‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 26 sur 38 · SES HABITANTS · texte numérisé non relu

SES HABITANTS

Les régions arctiques ont un attrait qui leur est propre et qu’on ne saurait nier. Pour l’homme que la destinée rive à notre sol civilisé, l’extrème rigueur du climat polaire, les champs de glaces sans limites, la population clair-semée, les déserts immenses, les obstacles et les périls sans nombre, l'inconnu, tout concourt à donner aux pays de l’extrême Nord, — dont l'aspect, cependant, n’est rien moins qu’enchanteur, — une espèce d'attrait mystérieux , plus séduisant que la simple beauté, un cachet indélébile de grandeur terrible. Pour l’explorateur de profession, ce mystérieux même, cet inconnu,

ces obstacles, ces périls, constituent le charme intrinsèque du voyage. Les jours sans fin de l'été et les nuits interminables de l'hiver ont respectivement leurs séductions ; durant les uns, l’homme a à lutter contre la nature en mouvement ; durant les autres, il a à se tenir constamment en garde contre la lugubre et menaçante immobilité de tout ce qui l'environne. Tous les phénomènes qui se passent autour de lui, dans le ciel ou sur la terre, sur la glace ou sous la glace, ont leurs caractères particuliers qu'il lui faut surveiller de près, son salut dépendant souvent desa vigilance à observer les plus petits changements qui interviennent, et de sa promptitude à en prévoir les résultats.

Il est assurément des personnes, et en grand nombre, que l'attrait du péril et dès aventures laisse parfaitement insensibles. Ce n’est point à elles que nous nous adressons. Comment comprendraient-elles l'Américain Hall écrivant : « Tout ce qui appartient aux zones arctiques m'intéresse profondément ? J'aime les neiges, les glaces, les banquises, la faune et la flore du Nord. J'aime le s0leil du pôle, j'aime son jour prolongé, j'aime la nuit arctique, alors que, dans le solennel silence de la nature, l’âme entre en communication avec Dieu. J'aime avec passion la mission que je me suis imposée. Je sens, en l’accomplissant, que je remplis un devoir envers l’humanité, envers moi-même, envers le Créateur! Plein de cette conviction, j'ai le cœur fort, l’âme fervente, et je suis prêt à faire tout, même à donner ma vie, pour la cause que j'ai embrassée, »

M. Hall demeurait convaincu qu’il existait encore des survivants de la malheureuse expédition de sir John Franklin. Les hommes blancs, selon lui, peuvent vivre là

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où les Esquimaux le peuvent, et souvent mème où ceuxci ne le peuvent pas: rien ne s’opposait à ce qu’on püt encore rencontrer, parmi les Esquimaux des terres de Boothia, de Victoria ou du Prince Albert, quelques-uns des cent cinq individus composant cette expédition et dont on a si longtemps ignoré le sort; il croyait qu’on pourrait retrouver, dans la Terre du roi Guillaume (le King William’s Land des Anglais), quelque chose au moins de ces infortunés navigateurs, si l’on y faisait des recherches en juillet, août et septembre; et, làdessus, il partit avec cette ardeur qui contribue pour une part si grande au succès des entreprises de ce genre.

Les régions arctiques toutefois mettent à garder leurs secrets autant d’obstination que les plaines inexplorées de l'Afrique et de l’Australie centrales. Avec les moyens plus qu'insuffisants dont elle disposait, l'expédition de M. Hall aboutit à un résultat complétement négatif en ce qui touchait son but primitif; mais elle eut la bonne fortune inespérée de découvrir des vestiges du vieux Martin Frobisher. M. Hall, en outre, a considérablement augmenté la somme des connaissances qu’on possédait sur le caractère, les idées et le mode d’existence des Esquimaux, et, s’il ne nous a rien appris de nouveau quant à la géographie de ces régions sauvages, les renseignements nombreux qu'il a recueillis peuvent de toute manière être considérés comme de nature à donner des espérances de réussite pour d’autres explorations.

M. Hall, il faut le remarquer, n’était pas lui-même un arin ; il he pouvait prétendre qu’au titre d’explorateur amateur, et, au début, il souffrit tellement du mal de mer que, s’il y avais eu une porte de derrière au navire baleinier, sur lequel ii prit passage, nous n’aurions probable-

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ment pas à parler aujourd’hui de son intéressante relation', et la baie de Frobisher, le glacier de Grinnell et mille traits de mœurs des Esquimaux nous seraient restés à peu près lettre close.

Ce voyage, disons-le, ne dépassa point les bords extérieurs de ces etfroyables régions qu'ont visitées, au prix de tant d’eftorts, Parry, Belcher, Mac Clintock, Mac Clure, Collinson et une foule d’autres braves marins, et où se perdirent Franklin et ses compagnons, Crozier et Fitzjames ; mais il a fourni l’occasion à M. Hal! de recueillir en grand nombre des données importantes, concernant surtout les habitants de ces contrées glaciales, dont un rameau, — qu’on à pittoresquement baptisé du nom de Highlanders du pôle, — vit, à ce qu’on suppose, tout en haut du détroit de Smith.

