‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 22 sur 38 · SES · texte numérisé non relu

SES

Le lit est libre et le courant n’est pas aussi fort que celui du Kvihpak.

A ce point, elle reçoit, venant du sud, la rivière Hulitnak (61° 42’ Tat. N., 156° 50’ long. O.). Celle-ci a soixante mètres de largeur à son embouchure ; sa rive gauche, au confluent, est protégée par des rochers hauts de soixante à cent vingt mètres. De là on aperçoit au loin, dans l’intérieur des terres, une haute montagne conique dont le sommet est couvert de neige. À quelques kilomètres audessus du !'nlitnak, les collines de la rive gauche s’abaissent pour là. ice à une plaine marécageuse, tandis que la rive droitc est bordée d’une chaine de collines hautes de cent cinquante mètres.

À trente kilomètres au-dessus de la Kouskokwime, se frayant un passage à travers les collines qui bordent là rive gauche de cette rivière au-dessus du Hulitnak, se présente le Choulkak, qui, suivant les naturels, prend sa source dans un lac au milieu des monts Tchigmit, dont l'expédition aperçut, à quatre-vingt kilomètres environ vérs le sud, quelques-uns des pics les plus élevés. Un peu au-dessus du Choulkak, est le Tchigvanatil, qui vient aussi du sud.

À ce point de sa route, le lieutenant Zagoyskin rencontra six canots pleins d'indigènes. Pour demeurer en bons termes avec eux et éviter les malentendus, — car la présence d’un blanc au milieu de ces sauvages ne pouvait s'expliquer que par le désir de faire du commerce, — il échangea quelques kilogranimes de tabac et quelques vieux vêtements pour un monceau de peaux de castors, de

loutres, de rennes etd’ours noirs. Les pauvres gens avaient grande envie d'un certain habit sans manches qui leur plaisait singulièrement, mais les deux cents peaux de

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L'AMÉRIQUE RUSSE. 225 fourrures de prix qui composaient leur bagage ne furent pas jugées un équivalent suffisant pour cette défroque, et ils durent se contenter de tabac et d'objets d’habillements moins précieux !

Au-dessus de ces cours d’eau, la Kouskokwime se rétrécissait; elle n’avait plus que deux cents mêtres environ de largeur ; le courant était plus lent et l’eau avait une teinte blanche jaunâtre. La rivière contourne un promontoire de soixante à quatre-vingt-dix mètres de hauteur sur la rive droite. La rive gauche, qui n’a guère que six mètres, est couverte d’une épaisse forêt, au delà de laquelle on aperçoit une chaine de montagnes dans la distance. Plus haut encore, un éperon ”* la chaîne en question se terminait, sur la rive gauche de ‘a rivière, en une arête de roc au delà de laquelle la forêt faisait place à une plaine plate et marécageuse.

A l'embouchure de la rivière Sotchotno, par 62° 58" lat. N. et 155° 6 long. O., l'expédition s'arrêta ; elle se trouvait à deux cent quatre-vingt-dix kilomètres au-dessus du fort Kolmakoff et à environ cinq cent soixante kilomètres au-dessus de l'embouchure de la rivière. En cet endroit, les indigènes parlèrent d’une large mer intérieure, située plus loin, entre la Kouskokwime et le Kvihpak. La même histoire fut répétée par les indigènes sur d’autres points de la Kouskokwime et aussi du Kvihpak : ils la décrivaient comme un vaste et beau lac rempli de poisson et faisant vivre une nombreuse population installée sur ses bords et dont les chiens sont dressés à la pêche, comme d'ailleurs sur beaucoup de cours d’eau des deux rives du détroit de Behring. Dans l'opinion du lieutenant russe, ce lac devait se rencontrer quelque part entre le 65° et le 65° degré lat, N. et le 150° et 154° long. O., et il évou-

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lait probablement le surplus de ses eaux, par la rivière Haggaya, dans le Kvihpak.

Il'entrait dans les intentions de Zagoyskin d'explorer là Kouskokwime jusqu'à sa source, mais les hommes qu'il avait pris avec lui au fort Kolmakoff étaient obligés de retourner pour être prèts à transporter des marchandises

Chiens dressés à la pèche.

au fort Alexandre, sur la baie de Bristol, Il se vit donc à regret forcé de revenir sur ses pas; il atteignit le fort Kolmakoff le à juin. Quelques jours après, il se rendit au Kvihpak par une série de rivières et de lacs autres que ceux qu'il avait suivis pendant l'hiver. Il redescendit ensuite le Kvihpak inférieur jusqu'au point où il se divise en plusieurs lits pour se jeter dans la mer. Les collines et les forêts disparaissaient, et, à un point intermédiaire entre les lacs, une immense plaine s’étendait à droite aussi loin que la vuc pouvait porter. Le sol, sur cette

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L'AMÉRIQUE RUSSE, 22b portion de la rivière, contenait, à une profondeur d’un mètré, une couche de matière organique originaire de la lorèt; au-dessous, on trouvait de la glaise molle.

