversâmes des bouquets épars de broussailles, qui indiquaient le voisinage d’une rivière. Bientôt les ténèbres parurent devenir de plus en plus épaisses, et une ceinture de bois se montra à travers les drus flocons de la neige, à quelques pas seulement devant nous, C'était ce bois que nous cherchions. Personne de nous ne savait où nous nous trouvions, géographiquement parlant; mais cela importait peu maintenant que nous avions sous la main des arbres pour rompre la force du vent glacial qui nous martyrisait et pour permettre un peu de répit à nos poumons épuisés, Choisissant donc un site abrité et un sol élevé, nous creusàmes une profonde excavation dans la neige, exercice qui réchauffa un peu nos membres endoloris. Cela fait, nous répandimes sur l'aire de notre demeure souterraine des brindilles d’aune et de sapin ; nous construisimes un foyer dans un coin et notre bivouac fut complet. :

« Quand la flamme vint illuminer les personnages encroûtés de neige groupés autour du feu, nous regardämes avec anxiété autour de nous pour voir quel était le nombre des absents. Trois individus manquaient. Une tristesse subite se peignit sur tous les visages à cette découverte; nous pensions à nos malheureux camarades perdus dans le steppe nu, luttant pour leur vie dans les ténèbres contre le froid, un vent furieux et une neige aveuglante.

« Pès que nous eùmes réchauffé nos doigts roidis et longtemps rebelles à la résurrection, nous commençämes les préparatifs du souper. Lewis déballa les bouilloires

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du traineau le plus proche; Savenski fut détaché à la recherche de la glace pour nous procurer de l'eau, tandis que l’adroit diplomate Tom, sous prétexte d'aller prendre le sac au pain, trouva le moyen de faire aux victuailles une brèche anticipée. Le vent poussait toujours ses hurlements sinistres dans les hautes branches des arbres et la neige se tamisait en fines particules sur les fourrures du cercle groupé autour de l’âtre; mais sous la douce influence de la lumière du feu et d’une quantité illimitée de thé, qui ne tarda pas à être préparé, les visages se déridèrent et la tristesse fit place à la gaieté, aux piquantes saillies, aux fines remarques, au franc

rire.

« Vous parlez des dures fatigues et des dures privations « du métier d’explorateur!, dit Ford, en exerçant ses dents «sur un morceau de biscuit sec; vous conviendrez, j'es- « père. qu’en fait de choses dures, voilà une croûte qui «ue !: cède à quoi que ce soit au monde. »

« Une masse de neige qui, en ce moment, tomba du plafond dans le cou de l’orateur parut refroidir un peu le sentiment de calme résignation avec lequel il semblait disposé à envisager notre aventure. Après s'être un peu secoué les épaules, Ford reprit son thème interrompu :

« Ah! dit-il, si nous n'avions rien eu à manger, com- « bien cela eût été plus dur encore! mois, après tout, « l'épreuve est facile à supporter.

« — Et puis voyez, monsieur, hasarda Tom, c’est une «vraie chance que de traverser des épreuves de ce genre; «au moins, quand on revient au pays, on peut toujours «se faire des rentes en publiant un livre. »

« Le magnifique projet littéraire et financier de Tom de « se faire des rentes en publiant un livre » basé sur le

récit de ses épreuves de voyageur souleva un rire général, et je fus ravi de voir que la tempête, au lieu d’abattre l’ardeur de nos hommes, n'avait fait que leur fournir un sujet de gaie conversation.

« La nuit était déjà fort avancée ; nous fumämes une dernière pipe et nous nous préparàmes à « nous mettre au lit». Je ne voudrais pas qu’on crût que les préliminaires du coucher nous coûtèrent beaucoup de travail. Chacun endossa une fourrure un peu plus lourde, unc « kuchlanka » ou chemise de nuit, fourra sa personne, les pieds les premiers, dans un large sac de peau de renne, s’y ensevelit du même coup la tête et... s’endormit. |

« Je restai, moi, longtemps éveillé, écoutant les mugissements sourds du vent dans les arbres et pensant à ce qu'auraient dit nos amis du monde civilisé s’ils avaient pu nous apercevoir dans notre bivouac solitaire et perdu dans les neiges, et qu’ils eussent appris que ce petit tas de fourmis immobile dans un coin, et déjà à moitié recouvert d’une couche blanche, représentait un fils, un frère.

« Dans le courant de la nuit je m'éveillai à Gemi, étouffé et en pleine transpiration; mais en essayant de me soulever sur un coude, je me fis tomber sur le visage et dans la nuque une telle avalanche de neige, que, de deux maux choisissant le moindre, je pris le parti de me coucher et de transpirer de plus belle. Naturellement je supposai que la chaleur inusitée que j’éprouvais provenait de la couche de neige qui devait me recouvrir; mais ic ne croyais certes pas que cette couche fût si épaisse que je la trouvai le matin en essayant de sortir de l’espèce de sépulcre au fond duquel j'étais enseveli vivant,

On n’apercevait ni un homme ni un chien, à peine si l’ou distinguait un traineau ; deux ou trois petites élévations indiquaient seules la position de mes compagnons enterrés, La neige, pendant la nuit, avait pénétré dans notre trou et l'avait presque comblé. Toutefois, la chaleur de l’haleine des dormeurs avait entretenu une petite ouverture auprès de la tête de chacun, et aucun d’eux, je présume, n'avait éprouvé d'autre malaise qu une sensation un peu désagréable d’excès de chaleur. J'appelai mon monde à haute voix, et après deux ou trois secousses locales de « tremblement de neige », je vis sortir d’une éminence la tête de Lewis, portant la plus curieuse expression d’étonnement imaginable devant cette disparilion magique des hommes, des chiens et des traineaux. Un soulèvement de la croûte de neige se manifesta bien- (dt toutefois et tous nos enterrés reparurent un à un.