L’expédition dont nous allons entretenir nos lecteurs se composait de la barque George Henry et du petit schooner Amaret, qui, sous le nom de Rescue, s'était auparavant déjà rendu célèbre dans les mers arctiques. Les officiers et marins de ces deux bâtiments comptaient en tout vingtdeux personnes. «Mon expédition, à moi, dit M. Hall, consistait en nudlago et moi-même, et, comme le pauvre Kudlago mourut avant qu’on eût atteint les régions polaires, elle se trouva bientôt réduite à ma seule personne.» Ajoutons que M. Hall avait, en outre, un canot, un traineau et des vivres nécessaires, dans lesquels les salaisons de Cincinnati entraient pour une bonne part.

Le commencement du voyage fut égayé par les jets d’eau des baleines et les gambades des marsouins. Sterrv, l’un des lousties de l'équipage, se mit en devoir de har-

! Life wilh the Esquimaux. By Captain C. F. Hall. 2 vol. 1864.

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ponner quelques-uns de ceux-ci, et, comme les rusés poissons ne se pressaient pas d'arriver à portée du croc, le brave matelot essayait de les fasciner en les sifflant. Les baleines et les marsouins, selon lui, ne résistaient jamais à l'attrait de cette musique.

M. Hall, comme on l’a pressenti, s’enthousiasmait pour toute chose; aussi, dès la première banquise qu’il ren-

Banquise.

contra, il voulut à toute force l’aborder eten faire l’ascension. Ce premier exploit lui réussit mal, car, au retour, en sautant dans son canot, il se fit au pied une blessure qui le confina au lit pour plusieurs jours. C'est en passant devant le banc de Terre-Neuve que l’'Esquimau Kudlago, qu'il avait emmené comme interprète, fut atteint de la fluxion de poitrine dont il mourut. Les restes mortels du pauvre diable furent confiés à la mer avec les cé-

rémonies d'usage.

« C’étaitun dimanche matin, dit le narrateur, par un ciel sans nuages, que le soleil éclairait de ses plus éclatants rayons. Les eaux bleu sombre de l'Océan étaient jalonnées çà et là de banquises aiguës. Les pics élevés des montagnes de glace du Groënland apparaissaient, dans l’est, à l'horizon... Une heure après que le George Henry avait repris sa marche sous le vent, je reportai mes yeux sur la tombe humide de Kudlago. Une montagne flottante, d’un blanc de neige, la recouvrait, monument funèbre tout de circonstance taillé par Dieu pour le pauvre Esquimau. »

L'expédition avait quitté New-London le 29 mai 1860; elle atteignait la côte du Groënland dans les premiers jours de juillet. Le poisson abondait tellement, dans ces parages, qu'en moins d’une heure, et avec trois lignes seulement, on remonta à bord du George Henry plus d’un tonneau pesant de morues. Le 7 juillet, on laissait tomber l'ancre dans le port danois de Holsteinborg, lieu de rendez-vous donné au schooner Rescue, resté en arrière.

L'histoire du Groënland, quoique connue, n’est pas tellement populaire qu’un rapide résumé ne puisse trouver ici sa place. Nous allons l’emprunter au livre de M. Hall.

Vers le milieu du dixième siècle, un certain Gunbiorn, un Islandais (l'Islande était déjà colonisée), avait découvert une terre à l’ouest, et raconté, dans son île natale, ce qu'il avait vu. Peu de temps après, en 985, un autre Islandais, nommé Éric le Rouge, condamné au bannissement par ses compatriotes pour homicide, résolut d'aller visiter le pays qu'avait révélé Guubiorn. Ayant réussi à l’aborder, il le côtoya dans la direction du sud; puis, doublant une pointe connue aujourd’hui sous le nom de cap Farewell, il arriva sur une ile, où il passa son pre:

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mier hiver. Il resta ensuite trois ans à explorer les côtes et finit par retourner en Islande, oùil fit une telle description de la Terre Verte (Groënland), comme il appela le nouveau pays, que plusieurs individus des deux sexes résolurent de repartir avec lui. Une colonie se forma ainsi, qui entretint des communications avec l'Islande et avec la Norwége. Leif, fils d’Éric, se rendit dans ce dernier royaume, et, par ordre du roi, futinstruit dans la religion chrétienne; après quoi, il regagna le Groënland, accompagné d’un prètre qui baptisa Éric et ses compagnons.

En 1001, un des colons nommé Bjorn, entrainé dans son bateau au sud-ouest du Groënland, découvritun pays nouveau couvert de forêts. À son retour, Leif équipa un bâtiment, et, avec Bjorn pour pilote, partit à la recherche de cette nouvelle terre. Il réussit à la retrouver et la nomma Winland. Ce devait être certainement la partie de l'Amérique du nord qui s'étend vers le 45° degré.

Pendant ce temps, les colons groënlandais augmentaient en nombre et prospéraient., En 1121, Arnold fut le premier évèque élu, et plusieurs églises furent construites. Il n’eut pas moins de soixante-dix successeurs, et les deux colonies du Groënland oriental et du Groënland occidental (cette division était le fait des colons euxmèmes) comptèrent environ trois cents villages. Avec leurs petites barques, ces intrépides pêcheurs remontaient la côte ouest jusqu'au 75° degré; on croit même, d’après certaines descriptions runiques, qu'ils poussèrent jusqu’à l'entrée de ce qu’on appelle aujourd’hui le Canal de Wellington.

Il se passe ensuite un long laps durant lequel l’histoire de ces colons est pleine d’obscurité. Leurs rapports avec l’Europe furent interrompus au commencement du quin:

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