‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 15 sur 38 · EX · texte numérisé non relu

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mettaient en campagne pour poursuivre Îles travaux commencés,

Le premier soin de M. Bush, en rentrant à Markova après son voyage à Ghijigha, et en y trouvant M. Macrae, fut d'envoyer des vivres à la station du Myan. C'était le 22 mai. Toutefois, les eaux libres de certains protoks, ayant barré la route au convoi, on jugea plus commode de faire revenir au quartier général de Markova, actuellement bien approvisionné, tous les travailleurs du Myan. En conséquence, un certain nombre de traineaux furent expédiés pour cet objet à M, Norton sous la direction d’un jeune homme de dix-sept ans, nommé Loveman, très-désireux d’expérimenter son habileté à conduire un attelage de chiens.

« À une heure du matin, le 26 mai, écrit M. Bush, nous fûmes éveillés par l’entrée dans notre chambre de Loveman revenant de son expédition avec les hommes du Myan. Le pauvre garçon était dans un état pitoyable ; mais, malgré son air solennel et son visage défait, nous ne pûmes retenir un fou rire en l’apercevant. Il avait pour tout costume une paire de vieux chaussons de fourrures qui lui allaient tout au plus aux chevilles et une vieille casaque retournée qui pendait en haïillon de ses épaules aux genoux. Il avait la tête nue, les cheveux en désordre, et une figure effarée, sur laquelle essayaitde poindre un de ses bons sourires habituels.

«—- Eh bien, Loveman, vous voilà revenu, ditMacrae ; mais on dirait, à vous voir, que tout n’a pas été rose pour vous dans votre petite tournée?

« — Ah! si vous m'aviez vu hier, répondit le jeune homme : j'étais dans une triste passe, allez ! J'ai bien cru que mon affaire était faite, pour sûr. Ce qui m'a le plus

épouvanté, c'est que j'ai vu deux ours assis devant moi sur la neige et qui me regardaient en avant l’air de se demander si j'étais bon à manger ou non. Pour le coup je me suis cru perdu. J’essayai de faire courir mes chiens, les gredins ne voulaient pas seulement marcher. FPavais envie de prendre ma course tout seul et de les planter là ; mais le premier ours ne paraissait pas bien affamé, ilne bougeait pas, et, ma foi, je faisais comme lui, quand, dix minutes après, j'en aperçois un second. Oh ! alors je me crus tombé au milieu d’une nichée d'ours. Le dernier était plus gros que l’autre ; il se dressa sur les pattes de derrière etse mit à grogner. Heureusement, mes chiens tirèrent au large, et je fus bien content quand nous fûmes loin, Ah! si vous m'aviez vu! Je tremblais comme la leuille, el ensuite tout ce que j'apercevais me faisait l'effet d'autant d'ours.

@— Mais où donc étaient les autres traineaux? demandai-je.

«— Oh ! ils étaient allés au Myan. Il y avait deux jours que je ne les avais vus. Au fait, j'oubliais de vous conter cela. Le jour de notre départ d'ici, j'étais derrière les autres traineaux, parce que mes chiens n’obéissaient pas; je pensais qu’ils iraient mieux en queue qu’en tête. Tout alla bien jusqu'au moment où nous eùmes à traverser un demi-mille (800 mètres) à peu près de taillis. Alors, au premier arbre qui se présenta, les uns prirent à droite, les autres à gauche, et tout l’attelage s’emmèêla; je crus que je n’en sortirais pas. Je m'en tirai pourant, mais les autres traineaux avaient disparu. Ce qu'il ÿ avait de pis, c’est que la neige était si dure, qu'ils n'avaient pas laissé de traces derrière eux. Mais, comme la toundra était toute coupée de petits ravins, je

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ne croyais pas qu’ils fussent très-loin. Toutefois, je ne pus les retrouver, et j’errai toute la nuit à leur recherche. de finis par ne plus savoir où j'étais, ni par où je devais prendre, tant le pays est le mème dans toutes les directions.