« Le jour se levait triste et morne ; la tempête ne paraissait pas près de se calmer. Supposant que la rivière près de laquelle nous étions campés était le Paren, nous nous décidämes à la remonter pour aller à la recherche d’une vieille vourte korake abanäonnée dont nous avions entendu parler et qui avait probablement dû servir de point de ralliement à nos camarades perdus. Nos traineaux rechargés et nos chiens déterrés par nos soins, uous remontèämes lentement la rivière au milieu des arbres, nous faisant frayer la route par deux hommes chaussés de souliers à neige.

« L'épaisseur et le peu de résistance de la couche neiveuse eut bientôt épuisé bêtes et gens, et vers midi nous fûmes obligés de bivouaquer de nouveau sans avoir plus

trouvé trace de l’vourte que de nos compagnons manquants. Nous commencions à nous inquiéter sérieuse-

ment de céux-ci, sachant qu’ils n'avaient d’autres vivres

({ qu’un peu de lard de phoque rance, qu'ils portaient pour Ë leurs chiens, et songeant que, par une pareille tempête, il était très-problématique qu’ils pussent nous retrouver ri ou atteindre un campement indigène quelconque. le « Le lard de phoque, je le savais par expérience, pou- ; p vait bien empècher de mourir de faim; mais il n’est pas le d’optimiste, même de la force de notre ami Ford, qui d w'eût déclaré décidément désagréable un genre d’é- $ preuve consistant à vivre huit ou dix jours durant de d

graisse crue et puante. De notre bivouac de midi nous partimes tous hissés sur des chaussures à neige et munis d'un jour de provisions de bouche, pour chercher le long de la rivière les traces des traineaux absents, bien décidés d’ailleurs à ne pas laisser un pouce de sol inexploré, depuis nos campements jusqu'aux montagnes que nous avions au nord et dans lesquelles la rivière prenait sa source, Toutefois les innombrables canaux ou « protoks » qui divisent la rivière et le manque de solidité de la neige, dans laquelle, même avec nos aaussures spéciales, nous enfoncions jusqu'aux genoux, nous rendaieni notre tâche extrèmement fatigante, et le soir je repris, rompu et découragé, le chemin du bivouac.

« Comme je commençais à apercevoir la fumée de notre feu, une joyeuse explosion de cris vint saluer une découverte. On avait trouvé des traces fraiches de traineaux à trois cents pas seulement de l'ile sur laquelle nous étions, mais sur un autre « protok ». Faisant aussitôt relever nos chiens fatigués, nous nous remimes en campagne avec un redoublement d’ardeur, et, à l’entrée de la nuit, nous fümes récompensés par la vue d’une yourte basse, couverte de terre, et du sommet de la-

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quelle montait une colonne de fumée. Deux traineaux étaient devant la porte. |

« Nos camarades nouvellement retrouvés ne savaient rien des quatre traineaux qui manquaient encore. Ils les avaient perdus de vue depuis la tempête de la nuit précédente, quand tout le convoi avait été rompu. Le lendemain, de bonne heure, j’envoyai deux traineaux descendre la rivière, avec ordre de faire des recherches sur le bord du steppe, mais ils revinrent sans avoir rien découvert, Ge ne fut que fort tard, le surlendemain, que nos derniers compagnons nous arrivèrentexténués, mourant de faim, et étant restés perdus pendant trois jours Sans avoir rien mangé, »

Revenons à la relation de M. Bush.

La tâche des explorateurs américains était enfin à son terme; toute l'étendue de pays située entre le fleuve Amour et le détroit de Behring avait été traversée et la direction de la ligne télégraphique désormais fixée.

« Pendant les quinze jours qui suivirent l’arrivée de nos amis, écrit M. Bush, nous nous livrämes à tous les plaisirs que pouvait procurer la ville de Ghijigha. Les promenades en traineaux, les excursions en souliers à neige remplissaient les heures du jour; les soirées étaient consacrées aux vetchourkas, aux parties de cartes et aux récits de nos épreuves. Le printemps arrivait à grands pas; les jours grandissaient, et l’adoucissement de la température nous était une promesse que nous reverrions

encore la terre débarrassée de son manteau deneige et les eaux de leur croûte de glace. Les traineaux d’Anadyrsk, qui avaient amené M. Kennan et ses compagnons hâtaient leurs préparatifs de départ, de peur d’être arrêtés par le dégel des rivières à traverser.