Le lieutenant Zagoyskin ne cite rien relativement à la profondeur des eaux dans les branches inférieures du Kvfhpak ; il dit seulement qu’en 1855, un employé de la Compagnie des fourrures remonta facilement l’Aphuna, bouche septentrionale du Kvihpak, et qu’il descendit, durant cinquante kilomètres, un autre chenal, où il trouva les eaux trop basses pour lui permettre d’atteindre la mer.

Une fois sur le rivage, Zagoyskin remonta la côte en canot, s’en tenant à peu près à un demi-mille de dislance, à cause des bancs de sable et des rochers qui rendaient la navigation dangereuse. Il atteignait le fort Saint-Michel, le 21 juin, après deux années d’une exploration semée de difficultés et de périls.

Dans le cours de l'hiver de 1860, Robert Kennicott, jeune naturaliste américain de grand avenir, et qui, sous sa constitution débile, cachait une indomptable énergie, entra sur le territoire russe, par la frontière anglaise, au-dessus de i’Youkon. Il avait fait, seul, la dernière partie de la route, depuis la tête du lac Supérieur, par la chaine des lacs et la rivière Mackensie, à travers les vastes solitudes qui s’étendent entre le lac Supérieur et l'océan Glacial arctique. Chemin faisant, il avait recueilli

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des spécimens d'histoire naturelle de toute espèce. Ces du spécimens, se comptant par milliers et pesant ensemble {l : un poids considérable, déposés dans chacun des postes de

commerce de la Compagnie de la baie d'Hudson, avaient été sal transportés, sans frais, au Canada, d’où d’autres compa- ro gnies les avaient remis, également sans frais, à l’Institut no smithsonien, sous les auspices duquel Kennicott .voya- pa

geait. La Compagnie de la baie d'Hudson avait braconné sur les domaines de la Compagnie russe des fourrures,

“et, cent kilomètres à peu près au delà de la frontière, juste au confluent de la rivière du Pore-Épic et de l’Youkon. Kennicott avait rencontré un poste de commerce, le fort Youkon , à la charge d’un vieil Écossais, lequel, avec sa femme, un prêtre catholique, joyeux compère, quelques voyageurs et des Esquimaux, composaient la colonie.

Kennicott passa là tout l'hiver, récoltant des spécimens par centaines et recueillant tous les renseignements possibles de la bouche des naturels sur le cours de l'Youkon, touchant lequel on n'avait, au fort, que des rapports incertains. Entre autres découvertes importantes que fit

l'Américain, il faut citer celle du lieu de couvée de l'oiseau désigné, en Amérique, sous le nom de Canvas-back duck. Les œufs de ce palmipède, que, jusque-là, aucun naturaliste n'avait vus, couvraient littéralement des arpents de terrain. Il trouva aussi là, en abondance, le canard à longue queue, et aussi les nids et les œufs du beau bohémien à ailes de cire; c’est le seul endroit où les œufs de cet oiseau aient jamais été reconnus. Au printemps, Kennikott prit la route du retour, toujours en récoltant des spécimens. Rentré dans ses pénates, il s’était mis à écrire le résultat de ses observations, lorsqu'il

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dut s’interrompre pour être incorporé dans l’armée, où il reçut le grade de major.

A l’occasion du projet proposé de mettre en communication télégraphique les continents d'Amérique et d’Europe par l'Asie septentrionale, projet que connaissent nos lecteurs, les fils de la Western Union telegraph Company furent tendus au nord à travers l'Orégon et les ter-

Canards à longue queue,

ritoires de Washington jusqu’à l'ile de Vancouver. De ce point, il s'agissait, ainsi qu'il a été expliqué au début de ce livre, de les continuer vers le nord, par les territoires anglais et russes, jusqu’au détroit de Behring. La ligne conduite par un câble à travers le détroit ou la mer du Kamtchatka devait ensuite être poussée par la Sibérie, pour s’abouter aux lignes russes venant de Petersbourg.