« — Que fites-vous alors? interrompis-je. «— Alors, reprit Loveman, je m’aperçus que j'avais faim et m’arrêtai pour faire du thé; mais j'avais oublié d'emporter des allumettes, et je n’avais à manger que cinq ou six biscuits secs que j'avais fourrés dans ma poche pour grignoter le long de la route. Les autres narlas avaient tout le reste des vivres. Je ne savais de quel côté aller ; je laissai donc les chiens faire à leur guise, el je n'étendis pour faire un somme. Quand je m’éveillai, je ne savais pas si c'était jour ou nuit; la clarté était la mème tout le temps. Ce fut alors que j'aperçus les ours. La faim commençait à me tourmenter; j'avais mangé tout mon biscuit, il ne me restait plus rien. J’entretins l’allure des chiens, espérant que nous arriverions quelque part. Mais nous n’arrivions toujours pas, et, pour comble de malheur, la glace se rompit sous moi alors que je traversais un marais, et j’eus mes vêtements tout mouillés. Il me fallut les ôter pour les sécher, endosser ces guenilles et me rouler dans mes couvertures sur le traineau peur m’empècher de geler. Je vous proteste que je n'étais pas à l'aise. Je mourais de faim, et j'avais renoncé à tout espoir de retrouver Markova ou d’être retrouvé, et mes chiens étaient épuisés de fatigue. L'idée de mourir de faim où j'étais ne me souriait pas du tout; j'aurais voulu n’avoir jamais entendu parler de l'expédition télégraphique. Bientôt après je m’assoupis, et tout ce que je sais, c'est qu'en m'éveillant je me trouvai entouré par

tous les traineaux revenant du Myan et par tous les individus de l’expédition. »

« Telle est, ajoute M. Bush, l’odyssée de Loveman, comme il nous la raconta. C’est vraiment miracle que le pauvre garçon ait été retrouvé. Il y avait trois jours qu'il était égaré. Les autres traineaux allant au Mvan ne l'avaient perdu de vue que le soir, et alors ils s'étaient mis à sa recherche, tirant des coups de fusil, etc.; mais ils avaient été forcés de se remettre en route sans lui, le supposant retourné à Markova.

« Le 25, comme ils revenaient à travers la toundra par une neige molle qui rendait le trajet pénible, leurs chiens se mirent à abover tout en trainant les nartas. Ces aboiements sauvèrent Loveman; ils attirèrent l’attention de ses chiens. En les entendant, les intelligents animaux partirent à fond de train dans la direction des traineaux qu'ils atteignirent rapidement.

« La surprise des hommes du convoi en voyant un traineau solitaire arriver à eux à travers Ja toundra fut d'autant plus grande qu’on n’apercevait pas de conducteur. Quand les chiens furent reconnus pour ceux du traineau de Loveman, la surprise fit place à l'inquiétude la plus vive. Le traineau isolé se rangea à la suite du convoi. On se précipita à sa rencontre, et c’est alors qu’en levant les couvertures de peaux de renne, on découvrit dessous Loveman, qui venait de s’éveiller, On

juge de la joie de tout le monde, et particulièrement de Loveman, qui croyait rêver, et qui, pendant un instant, ne pouvait, dit-il, en croire ses yeux. »

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Markova était maintenant suffisamment approvisionné en thé, en sucre, en riz, en haricots, pour qu'on püt attendre le 15 juillet, époque à laquelle les navires se montreraient à l'embouchure du fleuve, et l’on avait assez de lard pour le temps de la crue des eaux, après quoi on aurait facilement des rennes et du poisson en abon-

‘dance.

Le printemps fut la répétition du printemps précédent, de longs jours, de magnifiques couchers du soleil à minuit, l’arrivée des oiseaux aquatiques et finalement la grande débâcle des glaces sur les rivières vers le 1 juin, L'ouverture des cours d’eaux décida l'expédition américaine à se transporter toute entière de Markova à la station du Myan dans trois carbasses frétées ad hoc. A mesure qu’ils remontaient le courant, les voyageurs rencontraient les habitations de bon nombre d’indigènes qui les avaient précédés pour chasser le renne, à la lance, à ses divers passages de la rivière. À l’un de ces passages cent-vingt animaux avaient été tués déjà. La rive était littéralement noire de viande en préparation de conserve. La joie régnait partout : « Voyez, s’écriaient les groupes de chasseurs, à l'approche des étrangers, plus de famine maintenant! » Et les festins étaient en permanence.