« Déjà les tièdes rayons du soleil avaient fait de larges Lrouées sur les neiges accumulées de la toundra. Pour la seconde fois, je croyais bien mes voyages d’hiver finis, et je m'étais mis à jouir tranquillement d’un repos bien gagné, quand je reçus du major Abasa un ordre me nommant à la direction de la partie de la ligne à construire entre Ghijigha et le détroit de Behring. Get ordre me prescrivait, en outre, degagner immédiatement Anadvrsk avec les traineaux qui allaient partir, et de ce point de descendre la rivière jusqu'à son embouchure pour y joindre les navires qui devaient s’y trouver au printemps. Macrae, nommé à la direction de la partie de mon distriel s'étendant le long de la rivière désignée sous le nom de « section de PAnadvr, » devait m’accompagner, »

Les préparatifs des deux voyageurs furent bientôt faits. M. Bush abandonna sa pavochka pour le traineau ordinaire, plus léger. M. Macrae en fit autant. Le major devait les suivre de près jusqu’à Anadyrsk, où il se proposait de les quitter de nouveau avec MM. Dodd et Robinson, qu’il avait nommés à certains emplois dans les districts placés sous la direction de MM, Kennan et Mahood.

On était au 18 avril, La journée se préparait belle pour se mettre en route. Le temps était suffisamment froid pour laisser à là neige toute sa fermeté, et les chiens,

qui avaient eu plusieurs jours de repos, paraissaient en excellente condition. Après avoir pris une dernière fois congé de leurs amis, les voyageurs donnèrent le signal ;

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les attelages, prenant une allure rapide, eurent bientôt franchi l’éminence qui s'élève derrière la ville, et au bout de quelques minutes tout vestige d'habitation avait disparu.

Le beau temps ne dura pas longtemps. Une pourga les surprit à deux ou trois journées de Ghijigha et ils furent très-heureux d'atteindre sains et saufs pour s’y réfugier les premières habitations de Kœæil. Nous venons de voir, au précédent chapitre, quelles singulières constructions présentent ces habitations en forme de sabliers, La portion habitable de chaque maison (nous prenons ici ce mot comme terme générique) est tout entière sous le sol; on ven aperçoit que le toit conique. Sur le haut de ce cône est posé, en sens inverse, un aütre cône de même dimension soutenu à son bord extérieur par de longues perches, qui, dans beaucoup de cas, dépassent la construction en hauteur. À ces perches étaient accrochés, comme objets de sacrilice aux dieux du pays, des cadavres de chiens, le cou traversé par le bout pointu des perches. Près de chaquehabitation, élevées sur un échaffaudage à plusieurs pieds au-dessus de la neige et hors de la portée deschiens, étaient des constructions coniques et pyramidales servant de magasins pour les provisions. Alentour étaient suspendus les harnais, les filets, et tout ce qui contribue à pourvoir à l'appétit vorace des troupes de chiens affamés qui pullulaient dans le village.

Au moment où Les traineaux approchèrent, les habitants se montrérent au sommet de leurs yourtes comme des

essaimsd’abeilles et vinrent bientôt entourer les voyageurs pour connaître l’objet de leur visite. Désireux de se mettre à l'abri, M. Bush fit le tour de l'habitation devant laquelle on s'était arrèté, cherchant partout une entrée,

Il allait s'éloigner quand un brave Korak à face ronde lui fit signe de le suivre, C'était ce même Tchikhine qui avait eu déjà la visite des autres Américains de l'expédition. Écoutons la description que fait à son tour M. Bush :

« Nous grimpämes, dit le voyageur, à un poteau dans lequel avaient été pratiquées une série d’entailles servant de marches. Je me trouvai bientôt dans l'espèce d’entonnoir qui surmontait la hutte, Le lieu était orné de peaux de phoque bourrées de graisse rance du même animal— un mets indigène — de chaussures à neige, de harnais de chiens, et aussi de plusieurs petits chiens morts étouffés par les bouchons de paille qu'on leur avait introduits dans le gosier ; ces pauvres petites bêtes étaient également des victimes offertes en sacrifice aux dieux du pays. Au centre, un trou noir de deux pieds carrés conduisait à quelque antre souterrain d’où sortaient des nuages de fumée et une horrible combinaison des plus désagréables odeurs.

« Tchikhine, mon guide, le propriétaire de l’yourte, après avoir jeté un regard en arrière pour s'assurer si je le suivais, plongea avec un sourire d'encouragement un pied dans le trou, et, saisissant un mât semblable à celui qui avait servi à notre ascension, disparut rapidement. Je je suivis de mon mieux, cherchant vainementoù m’accrocher les pieds et espérant à chaque instant toucher le fond, qui semblait toujours fuir sous moi, J'arrivai enfin et de tous côtés me vinrent des salutations auxquelles je répondis sur le même ton «zdaro-0-0-va, » sans pouvoir, pendant plusieurs minutes, distinguer un seul objet. Quand mes yeux se furent accoutumés à l’obscurité, j'allai m'asseoir à côté de Macrae qui, lui, était entré pendant que je cherchais partout la porte, et peu

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La pièce était octogonale, de 7 mètre 90 centimètres environ de diamètre; la muraille était faite de troncs flottés plantés debout et supportant une lourde charpente de même nature, noircie par la fumée, L'ouverture supérieure servant d'entrée était à Tou 8 mètres du sol et se distinguait à peine dans l’épaisse fumée du lieu. Tout autour, à 60 centimètres de terre, courait une large plate-forme chargée de piles énormes de sales fourrures servant de lits et de vêtements, et sur lesquelles étaient assis, ou couchés, une vingtaine de Koraks des deux sexes et de tout âge, vieilles femmes édentées et hideuses, bébés gras et frais, barbouillés de graisse de phoque et de saletés de tout genre. Au-dessus de cette plate-forme étaient suspendus plusieurs pologs, servant d'autant d'appartements distincts et pouvant, ensemble, contenir une cinquantaine de personnes, d’après la

facon de dormir des Koraks. Au milieu de la pièce, juste sous l'ouverture d’entrée, brülait un feu assez ardent devant lequel cuisait, dans un vaste chaudron de cuivre, un mélange de chair de phoque et de chair de baleine. La partie de la plate-forme la plus proche du poteau entaillé servant d'échelle est la place d'honneur ;elle est toujours occupée par les hôtes, et, à défaut d'hôtes par le maitre

de la maison.

