LA SIBÉRIE ORIENTALE. M
sur les tempêtes de neige et autres dangers de la route qu'ils partirent, Eux-mèmes n'étaient pas sans une certaine appréhension sur leurs chances de succès.
Le 24 décembre les surprit loin déjà et campant dans la neige par — 22 degrés Fahrenheit, (— 50° cent.), température rigoureuse qui devait bientôt tomber à — 55 degrés (— 37° cent.). M. Bush trace en ces termes la physionomie de leur bivouac :
« Après tout, notre position n'est pas si mauvaise, quelque éloignés que nous soyons de nos amis et entièrement coupés de toute communication avec la civilisation. Un rempart de peaux de renne étendues en demicercle nous abrite du vent, et devant nous brille et petille un immense feu, dont les flammes vont lécher les branches des sapins sous lesquels nous sommes installés, Mahood et Swartz, confortablement allongés, roulés dans leurs fourrures, causent et fument tranquillement, tandis qu’Ivan apporte toute son atiention à la confection d'un beefsteak aux oignons sauvages qu’il prépare pour notre réveillon de Noël.
« Nos Tongouses vont et viennent autour de nous, têtes nues, leur épaisse chevelure noire devenue parfaitement blanche du givre produit par leur haleine. L’un d'eux met une brassée de bois sur le feu, tandis que l’autre est trèsoccupé à couper un énorme morceau de glace qu’il vient de rapporter de la rivière Goram pour le faire fondre et servir à notre thé. Nos selles et nos bagages sont éparpillés sur la neige, et, au delà, les troncs d'arbres qui réfléchissent la lumière de notre feu de bivouac ont l'air d’autant de spectres qui nous contemplent. Çà et là’ apparaît un de nos rennes quand la flamme s'élève plus éclatante, et l’animal suspend son souper et nous regarde cu-
rieusersent comme pour se rendre compte de ce que nous faisons,
« Pour compléter la scène, représentez-vous l’auteur de, ces lignes enveloppé de fourrures de la tête aux pieds, assis les jambes croisées près du feu, ayant à côté de lui son petit coffre à papiers sur lequel brûle un bout de bougie. Son épais encrier de verre est placé sur la cendre chaude pour empècher l'encre de geler, Il y trempe sa plume et se met en devoir d'enregistrer dans son journal quelque idée lumineuse ou quelque incident nouveau ; mais au milieu de la phrase, l'encre s’épaissit au bout de sa plume et refuse de marquer ; alors il approche le bec de celle-ci de la flamme de la bougie et fait dégeler le liquide pour achever la phrase commencée. Voilà comme on écrit en plein air en Sibérie. Mon jour ‘porte encore aujourd'hui la trace des lourdes ligne: es faites par l'encre à mesure qu’elle s’épaissit au commencement des mots et celle des lignes fines qui suivent immédiatement le résultat du dégel. Au début de mon journal, je mesuis servi de crayon; mais les caractères s’effaçaient si vite, que j'avais peine ensuite à les déchiffrer ; je vis que j'auais plus de bénéfice à prendre un peu plus de peine et à employer de l'encre. »
Quelques jours plus tard, nous l'avons dit, le thermomètre marquait — 35 degrés Fahrenheit, c’est-à-dire — 57° centigrade. Barbes, moustaches, sourcils, cils et fourrures se solidifiaient sous l'effet de la glace. Nous ne parlerons pas des nez qu'il fallait à chaque instant faire dégeler en les frottant vigoureusement avec de la neige. C’est par cette température cependant, et avec toutes les fatigues et tous les dangers qu’elle entrainait, que les voyageurs parvinrent au sommet de la plus haute chaîne
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de la Sibérie orientale. Cette crête formait la principale séparation des eaux, dont les unes se déversent à l'est dans la mer d'Okhotsh et les autres vont se jeter à l'ouest dans le Léna qui se vide dans l'océan Aretique, à 5,200 kilomètres de distance. Tout signe de végétation avait cessé depuis longtemps.
De ce point culminant le paysage avait une grandeur sinistre. En face, les montagnes offraient une descente à pie avee une autre chaine au delà qu'il fallait encore franchir si l’on ne réussissait à la tourner, Derrière, la gorge suivie depuis six ou huit jours se déroulait en un long ruban au milieu de pics dénudés, et les sombres forêts qu’on avait autour de soi à plusieurs milliers de pieds au-dessous se fondaient dans un vertigineux lointain. De tous côtés se dressaient encore d’autres pics revètus d’une solennelle majesté dans le silence de mort qui enveloppait l'ensemble de ce tableau.