La route par les possessions britanniques, au-dessus de la Colombie anglaise et tout l'intérieur de l'Amérique russe, était entièrement inconnue. Il fut décidé que le lerrain serait étudié par deux expéditions, l’une se diri-

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veant au nord, à partir de l'ile de Vancouver (t'est celle que commandait le major Frank Pope), l’autre se rendant par mer au détroit de Behring, et marchant ensuite, vers l’est et le sud, à la rencontre de la première.

Les informations obtenues relativement à la grande ri. vière de l'Amérique russe faisaient espèrer qu’on pourrait remonter ce cours d'eau du détroit de Behring au fort Youkon, et poursuivre ensuite la route vers le sud par le territoire britannique, pour y rencontrer, en un point désigné, l'autre expédition venant du sud et marchant au nord, Un petit steamer, la Lizzie Horner, fut acheté à San-Francisco et embarqué sur un des navires de l'exptdition dans le dessein de s’en servir à remonter le Kvihpak aussi loin que possible. Le précédent voyage du major Kennicott dans l'Amérique russe et ses profondes connaissances scientifiques le firent choisir pour commander l'expédition s’acheminant par le détroit de Behring.

Le 10 juillet 1865, l'expédition quitta San-Francisco dans la barque Golden-Gate, accompagnée par l'ingénieur en chef de la Compagnie, le colonel Bulkley, à bord du George Wright. Au bout d’un mois, on atteignit Sitka, le quartier général de la Compagnie russo-américaine des fourrures, où l’on resta une quinzaine de jours à achever les préparatifs. Le 22 août, on reprit la mer pour gagner le point extrême de la presqu'ile Aliaska.

À Ounga, l’une des iles qui bordent au sud cette remarquäble pointe de terre, on fit une courte station. Les traits caractéristiques principaux de cette île sont ceux de la plupart des autres iles du groupe. D'origine volcanique, Ounga présente une falaise de cent quatre-vingt mètres de hauteur, au-dessus de laquelle s’étagent des

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plateaux. Les élévations sont couvertes de mousses mêlées de fleurs; les dépressions nourrissent une herbe courte et rude et de petits buissons. Il existe sur cette île une couche de lignite, épaisse de quarante centimètres, que les Russes exploitèrent pendant un certain temps, mais que son peu de valeur à fini par faire abandonner. Là, comme sur plusieurs autres îles, un petit nombre de Russes vivaient de la pêche.

En remontant la côte, on aperçut un volcan en pleine activité; d'autres, éteints à une époque récente, se laissaient voir sur la péninsule et diverses iles. Les morues abondaient dans tous ces parages. On pénétra dans le détroit de Behring par la passe d’Ounimak ou Oumnak (04° 4/2 lat. N., 165° long. O0), avec une profondeur de soixante-douze mètres à l'entrée et un très-fort courant.

Le 15 septembre, l'expédition entra dans le golfe de Norton, qu'elle côtoya jusqu’à Saint-Michel. Là, Kennicott et les siens débarquèrent, et les bâtiments repartirent, avec le colonel Bulkley, pour le Kamtchatka.

L'ile de Saint-Michel est située au sud du golfe de Norton et séparée, par un étroit canal, de la terre ferme, et, par un'autre plus large, de l'ile de Stuart. Cette île à à peu près seize kilomètres, d’un rivage à l’autre, dans Loutes les directions. Elle est d’origine volcanique, mais elle est peu élevée, sa plus grande élévation n'ayant que quatre-vingt-dix mètres; elle possède un bon port où les navires sont abrités de tous les vents, sauf ceux du nord. Sur ce point est un fort de charpentes et de terre, armé de six canons et défendu par vingt Russes. Près du fort est un village esquimau de dix huttes, moitié tanières creusées dans le flanc de la montagne, moitié cabanes construites de bois recueillis sur la plage. Une chaine de

villages semblables s'étend le long du golfe de Norton. La température, à Saint-Michel, est plus douce que partout ailleurs sur cette partie de la côte, fait qu'on explique par les courants venus du sud qui lentourent, On y voit, en été, une végétation assez vigoureuse, quoique rare.

Kennicott voulait redescendre la côte dans le petit steamer Lizsie Horner, placé sous le commandement du lieutenant Charles Pease, jusqu’à la bouche méridionale du Kvihpak, — la plus profonde aussi, — et remonter ainsi la rivière aussi loin que possible, en faisant des explorations sur les points intéressants. Malheureusement ce projet dut être abandonné. Le mécanicien, engagé à San- Francisco, était d’une incompétence absolue, et la machine du steamer se trouvait être radicalement défec tueuse; c’est en vain qu’on chercha à la réparer, il y fa lut renoncer. Ce fut pour le côté utile de l'expédition un contre-temps regrettable. Le major Kennicott changea, dès lors, de plan et adopta la route ordinaire des commerçcants russes, celle qu'avait prise Zagoyskin vingt-trois ans auparavant. À partir de Nulato, il proposa de voyager en hiver par des traineaux à chiens, en remontant la rivière jusqu’au fort Youkon.