Les Koraks sont très-distinets des autres peuplades et comme aspects et comme coutumes. Les hommes sont assez grands, gros et robustes, avec de larges faces, de petits veux noirs, des pommettes saillantes, desnez épatés, des lèvres épaisses. Ils se rasent le sommet de la tête, ne gardant qu’une couronne de cheveux rudes et noirs qui leur tombent sur les veux et les oreilles et leur donnent

l'air de moines tonsurés. Les femmes ont le même type que les hommes, mais elles se tatouent la figure de lignes compliquées. Quand elles se peignent, — coquelterie dont elles n’abusent pas, — elles séparent leurs cheveux en deux nattes qui pendent sur leurs épaules et qu'elles entremèlent de chapelets et de verroterie.

Les vêtements sont faits de peaux de renne bien pré-

Femme Korak.

parées et avec la fourrure à l’intérieur. Ils sont taillés à peu près sur le modèle de ceux des Tongouses. Quant à leur propreté, on n’v à naturellement nul égard. Les Koraks mangent tout ce qu’ils peuvent se procurer, poisson ou viande de renne, de baleine, de phoque. Ils ont un naturel hardi, indépendant; ils craignent peu la mort, sont hospitaliers en général, mais à l’occasion ils ne se piquent guère de loyauté.

Koeil renferme environ trois cents habitants; il est situé sur une plage qui fait face au golfe de Penjinsk. L'arbre le plus proche est sur le bord de la rivière Paren ; de sorte que, pour se chauffer et pour construire

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leurs maisons, les habitants n’ont à compter que sur les bois que leur apporte le flot. Dans leurs pologs, toutefois, et comme il à été dit plus haut, ils brûlent del’huile de phoque.

Les Koraks se divisent en trois classes : les civilisés ou convertis, déjà décrits et qui habitent les villages de la côte à l’ouest de Ghijigha, à Yamsk, à Toumane et à Niakhana. Ils diffèrent peu des autres indigènes civilisés. Les deux autres classes conservent encore leurs mœurs barbares primitives et leurs croyances païennes. La première de ces deux classes se compose de Koraks fixes avant des demeures permanentes sur le golfe de Penjinsk, et vivant presque entièrement du produit de la mer, comme les Esquimaux. Ces Koraks, à l’exception de quelques huttes éparses, sont tous dans les quatre villages de Koeil, de Mikina, de Chestakova et de Kamenoi. Ils n’ont que très-peu d’armes à feu et se servent surtout d’ares et de flèches, de piques et de harpons, à tête d'os, pour la apture de la baleine et autre gros gibier. Quant aux phoques, ils les prennentavec de grandes seines faites de courroies de peau ; pour les poissons ordinaires, ils tirent leurs filets de Ghijigha.

Ils font usage de deux espèces de canots consistant en un léger châssis de bouleau sur lequel ils tendent des peaux de phoque, solidement cousues et graissées ou soudronnées. Les plus grands portent jusqu’à quarante hommes ; ils sont ouverts. Les autres ressemblent beaucoup aux kiaks groënlandais. Ils ne portent qu’un homme ou deux, et sont entièrement pontés, sauf un trou pour passer le corps de l’homme. Pour leurs transports d'hiver, ces indigènes emploient des chiens et des traineaux; mas leurs chaussures à neige sont d’une espèceparticulière. Ge

sont des ares de bois relevés en avant, pointus en arrière, et reliés par un treillis de lanières de peau de phoque. Les Koraks en question sont, nous l'avons dit, idolâtres. Ils adorent des fétiches invisibles auxquels ils sacrifient leurs meilleurs chiens par l'intermédiaire de leurs shamans. Îls ont aussi certains rochers révérés, certaines montagnes qu'ils ne traversent jamais sans leur faire quelque offrande. Gomme presque tous les sauvages, ils ont la passion des liqueurs enivrantes. À défaut de celles-ci, ils se fabriquent, avec un champignon vénéneux, une boisson que les Russes emploient pour se débarrasser de la vermine, L'ivresse que procure ce breuvage est presque immédiate, et comme elle amène des vomissements, les plus pauvres se tiennent tout prèts à recevoir dans des bols les matières rejetées, qu'ils avalent à leur tour et qu'ils repassent de la même façon à leurs voisins; si bien que l'ivresse d'un seul individu profite parfois à tout un village. Quand un jeune homme s’éprend de quelque belle, il fait connaitre sa passion au père de celle-ci. Il s’ensuit immédiatement une sorte de contrat en vertu duquel l'amoureux devient le serviteur de son futur beau-père pendant des années. Ce temps expiré, il est informé si la jeune fille veut ou non de lui. De cette manière, un père assez privilégié du sort pour posséder une fille belle peut avoir toujours à son service une douzaine de prétendants. Le terme du contrat de servitude expiré, on choisit une des plus grandes vourtes et toutes les vieilles femmes du lieu, armées de bâtons et de courroies de phoque, se liennent sous les pologs suspendus autour de la pièce. La fille apparait alors, vêtue d'épais vêtements de peau, suivie de son adorateur et une course à fond commence, l'our gagner sa fiancée, le futur doit lui imprimer sur le corps