À 5 ou 6 kilomètres au-dessous de la station du Myan, les carbasses arrivèrent sur le campement temporaire des indigènes Ilia et Constantin, huttes de broussailles

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où ces intrépides chasseurs guettaient le passage des rennes. Îllia, en reconnaissant le bateau de M. Bush, alla à sa rencontre sur sa vetka. « Il nous informa, écrit M. Bush, qu'avec son camarade Constantin, ils avaient tué déjà plus de deux cents rennes... Il y avait plus d’un quart d'heure que nous causions, et ilse disposait à nous quitter pour traverser la rivière, quand, s’arrêtant tout à coup, il nous fit signe de ne pas bouger. Presque aussitôt, à une centaine de pas, au point où la rivière faisait un coude, apparut un grand renne mâle. L'animal, après avoir examiné l’eau, rebroussa chemin et s'enfonça dans les bois. Illia alors fit force de rames et alla se poster au pied d'un escarpement, non loin duquel les rennes devaient nécessairement aborder, la rive étant à pie partout ailleurs sur une longue distance. Nous attendimes quelques instants et ne voyant rien venir, nous nous remettions en route quand Illia nous fit encore signe de rester. Deux minutes après, en effet, juste en face de nous, quarante ou cinquante beaux rennes débouchaient du coude, descendant gracieusement la rivière à la nage et se dirigeant droit sur la vetka d’Illia. C'était un charmant spectacle que celui de ces animaux s’avançant en masse compacte, la tête hors de l’eau et les bois rejetés en arrière. Les inoffensives créatures s’approchaient de plus en plus de l'escarpement audessous duquel nous pouvions voir Illia assis dans sa vetka, immobile comme le rocher qui l'abritait, sa longue lance sur l'épaule et serrant dans sa main vigoureuse la « pagaie » qui devait, en quelques coups, le porter au milieu du troupeau.

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ché en avant, remontait rapidement le cours de l’eau en rasant la rive pour ne pas être découvert; mais il était trop tard, car les rennes n'étaient plus qu’à cinq ou six coups de rame d’Illia. La scène prit alors une animation extrême. La pagaie fit voler une pluie étincelante de gouttelettes autour du chasseur et, la minute d’après, la longue lance semait la mort avec une foudroyante rapidité au milieu du troupeau effaré. Avant qu’ils eussent eu le temps de revenir de leur surprise, vingt-trois rennes avaient été frappés. Le reste s’éparpilla à l’aventure, quelques-uns poursuivirent leur course en aval; une douzaine environ, rebroussant chemin pour gagner l’autre rive, s’avancèrent droit sur notre embarcation. Saisissant trois de nos carabines, nous sautàmes sur la rive, Juste comme le premier renne abordait à trente pas de nous. J'épaulai, visai avec soin et pressai la détente, mais la capsule seule partit, et avant que j'eusse pu la changer, le renne avait disparu dans le bois. Mes compagnons ne furent pas plus heureux, et cinq rennes passérent près de nous, au point de nous éclabousser, sans qu'aucun eût pu recevoir un grain de notre plomb. Nous étions furieux contre nos armes et contre nous-mêmes, et certes, si les gros mots sont excusables, c’est bien en pareille circonstance.

« Outre les vingt-tr'ois rennes frappés par la lance d'Illia, trois autres trouvèrent la mort dans les collets sus. .dus au-dessus du sentier qui escaladuit la rive. Ces collets étaient de simples nœuds coulants en courroie de phoque dans lesquels s’embarrassent les bois de l'animal. Si Constantin avait pu arriver à temps pour aider son camarade Illia, pas un renne n’eût échappé. La rivière avait environ 500 mètres de largeur.

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« Lorsqu'ils sont à guetter les rennes, les indigènes observent la plus complète immobilité, ils restent des journées entières sans allumer de feu si le vent souffle dans la direction d’où émigrent les troupeaux, l’odeur de la fumée leur faisant souvent rebrousser chemin où prendre quelque autre route. »

L'expédition atteignit le 10 juin la station du Myan. Le 12, après avoir pris les dispositions nécessaires pour construire et confier au cours de l’eau des radeaux de poteaux télégraphiques coupés dans le voisinage, M. Bush, accompagné de M. Jared Norton et d'un nommé lvan Ermech Koff, indigène lamout, quitta la station avec la plus petite des trois carbasses pouf se rendre à l’yourte de «Telegraph Bluff » sur l’Anadyr, afin d’y prendre les restes de M. John Robinson, mort au mois de mars précédent, en allant chercher, pour les ramener à Markova, M. Macrae et ses hommes, et de donner au malheureux Américain une sépulture convenable à la station du uolfe sur la baie de la Porte-d'Or. Le long de sa route, il entra en arrangement avec les indigènes pour fournir des vivres aux radeaux à leur passage.

