‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme]Chapitre 31 sur 38 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

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Si cependant le brave voyageur avait eu à prendre son tour d’une faction de deux jours et une nuit sur un trou de phoque, nous doutons fort qu’il eût trouvé la chose très-agréable, mais il est vrai de dire que M. Hall est en tout un modèle de résignation. Il n'y à que lui, par exemple, pour écrire de la soupe au sang de phoque : @ C'est de l'ambroisie, c'est du nectar ! une fois qu'on

Phoques.

en à goûté, on ne peut s'empêcher de crier: Encore, encore l »

Autre petit détail culinaire: la chair de phoque, quand elle ne se mange pas crue, se fait bouillir trois ou quatre heures avec de l’eau et du sang, dans une marmite suspendue au-dessus de la lampe-fover. Le mets cuit à point, chacun en reçoit un morceau qu’il déchire comme il l'entend, avec les doigts et les dents; mais pour rendre le mets plus appétissant sans doute, la cuisinière à soin, avant de distribuer à chacun sa portion, de sucer tout

le fluide qui l'entoure et qui, sans cette précaution, tomberait en gouttes de toutes parts. En outre, s’il se trouve sur le friand morceau un corps étranger quelconque, tel que poils de phoque, de chien ou de renne, c'est avec sa langue flexible qu’elle l'en débarrasse. Et cependant M. Hall vous répétera « qu’il défie qui que ce soit de trouver aux États-Unis un mets plus délicieux »; sachons-lui gré de ne pas ajouter : « et plus propre. »

La voracité avec laquelle mangent les Esquimaux en temps d’abondance est surprenante ; mais c’est bien le reste quand, après un de ces jeûnes prolongés comme ils sont souvent obligés d'en faire, ils ont la bonne fortune de trouver tout à coup de quoi réparer le temps perdu. M. Hall fut souvent témoin de leurs hautsfaitsen ce genre. Une nuit, c'était le 3 février, les hôtes de l’iglou qu’il habitait furent réveillés par des appels du dehors, venus évidemment de quelqu’un en détresse. On fit entrer celui qui les poussait. C'était Ming-u-mai-lo, l'angeko. La voix de cet homme était faible, il mourait, disait-il de soif et de faim ; il y avait presque un mois que sa famille et lui n'avaient plus rien à manger. Immédiatement on lui montra une pile de morceaux de chair de phoque gelée en l’autorisant à en manger. « Prompt comme l'éclair, écrit M. Hall, le malheureux se jeta sur ces vivres, ainsi que l’eût pu faire un ours affamé. Mais comme il se gorgea! il en avala de quoi étouffer six hommes blancs, et cela sans en paraitre incommodé. On lui donna aussi de l’eau ; il en but une quantité énorme, en faisant descendre 2 quartes (plus de 2 litres) dans son estomac de chameau, d’un trait et sans reprendre haleine! En voyant cette horrible brèche faite à nos précieuses provisions, j’eus vraiment peur que tout n’y passât... À la fin l’angeko se ren-

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dit, il ne lui était littéralement plus possible d’empiler une bouchée de plus. 11 avait atteint la dernière limite de la réplétion, la mesure était comble. Il se jeta dès lors à plat sur le sol de la hutte et s'abandonna à la laborieuse opération que la nature avait maintenant à pratiquer sur sa personne pour lui faire digérer la monstrueuse masse de nourriture qu’il venait d'engloutir. »

L'imprévoyance des Esquimaux est d’ailleurs remarquable. Chaque fois que les circonstances le leur permettent, ils festoient et font grasse chère, sans jamais s'inquiéter du lendemain ; Ebierbing et Toukoulito euxmêmes, si excéptionnellement intelligents cependant, ne faisaient pas exception à la règle. Disons, du reste, à la louange de ces pauvres peuplades, que, chez elles, ceux qui n'ont pas, peuvent en tout temps s'adresser à ceux qui ont, sans jamais avoir à craindre de refus.

Le 21 février, M, Hall se retrouvait à bord du George- Henry. La première nuit qu’il passa dans son lit, après sa longue absence, fut une nuit sans sommeil, Le changement de la pure atmosphère d’une hutte de neige à l'air concentré d’une étroite cabine était une épreuve presque douloureuse. Peu de temps auparavant, quelques cas de scorbut s'étaient déclarés parmi l'équipage, et deux des hommes les plus gravement atteints furent envoyés à terre, vivre avec les indigènes pour se rétablir, en mangeant des viandes fraiches, du morse et du phoque, régime dont M. Hall s'était si bien trouvé.

Moins d’un mois après, l’un de ces deux marins, Français, paraît-il, quoique portant le nom de John Brown, périt d’une manière bien malheureuse. Sa santé s'était si bien remise, qu’au bout de trois semaines il reprenait le chemin du navire. Malheureusement il prétendit re-

venir seul, malgré le mauvais temps, et, au lieu de prendre avec lui un des vieux chiens qui l’eût guidé correctement, il partit, accompagné seulement d’un jeune chien inexpérimenté. Alors il perdit la voie, revint plusieurs fois sur ses pas, s’écarta considérablement, finit par se perdre tout à fait et fut retrouvé mort, aussi rigide que la glace qui l’entourait.