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LA SIBÉRIE ORIENTALE. 121 la trace de son ongle avant qu'elle puisse être délivrée par les vieilles femmes, lesquelles, pendant la poursuite, jouent de leur mieux du bâton et de la courroie pour arrèter le poursuivant, L'avantage est tout pour la fille, et si elle ne veut pas devenir la femme du garçon qui la recherche, elle peut facilement lui échapper. Dans le cas contraire, elle s'entend avec les vieilles et la résistance n'est plus qu'un simulacre. On voit, parait-il, des prétendants ne pas se tenir pour battus dans une première tentative, et contracter un nouveau bail de servitude pour obtenir le privilége d’une seconde épreuve. 0 mœurs hyperboréennes ! vous n'êtes pas près de vous acclimater chez nous!

La troisième catégorie de Koraks est désignée sous le nom. de Koraks-à-Rennes. Ceux-ci sont tout différents des précédents. Ils sont nomades; vivant sous des tentes de peau comme les Tongouses, ils possèdent d'immenses troupeaux de rennes qu’ils conduisent de place en place pour les faire vivre.

La tempête continue obligea les Américains à passer plusieurs jours à Koeil. Pour tuer le temps, ils s’amusèrent à faire tirer à l’arc les gamins du lieu, Le but était des monnaies de cuivre russes empilées sur un bâton. Qui faisait tomber la pile gagnait l’argent. Le tir, paraîtil, n'était pas merveilleux. Un petit incident qui survint montre la nature insensible et stoïque de ces peuplades. À une quarantaine de pas derrière le but, en ligne directe, deux jeunes filles adossées à une hutte regardaient nonchalamment l'exercice en question. Une flèche, après avoir frappé un tas de neige durcie, arriva droit sur elles. Les deux curieuses se contentèrent de baisser la tête, et la flèche se planta dans le bois. D’émotion, il n’y en eut

pas plus chez les jeunes filles que chez les Lireurs d’are, «le et le jeu continua sans que personne prit plus de pré- la caution. d'

Les hommes donnèrent, de leur côté, aux étrangers, el une représentation de quelques-uns de leurs jeux : d courses à pied et luttes corps à corps. C'est une race 8 forte, athlétique, dont les hauts faits en ce genre sont li très-remarquables. Pour lutter corps à corps, ils se met- Li tent nus jusqu’à la ceinture, sans tenir compte du vent ë et de la neige, D’une main ils se prennent aux cheveux, 6 et de l’autre ils saisissent l'adversaire par la peau des l côtes et tourbillonnent, roulent et se tordent jusqu'à ce ( que l’un des deux lutteurs tombe à moitié enseveli sous ( la neige.

La première halte des voyageurs, après avoir quitté les Koraks de Koeil, une fois la pourga apaisée, fut le village de Mikina, offrant exactement le mème type, avec un peu moins d'habitations, mais dont la population se montra beaucoup moins hospitalière, circonstance qui les engagea à presser leur départ pour Chestakova, autre groupe d’vourtes situé à l'embouchure de la rivière du mème nom. Là ils quittérent la côte pour pousser plus directement vers le nord.

Le pays avait meilleur aspect. Les cours d’eau étaient assez boisés, le Penjinsk, entres autres, qui arrose un territoire de plusieurs centaines de kilomètres avant de se jeter dans le golfe de Penjinsk. Le poisson est là en abondance et les bois servent de refuge à une grande quantité de gibier, y compris les ours, les loups, les re nards, la martre et le lièvre.

Dans le voisinage du mont Popol, un des plus hauts pics de cette région, nos Américains rencontrèrent une

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demi-douzaine de Koraks nomades armés de longues

lances et conduisant un troupeau de rennes. Au moyen d'une poignée de tabac et d'une couple d’aiguilles à chaeun, ils s'en firent bien vite des amis. Ces nomades, d'ailleurs, sont infiniment supérieurs à leurs frères du golfe, les Koraks fixes. Leur vie simple et isolée des civilisés éloigne d’eux toute espèce de fourberie, S'ils ont la langue et la religion des autres, leur mode d'existence est tout différent. Il s’en trouve de fabuleusement riches en rennes; on en citait un à M. Bush qui ne possédait pas moins de quinze mille de ces animaux. Ils n'ont aucune forme de gouvernement et ne reconnaissent de lois que celles de la nature. Fermes partisans du talion et trés-jaloux de leurs droits, ils ont, en général, grand soin de ne pas empiéter sur les droits du voisin. Le renne est tout pour ces peuplades; il leur fournit nourriture, vêtement et moyen de transport; ses boyaux font un excellent fil, et ses bois et ses os servent à fabriquer toute espèce d'ustensiles et d'armes, et entrent pour beaucoup dans la construction des traineaux, véhicules souvent fort élégants.