Le 27 septembre, l'expédition, comptant douze personnes, traversa le golfe de Norton, dans une barque ouverte, pour se rendre au village d’Unalakleat, à l'embouchure de la rivière de ce nom. Une violente tempête de neige, la première de la saison, rendit cette traversée pénible.

À Unalakleat, les Russes avaient construit un fort de bois, que six hommes occupaient et que défendaient deux pièces de quatre. Le froid se montra bien vite;

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L'AMÉRIQUE RUSSE, 251 aussi le premier soin des voyageurs fut-il de construire une grande hutte en bois, dont on bourra les insterstices avec de la mousse, et qu’on revètit de mottes de terre et de gravier. On y ajouta une cheminée, et, pour cet objet de luxe, on se servit de mortier fait avec de la terre délayée à l’eau bouillante.

Le 21 octobre, Pease, Ketchum et Adams, accompa-

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gnés de cinq Esquimaux, dont chacun portait sur le dos trente-six kilogrammes de bagage, remontèrent l'Unalakleat. Le thermomètre Fahrenheit marquait 2 degrés audessous de zéro (environ — 19 degrés centigrades); mais la rivière n’était pas assez gelée pour qu’on pût marcher sur la glace. Le troisième jour, ils atteignirent Ulucouk, village d'hiver de la tribu des Ingaliks, situé à soixante kilomètres au-dessus d’Unalakleat. Ils y passèrent un mois, pendant lequel ils achetèrent du poisson et le préparèrent pour les provisions d'hiver de l’expédition.

Les Ingaliks sont un rameau d’une race indienne qui tient le milieu entre les Esquimaux de la côte et les Indiens de l’intérieur. Ce sont eux qui font le commerce

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entre l’Youkon et la côte, et qui échangent les pelleteries des Indiens contreles articles importés et ceux des Esquimaux. Îls constituaient à une époque une race puissante, mais leur nombre à été réduit de beaucoup par une série de guerres avec les Esquimaux et les Indiens de l’intérieur. Par leurs coutumes ce! leurs mœurs, ils sont devenus plus Esquimaux qu’Indiens; ils bâtissent leurs huttes en partie sous terre comme Îles premiers, au lieu de les élever à la surface comme les seconds.

La hutte d'hiver de l'Esquimau du golfe de Norton est faite de troncs de sapins fendus et assemblés côte à côte. Elle est couverte de la même manière, avec un trou carré ménagé en haut au centre; le tout, excepté l'ouverture du toit, est revêtu de mottes de gazon et de terre, de maniére à former un dôme écrasé. Le sol de l’intérieur est au-dessous de la surface du terrain général, à une profondeur qui est à peu près la moitié de la hauteur de la hutte, prise intérieurement. L'accès a lieu par un tunnel ou galerie couverte, longue de cinq à six mètres, qui communique à une palissade carrée fermée par une porte. En dedans de la palissade est une ouverture circulaire par laquelle on descend dans le tunnel.

La hutte a de quinze à seize mètres carrés ; le long des parois, des blocs de bois servent de siéges. Le feu brûle au centre, immédiatement sous le trou ouvert dans la toiture. L’ameublement et les ustensiles de la hutte se composent de bouilloires achetées aux baleiniers, de pots de terre, ouvrage des indigènes, semblables à nos pots à fleurs et servant à civerses fins, et d’une lampe, espèce desaucièrede terre sèche, remplie de graisse et de mousse séchée qui fait l'office de mèche. Quand vient la nuit, îes habitants de la hutte laissent mourir le feu, tendent des

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peaux séchées pour fermer l'orifice du toit, l'entrée cireulaire pratiqrée dans la palissade et la percée qui conduit de la hutteau tunnel, interceptant ainsi tout courant d’air. Puis, couchés la tête contre le foyer et appuyée sur un bloc de bois en guise d'oreiller, ils dorment dans une atmosphère chaude et dense comme celle d’un four chauffé à petit feu.