Le 1" janvier, nos Américains rencontrèrent, vers les sources du Maimikan, un petit campement de chasseurs tongouses qui les remirent dans la voie la plus directe pour atteindre Aian. Ils jouirent le même jour d’un beau phénomène, dontil est souvent question dans les voyages polaires. L’atmosphère paraissait remplie de molécules gelées en suspension comme du brouillard, bien qu’audessus. de cette couche le ciel fût parfaitement clair. L'éclat du soleil était tellement adouci par ce voile crislallisé, qu'on pouvait le regarder à son aise à l'œil nu. Autour était un large cercle lumineux faiblement teinté des couleurs du prisme etsur lequel brillaient trois parhélies où faux soleils, l’un perpendiculairement au-dessus de l'astre véritable, et les deux autres de chaque côté, à égale distance au-dessus de l'horizon. De chacune de ces images
. solaires partait une brillante trainée de lumière dans des directions opposées à celle du vrai soleil, et l’on apercevait les arcs de trois autres cercles semblables au premier, l’un directement au-dessus de ce premier cercie et les deux autres de chaque côté et le touchant aux points occupés par les parhélies. Le météore était splendide ; il dura plus de deux heures. Le soir, pareil phénomène se reproduisit avec la lune, beaucoup moins brillant il est vrai.
L'appétit des hommes du Nord est proverbial et leur faculté d’absoption vraiment merveilleuse. M. Bush en cite plusieursexemplesqui se sont passés sous ses veux et dont les héros étaient des Tongouses. Mais M. Swartz avait vu, parait-il, exploit plus étonnant encore chez les Yakoutes. Deux années auparavant, la compagnie russo-aréricaine avait envoyé d’Aian chercher à Yakoutsk un certain nombre de chevaux qui furent confiés aux soins de six indigènes du pays. En chemin, un des chevaux s'étant assé une jambe dut être abattu. Le soir, les six Yakoutes s'établirent autour de l'animal tué, et le matin il ne
restait plus de celui-ci que la peru ot les os. Al Soit dit en passant, les Yakoutes, malgré leurs dispositions douces et pacifiques, sont généralement trés-cruels envers les animaux. Leur mode. favori de tuer un cheval
il) pour le manger, est de le jeter par terre, de le lier solide- E Ai | ment avec des cordes, puis dans cette position de lui ou- | L vrir la poitrine et d'y plonger le bras pour aller com- ” p'imer le cœur avec la main jusqu'à er que mort
s’ensuive. Ils prétendent que la viande est alors bien meilleure.
Nourrir les rennes dans de pareils voyages n’est pas toujours chose aisée ; animal heureusement a un odorat
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très-subtil ; ilsent l'herbe ou la mousse à travers 6 pieds de neige et creuse avec acharnement jusqu’à ce qu'il ait atteiat le sol. Dans tout le massif des montagnes des environs d’Aian pousse une espèce de pin nain appelé par les Russes « kedrovnik », qui w’atteint pas plus d’un mètre et dont les branches noueuses et épaisses s’étendent horizontalement sous la neige. Là où pousse ect arbrisseau pousse aussi la mousse des rennes, Ge fait, qui jusqu'ici ne paraît avoir été signalé nulle part, peut ne pas être sans utilité pour les futurs explorateurs de ces résions, s’il s’en trouve.
En approchant de la rivière Nimor, la caravane amérieaine fut informée par l’un des guides, qu’un vieux chasseur tongouse, nommé Ephraïm Caramsin, habitait d'ordinaire sur le cours d’eau et qu’à son campement on pourrait renouveler la provision de viande fraiche. Or trouver cette habitation n’était pas chose facile, ces chasseurs ne restant guère plus de trois jours dans la même localité ; mais Ephraïm était un tueur d'ours renommé, et il n’abattaitou ne capturait pas moins d'une vingtaine de ces animaux par saison, sans parler. d’une quantité considérable de renards et autres animaux à fourrure. Ce gibier particulier étant abondant dans l'endroit, il y avait néanmoins chance de se heurter un beau matin à la tente du brave homme. C’est ce qui arriva bientôt en effet.