Le 5 mai, les voyageurs avaient rencontré les traces de traineaux marchant en sens contraire à la direction qu’euxmêmes suivaient. Ils se creusaient la tète pour deviner quels pouvaient être ceux qui les montaient, L'explication leur vint le lendemain sous la forme des traineaux euxmèmes. Les conducteurs leur apprirent qu'ils étaient envoyés d’Anadyrsk à leur recherche par le major Abasa, qui, arrivé le premier au rendez-vous, était inquiet de n'y trouver personne. Ces indigènes avaient reconnu la trace des voyageurs et ils l’avaient suivie nuit et jour pour les atteindre, ce qu'ils étaient parvenus à faire à

une dizaine de kilomètres de l'embouchure de l'Olgan, rivière qui se jette dans le Myan, affluent de l'Anadvr,

De ce point, la petite caravane obliqua vers le nordouest, à travers les collines qui bordent à l’ouest la vallée du Myan, et qui précédent la vaste toundra où se trouve le village de Crépast, lequel, avec deux ou trois autres, compose le groupe d'Anadvrsk. Les voyageurs v entraient le 8 mai, à trois heures du matin, au lever du soleil, complétement épuisés par vingt-deux heures de marche. M. Bush, toutefois, ne s'arrêta que juste le temps de changer d’attelage et poussa jusqu’à Markova, à 15 ou 16 kilomètres plus loin, où se trouvait le major Abasa. « Notre trajet avait été bien pénible, écrit-il, mais nos découvertes dépassaient notre espoir et nous montraient les rivières Mvan et Abasa comme le tracé naturel de la ligne projetée. »

Crépast est situé sur la rive méridionale de l’Anadyr, élevée de 9 ou 10 mètres au-dessus du niveau de la rivière, Il renferme une douzaine de mauvaises maisons de troncs d'arbres et d’ « umbars » ou magasins, ceux-ci installés sur des poteaux, à 2 mètres du sol. Le nom de «Grépast » est russe; il signifie « fort », ce lieu étant le site même du poste établi sur l’Anadvr par un certain Deshnew et deux cent cinquante de ses compagnons, qui remontérent l’Anadir en 1649 et bâtirent là un fort de palissade. Deshnew était parti l’année précédente de Colema, sur l'océan Arctique, avec trois na-

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vires, pour doubler l'extrémité orientale de l'Asie. En octobre de la même année, deux de ses bâtiments firent naufrage, et le sien ayant été jeté à la côte près de l'embouchure de lPAnadvr, il hiverna sur place et partit l'été suivant pour remonter le fleuve, comme il vient d'être dit. Dans ce trajet, il rencontra une peuplade appelée « Anauli», branche des Tchouctchis, qu’il voulut forcer à paver tribut. Les indigènes résistèrent et, dans l’engagement qui s’ensuivit, ils furent presque tous tués.

En 1659, un Cosaque, nommé Siméon Motura, effectua le premier trajet par terre de Colema à Crépast, après quoi une comtunication fut entretenue avec ce dernier point et une garnison y fut régulièrement établie. Peu à

peu un certain nombre des habitants de Colema vinrent

s'installer à Crépast, grossi de temps à autre par des individus des tribus voisines. A la fir, les éiablissements de Markova et de Pokorukna se fondèrent aussi sur l’Anadyr, le premier à 16 kilomètres le second à 57 au-dessus de Crépast. Les trois réunis s'appellent Anadvrsk, bien qu’aujourd’hui Markova soit le plus important.

On ne sait rien de bien positif sur l’histoire de cette section; les habitants ont des récits de batailles avec les Tchouetchis qu’ils se sit passés de génération en génération en les grossissant, et qui sont devenus aujourd’hui des affaires énormes. Les habitants actuels descendent la plupart de ces premiers pionniers, et bier: qu'ils se désignent sous les noms différents de Tchouansis, d’Ukagirs, de Lamoutes et de Russes, ils out tous depuis si longtemps adopté la langue russe, qu’ils ont oublié la leur, et ilest impossible de distinguer les uns des autres les membres des différentes tribus.

Markova ne contient guère qu’une. demi-douzaine de

maisons de troncs d’arbres avec une petite église; c’est là que, sous le toit d’un vieux Tehouansi nommé Avaram, M. Bush, en arrivant, retrouva MM. Dodd, Robinson, Harder et Smith. Le major Abasa était logé dans une autre maison avec l'ispravuik. Ces deux derniers repartaient le lendemain, # mai, pour Ghijigha avec MM. Dodd et Robinson.

L'ispravnik, avant de quitter Märkova, assembla tous les habitants avec leurs différents starastas et leur recommanda d’avoir à prêter toute assistance possible, en hommes et en chiens, à M. Bush et à ses compagnons, plaçant sous les ordres de celui-ci six Cosaques et leur sergent, nommé Koschevine, qui avait une grande autorité sur les indigènes,

L'intention de M. Bush était de se rendre à Pewbouchure de l'Olgan, sur le Myan, avec des ouvriers indigènes pour y couper les poteaux nécessaires à la construction de la ligne télégraphique, et de faire descendre à ceux-ci Le Mvan et l'Anadyr au printemps pour les distribuer le long de ec fleuve entièrement déboisé. I voulait aussi faire descendre en radeaux les matériaux de dix ou douze yourtes destinées à être espacées sur le même tracé pour servir d’abri pendant l’hiver,

L'Anadyr, au-dessus de l'embouchure du Mvan, coule à travers une immense toundra parfaitement plate et composée d'innombrables canaux ou «protoks », comme les Russes les appellent. Beaucoup de ces canaux sont à sec, sauf pendant les crues du printemps; la plupart cependant ont de l’eau toute l’année. Par suite, en beaucoup de points, la plaine n’est, sur une vaste superticie, qu’une succession de grandes îles séparées entre elles par un inextricable réseau de protoks. Markova :t frépast

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Quartier général de l'expédition à Markova.

sont l’un et l’autre situés sur des îles. Pendant un grand nombre de milles au-dessus de Markova et en aval jusqu’à Crépast, l’'Anadyr coule plein est; mais à Crépast il tourne au nord-est et fait un grand coude au nord, se dirigeant ensuite au nord jusqu’à ce qu’ii rencontre le Myan.