Au centre de chaque village est le « kadgim », ou grande maison de réunion. C’est là qu’on travaille, qu’on festoie, qu'on reçoit les visiteurs et que couchent les hommes. Bâtisur le mème plan que les autres huttes, le kadgim est bexucoup plus large et plus haut. Tout alentour est disposée une banquette élevéequi sert de divan. C'est dans le kadgim d’Ulucouk que le lieuten2nt.Zagoyskin assista à la cérérionie traditionnelle accomplie en l'honneur de l'esprit marin Ugiak, et qui consiste à « nover de petites vessies dans la mer ».

Quand Zagoyskin pénétra dans le kadgim, il le trouva occupé par une cinquantaine d'hommes qui venaient de se laver dans un liquide fumant impossible à désigner d'une manière plus explicite. La puanteur était horrible et la chaleur suffocante. Il n’y avait pas toutefois moyen de s’y soustraire, la fête commençait. À une lanière de peau d’élan tendue à travers la pièce élaient suspendues une centaine de vessies couvertes de peintures fantastiques, etenievées à des animaux tués au moyen de flèches seulement. À un bout de ce singulier chapelet était un goëland avec une sculpture grossière représentant une tôte d'homme, et à l’autre, deux perdrix. Des fils attachés au chapelet en question et passés par-dessus la croix de charpente du plafond de la hutte servaient à faire danser vessies et figures. Sous celles-ci était planté dans le

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sol un bâton de deux mètres garni de paille. Un indigène sortit du groupe et se mit à danser solennellement devant les vessies ; puis, arrachant quelques brins de paille au bâton, il les alluma et les passa sous les vessies et les images, de manière à les enfumer successivement. Le bâton empaillé fut ensuite porté dehors, et tous les occupants du kadgim, au son monotone du tambourin, se livrèrent à une danse effrénée qui dura la plus grande partie du jour, et pour laquelle ils s'étaient au préalable mis nus jusqu’à la ceinture. À de fréquents intervalles, les femmes apportaient du poisson gelé et des longes de chair de renne que les danseurs dévoraient avec gloutonnerie, après quoi ils reprenaient de plus belle leurs coutorsions et leurs gambades. Après s'être trémoussés tout le jour au milieu de cette atmosphère empestée, les danseurs finirent par s'étendre pêle-mèle sur le sol, tous là tête vers le foyer, et dormirent jusqu’au matin. Contrairement aux naturels du Kamtchatka, qui s’enivrent de la plus dégoûtante façon, les Esquimaux de la côte américaine de la mer de Behring n'ont pas de boissons stimulantes. Ils se grisent, eux, au moyen de la fumée du tabac qu’ils avalent dans cette intention, et qui, absorbée dans les poumons, produit une intoxication partielle. Dans un des grands festins auxquels ils assistèrent, quelques membres de l'expédition Kennicott se virent offrir par les indigènes un mets que, sans trouver absolument exquis, ils mangèrent néanmoins sans aversion, annoncé qu’il était comme une délicate friandise de la cuisine hyperboréenne. Qu'on juge de leur dégoût quand plus tard, voulant connaître les ingrédients qui le composaient, ils apprirent que le délicieux dessert était du gras de renne mâché en pâte par les vieilles

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Les indigènes du cours inférieur de la Kouskokwime cit des cérémonies funéraires bizarres. Les membres de la famille du mort ne mangent que des mets aigris ou vieux d’une année, et s’abstiennent durant vingt jours d'aller à la rivière. Ils passent le temps assis dans un coin de la

Esquimaux de la côte américaine de la mer de Behring.

hutte, Le dos tourné à la porte, Ils se lavent tous les cinq Jours, sans quoi, suivant eux, tous les autres parents du défunt mourraient. Avant les funérailles, le corps est porté dans le kadgim, où il est placé, assis, les pieds allongés, dans un coin en face de la porte. Les habitants du village apportent, à titre d’offrandes votives, des habits de peaux; on en passe un au mort et l’on met les autres dans une boîte à côté du corps. La boite, portée au lieu de sépulture, est placée sur quatre piquets auprès desquels on dresse une large planche représentant en effigie l’objet que le défunt aimait le mieux, En face

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sont groupés des articles ayant appartenu au défunt; le reste de ses effets est partagé dans le kadgim.

Les indigènes de l’intérieur brülent leurs morts, mais, lorsqu'un individu meurt en hiver, les parents transportent le cadavre avec eux et s’en servent la nuit, au lieu de bloc de bois, en guise d'oreiller; ils ne le brülent qu’au retour de la saison chaude.