Le chasseur toutefois était absent, les voyageurs ne trouvèrent au logis qu’une jeune fille de seize à dix-huit ans et un petit garçon, ses exfants. La jeune fille, que, Dieu sait pourquoi, ils baptisérent Sapho, ne se montr: point déconcertée le moins du monde par la présence des étrangers; elle pria ceux-ci d'attendre son père, et continua à faire jouer son jeune frère avec des animaux dé-
coupés dans de l'écorce de bouleau et représentant des rennes, des ours, des chiens. Ces jouets intriguérent M. Bush; il en ramassa un et fut fort étonné de l’exactitude des proportions et du dessin. Son étonnement redoubla quand il apprit que ces découpures étaient l’œuvre de la jeune Tongouse : « La ressemblance, dit-il, était bien meilleure que ce que j'avais vu faire à certains artistes de profession. Je priai Sapho de me faire deux ou trois
Piéxe à renard des Tongouses.
animaux par curiosité. Elle prit aussitôtun morceau d’écorce el sans tracer préalablement aucun dessin, comme moi-même je l'eusse fait, elle se mit à découper en quelques instants des figures d’une correction parfaite. Je n'ai certainement jamais vu plus de goût naturel pour le dessin que n'en manifestait cette jeune sauvage. Les Chinois sont vantés pour leur talent d'imitation; je suppose que ces peuples, qui descendent probablement de la même souche, ont en eux un peu de cette faculté. »
itant des iguèrent l’exactini redouœuvre de tait bien s artistes ou trois
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Ephraïm revint avant là nui, rapportant comme produit de sa chasse de la journée, trois écureuils sibériens. Ces écureuils, dont la fourrure est bien connue de toutes les dames, sont de charmants petits animaux à tête et à queue noires, à dos gris sombre et à ventre blanc. On les tue d'ordinaire avec une petite carabine dont la balle a la grosseur d’un pois. Îl n’est pas de Tongouse qui n'ait un de ces fusils. Dès qu'ils se sont procurés cette arme, ils s’empressent invariablement d’en réduire la crosse à un liers de sa grosseur originaire, puis ils fixent au fût, par une espèce de charnière, deux légers supports sur lesquels ils appuyent le canon pour tirer. Le vieux système à pier"e est toujours préféré. La poudre et le plomb sontsi rares, que les chasseurs ont à les économiser à l’extrème; ils ne tirent jamais qu'au repos et de la plus courte distance possible. Quand ils le peuvent, il suivent de l'œil la balle et fouillent la neige pour la retrouver et s’en servir de nouveau.
Des morceaux de viande d'ours séchée étaient suspen-
dus dans la tente d'Ephraïm \méricains ayant manilesté le désir d’y goûter, le vieux chasseur leur en en-
voya porter quatre ou cinq kilogrannnes par sa fille. Le mets, par parenthèse, était détestable ; cependant, pour reconnaitre la politesse, ces messieurs crurent devoir passer au cou de la jeune Tongouse un collier de verroterie. Mais loin de lui faire plaisir, ce collier parut là gèner considérablement. On le lui ôta alors pour lui en faireun bracelet ; sous cette nouvelle forme, le cadeau ne hi fut pas plus sensible. La reconnaissance est un sentunent complétement ignoré de ces peuples, là où ils n’ont point été en contact avec les Russes, Ils n’ont même pas de mots dans leur langue pour exprimer un remerciment ;
ils reçoivent un don comme une chose qui leur aurait appartenu antérieurement, et ils n’ont aucune hésitation à vous demander davantage.
Après s'être muni chez Ephraïm de quelques vivres frais, la caravane se remit en route et arriva dans Île voisinage d’Aian sans autre incident qu'un renne égaré et mangé par les loups. Un autre désappointement les attendait toutefois, La neige, dans l'étroit sentier qu'ils suivaient à travers bois, était parfaitement lisse et vierge dedepuis longtemps de toute trace de traineau et de signe de voyage d’aucune espèce, ce qui pouvait faire craindre que la ville d’Aïan, qui avait été bâtie par la compagnie russo-américaine, n’eût été abandonnnée, et par suite aussi la route postale qui conduisait de cette localité à Yakoutsk dans l’intérieur. Cette perspective était assez alarmante. Les provisions étaient épuisées, les guides ne voulaient pas s’aventurer plus loin avec leurs rennes, ct la route ayant disparu il n’y avait pas moyen de communiquer avec les indigènes et de se procurer de nouveaux animaux.
Sur ces entrefaites, le guide Alexaï se souvint qu'il v avait eu autrefois dans le voisinage une station de poste, On arriva en effet, au bout d’une heure de marche, à une vourte à moitié ensevelie sous la neige et où des aboiements de chiens proclamérent au moins la présence d'êtres humains. Bientôt les habitants furent sur leur porte croyant avoir affaire aux postillons qu’ils attendaient d’Aian avec la malle, cette nuit-là même. La route fravée se laissait voir en même temps à peu de distance.