La lutte avait dù être rude pour le pauvre diable avant qu’il cédàt au sommeil de la mort. Ses traces laissaient comprendre que sa faiblesse avait été grande, et que probablement il n’y voyait même plus à se conduire. À cinquante pas du point où gisait son cadavre, la neige foulée indiquait qu'il était tombé et qu’il lui avait fallu de grands efforts pour se remettre debout. Il en était de même du voisinage immédiat du site où il avait expiré; cet endroit portait la preuve irrécusable d’une terrible agonie. Il avait courageusement tenté de se relever, mais la main invisible d’un implacable ennemi l'avait toute la nuit tenu rivé au sol. Le pauvre garçon n'avait pas plus de dix-huit ans ! La pointe de terre sur laquelle on retrouva son cadavre figure sur la carte de M. Hall sous le nom de Pointe du Français. Le malheureux s’était éloigné considérablement du navire dans la direction du sud.

Les recherches auxquelles on se livra pour le retrouver ne s’effectuèrent nas sans de grandes fatigues et de sérieux dangers. Dans l'impossibilité où l’on était de lui creuser une tombe sur le rivage, on décida de donner au pauvre Brown la sépulture sur le lieu même témoin de son trépas et, à défaut d’autres matériaux, on recouvrit son corps de glaçons et de blocs de neige.

Ce triste devoir accompli, le capitaine du George- Henry, M. Hall et leurs compagnons reprirent le chemin

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du navire sur un traineau attelé de douze chiens. Mais chacun avait soin, à tour de rôle et à intervalles trèsrapprochés, de descendre et de courir pour éviter d’être gelé. Le capitaine Budington, chaussé d’une'manière insuffisante et sentant un de ses pieds se geler, se fit enlever sa botte par le matelot Johnston, afin de ranimer par une violente friction le membre engourdi, moyen usité en pareil cas. Or, ce simple acte, si rapide, de retirer la botte du capitaine (avec la main dégantée) suffit pour que le matelot en question eût à son tour les doigts gelés. Le thermomètre Fahrenheit marquait 49 degrés au-dessous de zéro (— 45 degrés centig.) et un vent du nord-ouest rendait le froid plus pénible encore à supporter.

Dans une autre circonstance, M. Hall eut le bout des doigts entamés profondément ou, suivant son expression, brûlés, pour avoir saisi avec sa main nue son sextant de poche en cuivre. « Je dis brülés, écrit-il, parce que l'effet fut précisément le même que si j'avais touché du /er rouge. L’extrémité de mes ongles était comme de la corne brûlée, et le bout de mes doigts et de mon pouce avaient l'air d’avoir été mis en contact soudain avec du feu; la sensation, d’ailleurs, était celle d’une vive brûlure. »

On peut se faire une idée de l’ardeur et de l'intelligence merveilleuses des chiens esquimaux par un incident qui eut lieu quelques jours avant la triste fin de John Brown. Un des chiens de M. Hall,nommé Barbekark, s'empara, à lui tout seul, d’un renne en lui sautant à la gorge et en ne le quittant qu'après l’avoir bel et bien étranglé. Cetexploit accompli, — cela se passait à plus de trois kilomètres du navire, — le brave chien revint à bord et n’eut de cesse qu’il n’eût, par mille démonstrations de tout genre, décidé quelques-uns des hommes à le suivre jusqu’au lieu où gi-

sait sa précieuse proie, autour de laquelle les autres chiens faisaient bonne garde, accroupis en cercle. Inutile d’ajouter que le renne fut triomphalement transporté au navire et que les chiens, Barbekark en tête, eurent leur part du festin. Les chiens de M, Hall étaient, à vrai dire, des chiens bien nourris; il est probable qu'affamés ou mis à la portion congrue, ils se fussent conduits moins discrètement.

C’est surtout grâce à la sagacité de ces intelligents et inséparables compagnons de leur rude existence, que les indigènes arrivent à découvrir les trous de phoques. Le chien, le nez au vent, aspire l'air chargé des émanations du phoque, et, guidé par la délicatesse de son flair, il conduit son maitre sur le point où l’amphibie a son repaire, L'hornme alors sonde la neige avec son harpon, à une profondeur de 50 à 90 centimètres, — car le phoque fait son trou à travers la glace, mais il s'arrête à la couche de neige. La petite ouverture reconnue, l'Esquimau attend en silence et patiemment que le phoque vienne aspirer l'air. À la seconde ou à la troisième aspiration, le harpon pénètre vivement la neige et vient s’enfoncer dans la tête du pauvre animal. Le phoque plonge immédiatement et file de toute la longueur de la ligne (de 19 à 20 mètres), attachée au fer et dont l’autre extrémité est dans la main du harponneur, Le trou à respirer du phoque est alors débarrassé de la neige qui le couvre, et élargi de manière à laisser passer le corps de l'animal quanil le moment est venu de le tirer au dehors.

Les Esquimaux déploient dans cette espèce de pêche une persévérance merveilleuse, et ils poussent à des distances considérables leurs excursions à la découverte des phoques. Les périls qu'ils affrontent ainsi sont souvent

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