Les seuls objets capables d’intéresser à Markova étaient les três-petits canets appelés « vetkas », que la fonte des neiges avait laissés sur le rivage. Ils sont si petits, que c’est à peine s’il y a place dedans pour une personne. Il faut une grande habitude pour les manœuvrer ; toutefois ils servent souvent pour de longs voyages quand il faut aller vite. On les emploie pour poursuivre le renne sauvage quand l'animal traverse les rivières, au commencement de l'hiver, 1°rs de la migration annuelle, alors qu’il fuit les froides tou 1dras du nord pour gagner les régions montagneuses plus chaudes du sud, et’ aussi

au printemps quand il regagne la toundra septentrionale pour fuir les moustiques qui infestent les régions boisées et qui sont moins abondants dans la toundra à cause des vents.

Les vetkas ont 4 ou 5 mètres de long sur 40 centimètres de large; ils sont à fond plat et se composent de trois planches faites à la hache. Les planches de côté n'ont pas plus de 6 millimètres d'épaisseur. Elles sont cousues l’une à l’autre par les bouts et à celle du fond avec des nerfs de renne ; les points sont bouchés soigneusement avec de la poix. Deux légers bâtons fixés au milieu maintiennent les bords écartés. Le batelier s’assied au fond à plat et se sert d'une pagaie pour se diriger. Chaque vetka est munie, outre la pagaie, d’une lance légère de 5 mètres et demi de long pour frapper le renne.

Pour transporter leurs familles, leurs chiens et leurs ustensiles de ménage pendant l'été, les habitants du pays se servent de grands bateaux pouvant contenir douze personnes, et appelés « carbasses ». Ces bateaux, dont les planches sont cousues comme celles des vetkas, sont calfatés avec de la mousse, que, le plus souvent, l’eau enlève, ce qui rend l’embarcation fort peu sûre.

Pendant leur séjour à Markova, M. Bush et ses compagnons se munirent de costumes d'été semblables à ceux des indigènes, et qui sont faits de peau de renne mince bien tannée, très-souple et préparée de manière à ne pas devenir roide en séchant après avoir été mouillée. Le principal article du costume d'été est le « comlea » ou «comleaka », longue chemise serrant les poignets ct le cou et ayant un petit capuchon qui s’adapte étroitement à la tête, ne laissant exposée que la figure. C’est une excellente protection contre les moustiques. A cela s’ajoutent un pantalon, des mitaines serrées aux poignets et des bottes de même peau avec d’épaisses semelles de cuir d'ours.

Ainsi équipés et munis de moustiquaires, les voyageurs se mirent en route pour Crépast. Revenus à Markova le 4 juin, ils trouvèrent l’Anadyr encore fermé par les glaces, à l'exception de quelques petites places libres où s’ébattaient des multitudes d’oies, de canards et de cygnes, et dont ils profitèrent pour s'exercer à la manœuvre des vetkas.

On était à cette curieuse époque de l’année où, dans ces régions, la nuit est absente et où le jour dure vingtquatre heures. « Quand nous allions nous coucher, écrit M. Bush, il était grand jour. Il était’ grand jour aussi quand nous nous levions et à toute heure où il nous ar-

leurs rivait de nous éveiller; sauf le court espace de deux ts du heures, du coucher au lever du soleil, tout était lumière. itenir Quelques jours plus tard, ces deux heures de nuit relaeaux, tive élaient réduites à une seule. Bien que pendant ce etkas, temps le soleil disparût, son reflet restait à l’horizon, et ivent, pendant son absence le ciel était resplendissant de riches 'e. teintes d’or, de pourpre, d’orangé, produisant un effet om pa- harmonieux et indescriptible sur le paysage. \ ceux « Je n’oublierai jamais certain coucher de soleil de ince minuit que j'ai vu sur l’Anadvyr. Il dépassait en magnine pas ficence iout ce qu’il m'avait été donné d'admirer déjà, et ie. Le il se prolongea deux heures durant, au milieu d’un 1» ou superbe orage tout sillonné d’éclairs. Ces orages sont et le ares dans cette section, En cette circonstance, celui ment que nous eûmes impressionna beaucoup les indigènes, e ex- qui commencèrent à se signer et à se mettre en prières. ’ajou- | Quand nous leur dimes que nous faisions servir la ets et foudre à transmettre nos messages télégraphiques, ils es de nous regardèrent comme des sacriléges et parurent saisis d'horreur.