Hommes, femmes et enfants demi-nus escortèrent les étrangers à la hutte, où un feu brillant venait d’être al-
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lumé dans le tchual. Les craintes relatives à l'abandon d'Aian n'étaient pas absolument sans fondement. Le gardien de la station, questionné sur ce point, apprit aux voyageurs qu'Aian était bel et bien abandonné. Mais ceux-ci étaient trop épuisés pour s’appesantir longuement sur ce contre-temps, et après avoir bu leur thé, ils ne songèrent plus qu’à s'étendre sur le coin du sol qui leur fut -éparti et à appeler le sommeil à leur aide.
Les postillons d’Aian n'arrivèrent pas pendant la nuit.
La malle-peste d'Aian à Yakoutsk.
Le lendemain, en conséquence, M. Bush et ses compagnons quittèrent l’vourte dès le matin dans l'espoir d’at- Leindre Aïan avant le départ des courriers. La route de poste, que naturellement ils prirent, est un simple chemin étroit coujé à travers la forêt, et allant d’Aïan par les monts Tjouggour à Yakoust, trajet de 1,500 verstes, ou près de 1,400 kilomètres. Elle a été construite par la compagnie russo-américaine vers l’époque où fut fondée Aian, en 1848 ; elle servit au gouvernement à transporler des armes et des munitions de guerre de l’intérieur à
la côte pendant la campagne de Crimée. À des intervalles de 50 ou 40 kilomètres, le long de la route, sont des stations de poste, où l’on entretient des rennes pour la malle ou les voyageurs, quoiqu'il n'y ait guère que les employés de la compagnie russo-américaine qui songent à passer par là. La malle qui part d’Aïan tous les mois, emporte d'ordinaire huit ou dix lettres confiées à un courrier, qui met habituellement dix jours pour atteindre Yakoustk en voyageant jour et nuit, En hiver, le parcours se fait avec des rennes attelés par paire à un traineau, semblable au traîneau à chiens ordinaire. En été, les rennes sont remplacés par des chevaux.
À onze heures du matin, nos Américains se trouvèrent à l'embouchure de l'Ouey, à 8 kilomètres au-dessous d’Aian. Bientôt ils furent sur la baie même d’Aian, petite échrancrure de la côte abritée de tous les vents, sauf au sud et au nord-est. Bien que ce port ne soit pas parfaitement sûr, c’est encore le meilleur de ce rivage de la mer d'Okhotsk ; c’est aussi ce qui l’a fait choisir par la compagnie russo-américaine comme station baleinière.
Au détour d’un promontoire de rochers, la ville s’offrit aux yeux des étrangers. En avant était une grande maison de bois, ou magasin, pourvue d’une longue galerie soutenue par de lourdes colonnes de troncs d’arbres. Autour de cet édifice gisaient des ancres, des chaines, ete., tout ce qu'il faut enfin à un dépôt maritime. Tout à cà'#, sur un grossier rempart de terre, une douzaine de petits canons de fonte montraient leurs bouches inoffensives pleines de boue et de sable. Cinq ou six bons canots baleiniers étaient tirés sur la plage, et un peu plus loin se voyait un petit schooner, également
à sec, pour être à l’abri des énormes glaces flottantes
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qui frôlent la côte, à chaque marée, vers la fin de la saison. La ville elle-même ne s'aperçoit pas de la baie, placée qu’elle est au fond d’une vallée boisée. Elle se compose d’une douzaine de maisons en troncs d'arbres d’une bonne construction. À l’époque de la visite des Américains, ce petit groupe d'habitations et son site étaient encore très-agréables à voir ; mais au temps de la compagnie russo-américaine, c'était, paraît-il, un lieu charmant, où l'on menait même joyeuse vie. Les navires baleiniers s’ÿ comptaient par centaines; d'autres V venaient de Sitka chargés de fourrures précieuses. Mais les baleines pourchassées avaient fini par quitter ces parages de la mer d’Okhotsk et la prospérité avait disparu. Les habitants s’assemblèrent pour voir entrer les Américains, et l'accueil qu'ils leur firent fut des plus sympathiques. Les excursions, les diners, les danses se succédaient à leur intention. Malheureusement, les indigènes de la station postale n'avaient rien exagéré quant à la rareté des vivres à Aïan, et sans le chef de la police commandant de la place, M. Popoff, il eût été très-diflicile à la petite expédition de renouveler là ses approvisionnements et de S’v procurer des rennes. Déjà même M. Bush songeail à gagner avec des traineaux et des chiens, en suivant le rivage couvert de glace, : la ville d’Okhotsk,. où devaient l’attendre avec ses compagnons le major Abasa el sa petite troupe. L'entreprise eût été folle; on l'en détourna fort à propos. Enfin, après nn séjour de plusieurs semaines à Aïan, on put se mettre en route dans de bons l'aineaux appartenant au starasta tongouse pour aller à une trentaine de kilomètres de là prendre au campement de celui-ci les rennes avec lesquels on devait poursuivre le chemin vers la ville d'Okhotsk,
Le 10 février, les voyageurs, remontant l’Oulinkan jusqu'à sa source, eurent à traverser une haute chaine, d’où sortune des branches de la rivière Cachee, qui se déverse dans l’Oldan, lequel à son tour va se jeter dans la mer d'Okhotsk, en suivant la direction est. A un kilomètre au-dessous du sommet de la montagne, ils rencontrèrent les restes d’une vicille hutte. Près de là une corde tendue entre deux arbres supportait de petits lambeaux de drap et de peau de renne, dont quelques-uns devaient y avoir été accrochés depuis bien longtemps. Les guides leur expliquèrent que c’élaient des offrandes faites par les chasseurs à l'Esprit de la montagne qu'on venait de traverser.
