‹ La simplification de l'orthographeChapitre 11 sur 17 · Orthographe des Débats · texte numérisé non relu

Orthographe des Débats

sis de subtilités ; j'aurais plus de cœur à leur enseigner la botanique ou l'histoire. » — « Jamais, dirait l'homme du peuple, je n'arriverai à lire comme un bourgeois; quand je lis, je m'embrouille. » Et il y aurait encore bien d'autres griefs. « Un Allemand sait sa langue plus vite que nous. » Car l'orthographe allemande est plus simple que la nôtre. — »< Un petit Tunisien aura plus tôt fait d'apprendre l'italien que le français. » Car l'orthographe italienne est plus simple encore.

Nos chinoiseries d'orthographe coûtent au pays bien plus qu'il nç s'en doute : perte de temps et perte de travail, moindre culture d'un bon nombre de Français, moindre expansion de la langue française. Elles prêtent non seulement à la moquerie, si on considère les dehors, mais à une sorte de colère — il faut bien dire le mot juste, — quand on va au fond et qu'on songe sérieusement comme ces futilités sont chères. En vérité on en parle trop peu, les uns se taisant par insouciance ou manque de loisir, les autres parce qu'il existe une croyance très répandue à je ne sais quelle noblesse mystique ou quelle perfection latente de notre orthographe. Une foule de gens sont persuadés que ce jeu de casse-tête est quelque chose de scientifique; ils se figurent, sans savoir pourquoi, que cette collection de règles capricieuses contient la quintessence de la linguistique et de l'étymologie.

Qu'il soit permis à quelqu'un qui n'est pas dupe de s'expliquer là-dessus. Non, il n'y a rien de commun entre l'étymologie et notre bizarre orthographe. Non, réformer l'orthographe n'est pas sacrifier l'étymologie.

Puisque déjà on écrit frénétique par un f, il n'y a aucune raison étymologique pour écrire néphrétique par un ph. Puisque déjà on a supprimé Vh dans throsne, cliaractère, rhythme, on peut l'ôter dans théorie. Il n'y a rien d'antiétymologique à écrire fameus^ plutôt que fameuXy car ce mot vient du latin famosus. Rien d'étymologique ne justifie x au lieu d's dans les faus bijous, les beaus cheveus. Apeler, étymologiquement, n'a pas

droit à un p de plus qu'apaiser, ni agraver à un {; de plus qu'agrégé. Même j pour g n'a rien qui choque l'étymologie ; nous pourrions écrire jcnre tout comme nous écrivons jouir ou jaunCf car (les gens du métier le savent bien) dans tous ces mots également le j vient d'un ancien (/.Et il serait bien plus « étymologique » d'écrire ci-jU, du latin jace^ qui s'écrit par un j. Enfin l'étymologie ne souffrirait nullement si on se mettait à écrire home par un seul m, comme homicide et le latin homo; ou bien encore honeur par un seul n, comme il s'écrivait en vieux français, comme on écrit aujourd'hui honorer^ honorable, honorifique^ et comme en latin, en anglais, en italien, honor, honour et onore. Et si quelqu'un peut s'effrayer à l'idée d'écrire un cart, du latin quartus, comme un carré, du latin quadratus, c'est peut-être l'homme du monde, ce n'est certainement pas l'étymologiste.

Celui-ci, au contraire, applaudit par métier à tout changement qui est de nature à rendre les rapports muti\els des mots plus réguliers, et par conséquent plus clairs. Il serait charmé de voir, entre beuf (non plus bœuf) et bouvier y exactement le même rapport qu'entre neuf et nouveau. Et il éprouverait non un agacement, mais bien une ^orte de jouissance, à écrire comme en vieux français, avec la simplicité du bon sens : ciïic, sis, set, dis, vint, mile.

La preuve que la simplification de l'orthographe peut plaire aux étymologistes, c'est Tattitude qu'ils ont prise.

Qu'on demande à quelques hommes du métier. Français ou étrangers, de désigner le savant d'Europe le plus compétent pour l'étymologie française, l'homme qui a étudié le mieux l'histoire de notre langue aussi bien que celle de notre littérature, et qui réunit le plus complètement toutes les connaissances spéciales. Tous répondront le même nom : celui de M. Gaston Paris, membre de l'Institut. Or, quand a été fondée la Société de réforme orthographique, M. Gasion Paris a été le

premier à encourager son fondateur, M. Paul Passy. Il lui définissait ainsi, dans une lettre publique, l'orthographe actuellement en vigueur : des règles arbitraires et confuses, qui ne peuvent que fausser, après Vavoir torturé, V esprit des enfants. Et il le félicitait de susciter enfin une agitation orthographique.

Veut-on une seconde autorité? La plus haute en cette matière, avec M. Paris, c'était Arsène Darmesteter, dont la mort prématurée a été un deuil pour la science comme pour ses amis. Il enseignait notre vieille littérature et notre vieille langue à la Sorbonne, et, personnellement, il s'occupait avant tout d'approfondir l'histoire des mots français. Qu'on n'aille pas croire que Darmesteter ait été moins sévère que M. Paris pour notre orthographe. Loin de là; il déclarait qu'elle est, après l'anglaise, la plus incohérente et la plus compliquée des orthographes modernes. Il a écrit dans la République française sur les moyens de la rectifier. Enfin il avait tenu à être membre de la Société de réforme orthographique.

Il y a là, d'ailleurs, un fait qui n'est pas spécial à la France. En Angleterre et en Allemagne, en Espagne et en Suède, aussi bien que chez nous, les champions de l'orthographe dite étymologique appartiennent au public incompétent; tandis que dans tous ces pays les savants spéciaux, au nom de l'étymologie elle-même, demandent qu'on rapproche l'orfhographe de la prononciation. C'est qu'en réalité il n'y a point antagonisme entre la phonétique et l'étymologie. Tout au rebours, il y a solidarité, et la langue dont la notation est la plus simple est, par cela même, celle dont les origines se voient le mieux.

Aussi l'Académie française, qui est en possession du gouvernement de notre orthographe, serait-elle en mesure de la. réformer aisément. Elle n'a pas besoin de s'embarquer dans de longues recherches érudites. Corneille, Bossuet, Voltaire, qui n'étaient pas des linguistes, ont pourtant été d'excellents réformateurs

en cette matière. Evidemment il y aurait profit à ce que l'Académie consultât les spécialistes ; mais ce qui serait plus indispensable encore, ce serait qu'elle s'arrangeât pour connaître l'opinion des instituteurs. Car on devrait, en réglant l'orthographe, penser toujours et surtout aux nécessités du premier enseignement.

En appliquant le moins pédant des principes — simplifier, simplifier, simplifier encore, — l'Académie fera une orthographe commode pour l'enfance, et d'autant plus approuvée des doctes qu'elle sera plus près d'être enfantine. Elle ne risque pas de trop innover, de trop donner au principe phonétique. Quelque radicalisme qu'elle essaie de mettre à ses réformes, elle sera toujours en deçà de ce que rêvent les étymologistes, c'està-dire le renoncement à toutes les fausses velléités d'étymologie.

A la presse sérieuse son rôle : celui de déraciner dans l'opinion la superstition étymologique, et de préparer le public instruit à certaines hardiesses nécessaires.

{Journal des Débats, 20 avril 1889.)

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