Les naturels de la Kouskokwime ont aussi, comme chez nous les enfants à Noël, l'habitude de cacher certains objets un certain temps, afin de les d'offrir en surprise, lors d’une fête particulière, aux membres de leur famille,

Le 8 novembre, la rivière d'Unalakleat était suffisarament gelée pour être franchie en traineau. Le froid augmenta rapidement. Le thermomètre, qui, ce jour-là, marquait 20 degrés au-dessous de zéro, descendit à 92 degrés le 19, et à 40 degrés le 1" janvier, avec ur vent violent du nord. Les traineaux et leurs attelages de chiens étaient disposés et les vivres empaquetés, quand Kennicott revint de Nulato avec la décourageante nouvelle qu’il serait impossible d'atteindre l’Youkon pendant l'hiver. Il avait lui-même fait une excursion de dix jours au-dessus de Nulato et n'avait rencontré que peu d’indigènes, la plupart étant allés chasser le renne au nord. Il avait acquis la certitude qu’il n° avait pas d'espoir de pouvoir se procurer de quoi nourrir les chiens. C’eût été folie que de se mettre en route dans ces conditions. L'hiver se passa donc au fort Saint-Michel à préparer l’entreprise de l'été.

Le 5 avril, la température se radoucit, et les signes avant-coureurs du printemps se manifestèrent. Une partie de l'expédition se mit en route pour le havre de Grantley, avec instruction de rejoindre les autres voyageurs à Nu-

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L'AMÉRIQUE RUSSE. 237 lato. Dix jours après, les lieutenants Ketchum et Pease, et un voyageur canadien nommé Mike Lebarge, attaché à l'expédition, partirent pour Nulato. La glace avait un mètre et demi d'épaisseur et le sol était couvert de neige; mais sur la baie la glace se fondit rapidement, de sorte que l'expédition dut se tenir près de la côte, ce qui ne l'empêchait pas de trouver parfois quinze centimètres d'eau sur la surface.

Le lendemain, les oyageurs atteignirent Unalakleat. Ils s’y reposèrent un jour, puis repartirent pour Ulucouk, suivant à pied pendant soixante kilomètres un traîneau chargé de trois sacs de farine. Continuant leur voyage, ils atteignirent, le 19, l'Youkon, à cinquante kilomètres environ au-dessous de Nulato. Le 29, ils arrivèrent à Nulato, après avoir fait tout le trajet sur la rivière. Le lendemain, ils furent rejoints par ceux de leurs compagnons qui venaient du havre de Grantlev.

Nulato est un petit village indigène où a été établi un poste de commerce russe ayant pour unique défense un canon de fer du calibre de quatre et une garnison de trois soldats blancs. Pendant l'hiver, deux canots de peaux avaient été amenés de Saint-Michel pour remonter l'Youkon. Le plus grand avait dix mètres cinquante centimètres de long sur un mètre quatre-vingts de large. Il était fait de peaux de phoques tendues sur une légère membrure de bois reliée par des nerfs d'animaux, et était muni d’une toile mesurant une vingtaine de mètres. L'autre embarcation était un « baidark », ou léger canot de peau recouvert d'une autre peau s’adaptant étroitement à la tunique de peau de l'occupant, de manière à rendre le tout parfaitement imperméable. Le baidark est percé de trous pour trois passagers; c’est ce qui le dis-

tingue du « kyak » qui, lui, n’admet qu’un occupant, Le baidark était destiné au major Kennicott et à deux personnes de son expédition. Le plus grand bateau devait porter les autres avec les provisions.

Tout était prêt pour le départ, et les membres de l’expédition attendaient avec anxiété la débâcle des glaces,

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Établissements russes à Nulato.

lorsqu'un triste événement vint tout arrêter, Le major Kennicott s'était plaint depuis plusieurs jours de vertiges et de sensations étranges dans la tête. Les désappointements successifs qu’il avait éprouvés depuis son débarquement l'avaient vivement affecté. Ces contrariétés, jointes aux rudes fatigues des six années précédentes, avaient abattu son énergie et altéré sa constitution. Le 13 mars au soir, il ne parut point au déjeuner, et l'Indien envoyé à sa recherche revint sans lavoir trouvé. Le lieutenant Pease commença à s'inquiéter et partit avec Lebarge pour

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le chercher. A. une quarantaine de pas du fort, ils le trouvèrent, étendu sur le dos, mort, À côté de lui était un compas ouvert. On suppose qu'après avoir pris des observations et fait des calculs en traçant des figures sur le sable, ilse releva et retomba mort par suite probablement d’une affection du cœur.