voya- « Pendant ce jour perpétuel, peu importait l'heure à | Mar- laquelle nous nous couchions ou nous nous levions ; mais 1é par | par choix nous faisions du jour la nuitet réciproquement. libres Alors tout était plus calme et l’air était plus frais; nous et de nous en lrouvions mieux, car à cette époque la chaleur à Ma- du soleil commençait à se faire sentir. Nous pouvions, à toute heure, voir très-distinctement pour lire et écrire. dans Ce qui me frappa, c'était la régularité avec laquelle ingt- les oiseaux et autres animaux observaient les heures écrit de repos et de veille, À un moment, en sortant de chez aussi nous, tout était vie et activité; des rubans onduleux de S ar- fumée s’échappaient des cheminées des diverses habi-

tations et les indigènes allaient et venaient continuellement avec des traineaux chargés de provisions de branches sèches, et que tiraient des atelages de chiens ardents et tout éveillés. Des processions de femmes allaient aux flaques d’eau, revenant avec leurs seaux pleins jusqu'au bord et maintenus en équilibre sur les ‘épaules aux deux bouts d’un bâton, tandis que desbandes de chiens libres rôdaient par le village, attrapant les souris ou disputant aux pies la possession de quelque morceau abandonné. Dans les arbres voisins, des multitudes d'oiseaux sautillaient de branche en branche, becquetant les jeunes bourgeons et faisant retentir l'air de leurs chants joyeux. A ces bruits se mêlaient celui de la hache, et les cris des conducteurs de chiens, et les rires etles chansons des jeunes filles allant au puits.

« Quelques heures après, je sortais de nouveau, et bien que le soleil brillàt comme auparavant, toute activité avait cessé pour faire place à un silence morne. De fumée nulle part, personne hors des yourtes. Çà et là, couchés sur la neige, dormaient les chiens roulés sur eux-mêmes, la tête couverte du panache de leur queue, et les pies silencieuses demeuraient immobiles et la paupière close, perchées sur les traineaux ou les saillies des toits. xs un mouvement dans les branches nues de la forêt voisine ; mais de tous côtés on apercevait les grouses blancs la tête sous l’aile et les plumes serrées aux flancs pour avoir plus chaud. Avec la régularité d’une horloge, à pareille heure, la nature entière dort, et avec la même précision elle s’éveille chaque matin.

Le 6 juin commença la débâcle sur la rivière de Markova. L'eau s’éleva rapidement. Arrêté d’abord par les glaces flottantes amoncelées, le courant prit peu à peu une

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allure furieuse, entrainant tout sur son passage, Les habitants, rassemblés sur la rive, poussaient des cris de

joie et brülaient, à blanc, des cartouches dans leurs

vieux fusils à pierre, suivant leur coutume annuelle, reproduction d’une ancienne fête païenne ayant pour but d'honorer l'esprit des eaux, sur lequel ils comptent pour

‘leurs approvisionnements d'hiver.

Douze heures après, le pays entier était un vaste lac, et les habitants étaient obligés de se réfugier sur les toits avec leurs familles et leurs chiens. C’est la saison de la famine. Les provisions d'hiver sont généralement épuisées. Le débordement chasse les tribus indigènes

.dans les montagnes et leur coupe toute communication.

On ne peut pas encore prendre de poisson et les oiseaux aquatiques eux-mêmes ont fui dans la toundra. Une famille du village élan réduite à une extrémité telle, qu’elle n’avait pas mangé «cpuis deux jours quand elle vint implorer la commisération des Américains. Plusieurs jours durant, ces malheureuses gens avaient vécu des harnais bouillis de leurs chiens; d’autres mangeaient les peaux de renne qui leur servaient de lit.

Le 12, ayant réuni les carbasses et les radeaux nécessaires avec leurs chargements de poteaux télégraphiques et de huttes, M. Bush et ses compagnons se mirent en route sur le fleuve, se laissant aller au courant. Le voyage n'était pas sans périls. Il y avait 800 kilomètres de protoks et de rivière à descendre avant d’atteindre le détroit de Behring, et les derniers 500 kilomètres étaient absolument inconnus des explorateurs et de leurs équipages indigènes.

Au sortir des rapides de l’Anadyr, la navigation dans les canaux latéraux était d’un calme désespérant. Pour

voyager nuit et jour, on s'était partagé le temps en veilles de six heures chacune. La première nuit que M. Bush fut de quart, il en prolita pour se baigner, bien qu'il * eût encore des glaçons dans le protok. Ses exploits de nageur firent pousser aux indigènes des exelamations de surprise; ect exercice était complétement inconnu d'eux. Ces indigènes sont, sans exception, les créatures les plus simples, les plus bornées, les plus timides qu’on puisse voir. Leurs seuls vices leur viennent de leurs prêtres, qu'ils regardent comme des êtres surnaturels. Ce n'avait été qu'avec la plus grande difficulté que M. Bush avait pu recruter son monde; la crainte des Tchouctchis les arrêtait tous. « Certains d'entre eux, dit le voyageur, s'évanouissaient presque de frayeur pour une souris morte jetée au milieu de leur groupe, et un nommé Gourilla en particulier, bien que ne sachant pas faire une seule brasse, sauia à la rivière pendant la construction de notre radeau pour éviter d’être atteint par un projectile de cette nature. »

La descente par les protoks était extrèmement lente, et ces canaux, d’ailleurs, étaient tellement sinueux, qu’en beaucoup d'endroits les péninsules qu'on mettait des heures à doubler n'avaient pas une portée de fusil de largeur. Mais le mode de locomotion était si agréable, que les retards, tant qu'on avait de quoi manger, ne pesaient à personne, et sans les moustiques, qui dévoaient bêtes et gens, la vie eût été absolument confortable. Et puis on tuait des oiscaux aquatiques, on ramassait des œufs de canard; enfin on poursuivait dans des vetkas les rennes sauvages qui traversaient l’eau et l’on en tuait parfois, ce qui augmentait agréablement les provisions de bouche.

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Descente de l'Anadyr.

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