Entre Outchostika et Tchikiowa, les voyageurs visitèrent l’yourte du « Lone Mount » (le Mont Solitaire). Un ours s’en élait emparé sans cérémonie et s'était fait un lit de broussailles à l’entrée même de l'habitation. Sa Seigneurie toutefois était absente pour le moment, et les visiteurs ne crurent pas devoir perdre leur temps à l’attendre. Ce ne fut pas sans une certaine appréhension de cette nature, qu’ils arrivèrent en vue de lyourte de « Telegraph Bluff ». La neige était fondue partout dans la toundra et il était à craindre que les animaux sauvages w’eussent fait leur proie des restes de l'infortuné Ro-

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binson, qui y avaient été laissés. Heureusement les branchages dont ses compagnons avaient eu soin de les re. couvrir avaient été jusque-là une protection suffisante, Le corps était intact. Une fosse fut creusée aussitôt au moyen d’une pioche et d’une pelle apportées exprès de la station du Myan. Il y fut déposé provisoirement en attendant qu'on pût l'envoyer reprendre de la station du golfe. C'était le 21 juin, quatre mois juste après sa mort.

Ce premier devoir accompli, M. Bush et ses compagnons poursuivirent leur route. Assaillis par des vents contraires et de violents ouragans qui, enretardant leurs progrès, épuisèrent leurs vivres, ils se virent obligés de faire halte au vieux camp Macrae, où ils espéraient retrouver les provisions qui y avaient été laissées ; mais un grand désappointement les y attendait. La hutte offrait l’image de la désolation. Les ours étaient parvenus à en défoncer la toiture, et ils avaient mis au pillage le plus complet les caisses de conserve de bœuf et de porc.

Le lendemain 26, la rafale s'était apaisée, nos voyaveurs étaient remontés dans leur bateau et arrivaient au cap Large, pointe de terre qui limite l'entrée de la baie de la Porte-d'Or à l’ouest. Jusque-là ils n'avaient pas rencontré de glaces, mais il en était autrement à l’entrée de la baie. Tout le printemps les marées en avaient amoncelé là des masses qui barraient presque le passage. Ce ne fut pas sans de sérieuses difficultés qu’ils franchirent ces obstacles et qu’ils arrivèrent en vue du navire naufragé. Rien n'y paraissait changé, si ce n’est que la pression des glaces l'avait considérablement rapproché de la station. Bientôt après apparurent les baraquements de la station elle-même; puis les habitants, qui étaient accourus sur le rivage en apercevant l’enbarca-

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tion. Celle-ci reconnue, le « bateau bleu » fut bientôt détaché, et quelques instants plus tard les nouveaux venus étaient ramenés en triomphe à terre et salués des acclamations de la partie de l'expédition quiavait hiverné là sous le commandement de M. J. H. Robinson.

« Toutes les santés, dit M. Bush, étaient excellentes, aussi bien chez les hommes de l'expédition de terre que parmi l'équipage du navire naufragé ; mais comme j'approchais de la station, mes yeux rencontrèrent un objet qui témoignait assez que, pour eux non plus, lhiver n'avait pas été exempt de chagrins et de calamités.

Un petit tertre, surmonté d’une planche portant une

inscription funéraire, signalait le dernier lieu de repos d’un des leurs : « Charles G. Geddes, charpentier de la « barque (Grolden-Gate, mort, le 28 avril, après une attaque « prolongée de fièvre intermittente compliquée de rhu- « imatisme aigu. »

A cette exception près, tout le monde s'était porté à merveille, bien que quelques-uns, M. Kelly particulièrement, l’un des passagers naufragés du Golden-Gate, eussent eu beaucoup à souffrir des morsures du froid et de la gelée. Grâce à l’intelligente direction de M. Farnam, le département des vivres avait fait merveilles, et les approvisionnements se maintenaient encore suffisants jusqu’à l’arrivée attendue des navires de la compagnie. On ne s'était pas fait faute, d'ailleurs, d'essayer de la chasse et de la pêche, chaque fois que le temps l'avait permis, moins, il est vrai, en vue du succès que de l’exercice-à se donner. Parfois aussi, dans la même intention, on avait fait de magniliques parties de courses et de balles, et cela par une température ordinaire de — 52 degrés Fahrenheit ou 46° centigrade au-dessous de 0,

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Par les soins de l’ingénieur M. Forbes, le petit bateau à vapeur le Wade avait été entretenu en bon état et amélioré même dans quelques-unes deses parties. Il n'y avait qu'une heure qu'on venait de le renflouer tout peint à neuf, quand M. Bush était arrivé, La journée du lende-

main, 27 juin, fut consacrée à le charger de charhon

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