La mort du commandant de l'expédition renversa tous les projets formés. Le lieutenant Ketchum, comme le plus ancien, prit le commandement et nomma pour son second le lieutenant Pease. Il fut décidé que Ketchum avec Lebarge et un métis nommé Lewis Kean se rendraient au fort Youkon dans le baidark, tandis que le lieutenant Pease et quelques autres prendraient avec eux dans le bateau de peaux de phoques les restes de Kennicott et gagneraient le fort Saint-Michel en descendant la rivière jusqu’à la côte. Pease et Kean firent un cercueil avec des planches enlevées au fort ; ils Le calfatérent avec du suif et de la résine, le garnirent intérieurement avec de la serge verte trouvée dans le fort, et le clouèrent avec des pointes taillées à l'aide de gros ciseaux dans une plaque de cuivre qui avait fait’ partie de la doublure d’un navire. Revètu de son uniforme et enveloppé dans le drapeau américain, le corps du major Kennicott resta exposé lrois jours aux regards attristés de ceux qui avaient partagé ses derniers travaux, et au nombre desquels il comptait un vieil ami; après quoi, le glorieux linceul fut rejeté sur la figure de linfortuné savant.

Si Kennicott avait vécu pour réaliser ses plans et si, après avoir complété ses explorations de l’extrème nord américain, il avait consigné ses observations par écrit, le monde scientifique aurait profité singulièrement de ses

vastes connaissances, Malheureusement, pendant les six ou sept années qui précédèrent sa mort, il amassa des matériaux pour lui-même plus qu’il n'écrivit, et les notes tracées à la hâte qu'il confia au papier jetteront peu de lumière sur ses découvertes comparativement aux trésors qu’il a emportés avec lui dans la tombe.

Le 25 mai, la glace céda, et, le matin du 25, Ketchum, Lebarge et Kean s’embarquèrent sur le baidark pour remonter la rivière, taudis que Pease, prenant avec lui Smith, Adams et Dyer, et un équipage de trois Esquimaux, descendit la rivière sur le bateau de peaux de phoques, emportant avec lui les restes du major Kennicott.

A quelques kilomètres au-dessous de Nulato, les glaces et les bois flottants furent pris dans un courant rapide, et l’on dut, pour éviter d’être submergé, aborder sur une ile. Le danger passé, on se remit en route à raison de 20 à 22 kilomètres par jour et quelquefois plus ; un jour même, on fit {12 kilomètres dans la même journée. La nuit on cherchait un abri dans un village indien, ou l'on campait sur une ile.

Le 1° juin, Pease et les siens prirent à leur bord un Indien comme guide, mais ils ne tardèrent pas à soupçonner que cet homme cherchait à les égarer. D’après ses indications, ils s'étaient engagés dans un large canal qu'ils reconnurent plus tard être unc communication latérale avec la rivière Chageluk. Après être entrés dans celte dernière rivière, un peu au-dessus de son confluent avec l’Youkon ou Kvihpak, ils arrivèrent tout à coup dans un village habité par une tribu hostile à celles du cours supérieur et ayant une mauvaise réputation parmi les Russes.

Dès que leur bateau fut en vue, il fut entouré de

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canots pleins d'indiens dont les allures étaient peu rassurantes. Conservant tout son sang-froid, le lieutenant Pease entama une conversation avec le chef et lui fit présent de tabac, de calicot et finalement d’un couteau qui acheva de lui gagner le bon vouloir du sauvage, lequel, dès lors, crut devoir lui exprimer toute sa satisfaction de se rencontrer avec le premier homme blanc qui eût jamais pénétré dans son village. Quand le bateau fut sur le point de s'éloigner, les Indiens se retirèrent en groupe pour saluer d’une décharge générale le départ des étrangers. Comme Pease n’était pas parfaitement sûr des intentions de ses prétendus amis, il commença le salut à sa manière en frappant d’une balle de sa carabine un but très-éloigné et en faisant faire aux siens des décharges précipitées de revolvers. Cette exhibition de tir rapide et à longue portée mit fin à toute idée d'attaque de la partdes Indiens, si telle avait été leur envie.

Après s'être arrêtés une nuit au poste russe connu sous le nom de /a Mission, — l’Ikagmout de la relation de Zagoyskin, — qui comprenait plusieurs maisons et une église, Pease et ses compagnons continuéërent leur voyage le lendemain jusqu’à la bouche septentrionale de la rivière. Sur leur route ils virent plusieurs iles couvertes de pingouins, d’oies et de canards, et ils trouvèrent sur l’une d'elles un nid d’oie avec trois œufs. Le 5 juin, après avoir passé à travers une troupe de phoques, le bateau quitta la branche principale du cours d’eau pour en prendre une qui suivait une direction septentrionale et qui se terminait en un étroit canal conduisant à la rivière Pastolic, laquelle se jette dans le golfe de Norton, à plusieurs kilo-

mètres au-dessus de la branche la plus septentrionale de

l’Youkon.