Les chasseurs vakoutes prennent d'ordinaire l'ours au piége. Leurs piéges sont de deux sortes : l’un est une espèce de trappe, l’autre est simplement une solide arbalète attachée à un arbre ou à une fourche plantée sur le passage de la bête. Une corde qui traverse le sentier est fixée à la détente de l’arbalète, de telle façon que celle-ei part lorsque l'ours pose la patte sur la corde. Le pauvre Martin reçoit alors la flèche dans le flanc, et comme il ne meurt jamais sur le coup, il emporte souvent dans sa blessure plusieurs kilomètres avant de tomber. Le mème engin sert aussi aux moutons de montagne et aux rennes sauvages, bien que pour ces derniers il suffise d’un nœud coulant suspendu sur leur piste et où leurs bois s’embarrassent aisément.
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A propos du renne, une particularité remarquable à noter, c'est son goût étonnamment prononcé pour l'urine humaine. L'odeur de ce liquide rend ces animaux absolument fous, et abandonnant nourriture et repos, ils se précipitent à l’envi vers le point où il se trouve, Il s’ensuit généralement un combat accompagné de grands chocs d'andouillers, et les gardiens sont souvent obligés
Piège-arbalète à ours.
de s’armer d’un solide bâton pour se protéger contre ces furieux, Les Tongouses savent proliter de cette particularité pour rattraper Panimal qui s'est écarté de la troupe ou qui s’est échappé des mains de son conducteur, Un simple simulacre suffit ; le renne comprend le mouvement, et pour satisfaire sa curiosité, il s'approche assez près pour se laisser reprendre.
La matinée du 18 février était très-froide ; le thermo-
mètre marquait — 55 degrés Fahrenheit — (— 96° centigrades). Suivant une voie qui paraissait avoir été battue récemment, la caravane, remontant le Néotl à un trot assez vif, arriva sur une couple de tentes d’où les ahoiements des chiens firent sortir un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants curieux de savoir quelles espèces de créatures étaient les étrangers. Six jours auparavant, un Cosaque était passé là avec un indigène, porteur de dépêches pour M. Bush et consorts, du major Abasa, qui était arrivé à Okhotsk quelque temps auparavant. Les voyageurs continuèrent leur route, désireux d'arriver promptement aux tentes du vieux starasta, à quatre journées plus loin. Ils durent toutelois faire étape auparavant aux tentes de ses fils et y passer la nuit.
Les Tongouses de cette région se servent d’une tente un peu différente de ceux d’au-dessous d’Aian. Elle est conique et faite de peaux comme les autres, mais elle est élevée sur des poteaux légers d’un peu plus d’un mètre au-dessus du sol. D’autres peaux tendues autour forment une espèce de muraille. Cette tente est beaucoup plus confortable, mais elle se dresse moins facilement et moins vite. Les riches Tongouses, quoique de nature grossière et peu engageante, sont des modèles d’hospitalité. Personne ne quitte leur tente sans avoir l'estomac plein et personne n’y entre sans qu'on le force d’accepter à manger. Les Américains n'avaient pas encore déchargé leurs rennes que leur hôte, un certain Égory, avait déjà tué et mis sur le feu la bête la plus grasse de son troupeau.
Les femmes tongouses sont loin d’être belles. « Impossible, dit M. Bush, de concevoir des visages humains plus hideux. Chez beaucoup d’entre elles, les pommettes