Le lendemain 6 juin, douze jonrs après avoir quitté Nulato, les voyageurs arrivaient à la mer. Les vents et les récifs rendirent le voyage de la côte long et fastidieux. Ce ne fut que le 15 juin qu'ils atteignirent le fort Saint- Michel.

Peu de temps après, Ketchum et le reste de l'expédition rentraient, eux aussi, au mème fort, après avoir effectué

Pingouins.

avec succès leur voyage, aller et retour, au fort Youkon. Le pays, à l'est, à partir de Nulato, ressemblait à celui du cours inférieur de la rivière; les bords variaient en hauteur, mais la plupart des élévations proches se trouaient sur la rive septentrionale. Les cours d’eau venant du nord étaient faibles, ceux du sud avaient bien plus d'importance. La nature des bois s’améliorait, les sapins atteignant jusqu’à trente mètres. Il n’y avait pas plus d’obstruction à la navigation que dans la plupart des rivières de l’ouest ; les bancs de sable étaient recouverts,

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à celle époque, d’une suffisante profondeur d’eau, et les

‘apides, au-dessus du fort Youkon, ne présentaient pas d'obstacles insurmontables à un bon steamer. Le courant était très-fort. Les vapeurs propres à la navigation de l'Youkon semblent devoir ètre les solides baleiniers, munis de puissantes machines. Au fort Youkon, un nouveau fort avait été bâti à deux kilomètres et demi de l’ancien, et le prètre catholique romain qui avait là charge d'âmes pendant la visite de Kennicott, avait été remplacé par un ministre de l'Église épiscopalienne.

A la fin de l'automne, le navire si longtemps attendu deSan-Francisco arriva à Saint-Michel, ayant à bord le colonel Bulkley. L'expédition fut réorganisée. Le lieutenant Pease, en sa qualité d'ami particulier de Kennicott, fut renvoyé aux États-Unis avec les dépouilles mortelles du major ; le reste de l'expédition, placé sous les ordres de Ketchum, fut chargé de retourner dans l’intérieur des terres, d'étudier avec soin l'Youkon supérieur, de le remonter, si c'était possible, jusqu'à sa source ou jusqu’à ce qu'on rencontrât un groupe d’explorateurs venant de la Colombie anglaise et se dirigeant au nord.

Disons que ces derniers ont, eux aussi, de leur côté, su se tirer avec honneur de leur tâche. En dehors du but spécial de la double expédition américaine, tout a été accompli au point de vue de ce qui pouvait intéresser la généralité du public relativement à l'Amérique russe. L’Youkon s’est trouvé de la sorte exploré à partir de la mer de Behring jusqu’à sa jonction avec la rivière du Porc-Épic. Au delà de ce point, son cours avait été suivi par les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson.

On connait l'issue du projet de télégraphe russo-américain. Le succès du cable transatlantique supprimait d’un

coup la nécessité d’une communication télégraphique avec l’ancien monde par le détroit de Behring. L'abandon de ce tracé à mis fin à toute exploration ultérieure tentée dans l'intérèt de la Compagnie organisatrice.

La côte de l'Amérique russe à deux caractères distinets. La ligne de division est la presqu'ile Aliaska. Du côté de l'océan Glacial, la côte est basse et formée de bancs de vase gelée. Elle conserve ce caractère dans la direction de l’ouest jusqu'au cap Barrow ; la pointe la plus septentrionale est une longue jetée de gravier et de sable léger. En allant au sud-ouest, la côte basse est interceptée par une série de lacs étroits et couverts de mousses de marais jusque dans le voisinage du cap Lisburne, masse de roches calcaires de deux cent cinquante mètres de hauteur. À partir de là et autour du golfe de Kotzebue, la côte est basse, marécageuse, et de temps à autre semée de collines.

Le cap du Prince de Galles, qui forme le côté oriental de l'entrée du détroit de Behring, est abrupt et rocheux. Dans une échancrure est Port-Clarence, avec une bonne entrée de dix brasses d’eau et un fond de vase. Creusé aussi dans la côte orientale est le havre de Grantlev, plus petit et comparativement fermé; il offre un mouillage parfaitement sûr.

Au-dessous de ce point, le pays, dans le voisinage de la mer, est ondulé, et la côte est basse et inaccessible, si ce n’est dans certaines parties des golfes de Norton et de

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