PETITION
à MM, les Membres de V Académie française en vue d'une simplification de Vorthographe
(lancée par la Société de réforme orthographique, le 11 mai
Messieurs,
L'Académie française gouverne Torthographe de notre langue. Sans que ses arrêts aient de sanction, ils servent de règle commune aux imprimeurs. C'est donc à TAcadémie que doit s'adresser une pétition ayant pour objet une simplification de l'orthographe.
Pour y faire droit, d'ailleurs, l'Académie n'a qu'à continuer son œuvre. La simplification, elle l'a poursuivie continûment depuis l'origine. Il y a peu d'années, elle supprimait encore des signes inutiles, le trait d'union de très-bon, la seconde h de diphthongue. Le public, à ce moment, a suivi avec discipline. Ce que l'Académie fera dans le même sens sera toujours ratifié par la pratique universelle.
Les soussignés font appel aux traditions réformatrices de l'Académie pour solliciter d'elle un nouveau perfectionnement. Elle seule peut en formuler la règle et la mesure. Voici des exemples des questions qu'on lui demande de trancher :
1° Question des suppressions d'accents muets (où, làf gîte, qu'il fût). De là, pour les typographes, l'économie possible de quatre caractères à faire fondre dans chaque corps (à, ù, î, û).
2° Question des suppressions d'autres signes muets
(trait d'union dans peut-être *, h dans rythme y l dans le fils, dans faon) ; questions du dédoublement (honneur par n simple, comme honorer) et de la substitution d'une lettre à deux (/"pour le ph des mots grecs, comme déjà dans frénésie, fantaisie, faisan). De là, pour qui écrit, une économie possible de temps; pour qui imprime, une économie possible d'espace et d'argent.
3*^ Question de l'uniformité (dixième écrit comme dizaine, dix comme la vis, les pluriels genoux, étaux comme les pluriels fous, landaus). De là, pour quiconque étudie la langue, une économie possible d'efforts.
Ce qui inspire la présente pétition n'est pas une idée abstraite. Les soussignés, au contraire, croient pouvoir invoquer des intérêts réels.
Ils invoquent d'abord un intérêt trop souvent méconnu, et qu'on a le droit d'appeler national. Car, pour la France, il n'est pas indifférent que son idiome soit aisé ou malaisé à apprendre. En en retouchant l'orthographe, l'Académie le rendra plus rapidement assimilable pour nos concitoyens bretons ou basques, pour nos sujets et protégés des pays musulmans, enfin pour tant d'étrangers, clients ou amis, soit de l'Etat français, soit du génie français.
Ensuite, ils invoquent l'intérêt individuel des personnes peu lettrées, à qui l'Académie peut faciliter l'accès de la culture. Et tout particulièrement l'intérêt des enfants. Mille difficultés gratuites peuvent leur être épargnées par une décision de l'Académie, et il dépend d'elle d'alléger d'un lourd fardeau la population enfantine tout entière et ses maîtres. Ce sont là sans doute des considérations sérieuses. Les soussignés les soumettent respectueusement aux réflexions de l'Académie, et en tirent l'espoir que leur requête sera entendue.
1. Quelques personnes ont cru qu'il s'agissait ici d'écrire peut être. Le rédacteur de la pétition pensait à peutêtre, écrit en un mot, comme déjà^ plutôt, aujourd'hui, etc. Voir p. 17.
... Il s'agit de rompre avec un préjugé tenace autant que peu fondé , celui de l'orthographe prétendue étymologique. Les gens du métier savent que l'orthographe actuellement en vigueur n'est pas étymologique du tout, et que l'orthographe simplifiée le serait davantage, par le fait même de la simplification.
Et tous les gens qui réfléchissent — linguistes ou non — se demandent quel rapport il faut qu'il y ait entre l'étymologie et l'orthographe. Si je sais l'étymologie, pourquoi étalerais-je cette connaissance dans une lettre à un ami ou à un fournisseur? Et si je ne la sais pas, pourquoi farcirais-je mon écriture de signes qui ne me disent rien?
La pétition prévoyait seulement le changement de rythme en rytme (car elle ne donne qu'un petit nombre d'exemples). Un des signataires a ajouté la demande formelle qu'on simplifiât plus encore, et qu'on écrivît ritme, sans y. C'est que ce signataire est plus compétent que personne pour savoir à quoi sert le grec et à quoi il ne doit pas servir. C'est un de nos plus savants hellénistes, M. Tournier, professeur à l'Ecole normale supérieure et à l'Ecole des hautes études....
{Journal de Caen^ 24 juin 1889.)
... « Un vieux bachelier », dans le Journal de Caen du 29 juin, mentionne Tidée de dire des chevals, et regrette qu'il soit un peu tard pour adopter ce pluriel. Il y a là une confusion que je tiens à dissiper, car elle compromettrait la réforme dont il s'agit aujourd'hui, la simplification de l'orthographe.
Dire des chevals, ce ne serait pas modifier l'orthographe, ce serait modifier la langue môme, c'est-à-dire les paroles que nous prononçons. Or la langue et l'orthographe sont deux choses parfaitement distinctes.
La langue française — et, à cet égard, elle est comme toutes les langues — est le produit des siècles et d'une création inconsciente de l'esprit. Elle vient d'un passé lointain, elle porte les traces des mille et mille événements qu'elle a traversés, elle est un patrimoine de quiconque est né Français, et, en même temps, elle est un trésor de faits, qui ont le plus haut intérêt pour l'érudit et pour le philosophe. Ce patrimoine et ce trésor, nous n'y touchons pas et nous ne voulons pas qu'on y touche.
Quant à l'orthographe, c'est autre chose. L'orthographe est un produit artificiel et arbitraire, qu'on a fabriqué et modifié vingt fois, par raison à certains jours, par caprice à d'autres. Elle ne contient rien d'instructif pour le philosophe, elle fait hausser les épaules à l'érudit. Elle n'a pas même l'avantage d'avoir duré, le prestige des siècles. Pendant la carrière littéraire de Victor Hugo, il y a eu trois orthographes officielles successives. Il y a quelques années encore, l'Académie a nettoyé l'orthographe de quelques h et de quelques traits d'union, tout tranquillement, comme on fait le ménage; c'est là ce qu'on lui demande de faire encore.
On a écrit, jadis, des chevaus, des chevax (ce qui
se prononçait de même), des chevaulx, des chevaux : les sténographes écrivent dé chevo. Tout cela est affaire d'orthographe et ne touche pas la langue. La pétition à l'Académie demande des chevaus, qui est une vieille orthographe excellente, et non des chevalSy qui serait un barbarisme.
(Journal de Caen, 6 juillet 1889.)
... Permettez-moi de répondre à certains scrupules de votre rédacteur.
Je laisse de côté les gens qui demandent qu'ON écrive comme on prononce. Cet on est parfaitement vague, et n'entre dans aucune proposition de réforme ayant un caractère précis.
Ce qui est précis, c'est la pétition qui se signe en ce moment, et qui doit être remise à l'Académie française. Elle demande à l'Académie de rapprocher notre orthographe de la prononciation commune, c'est-à-dire de ce qui est visiblement l'usage ordinaire de toute la population. Ce n'est pas on qui jugera, ce seront les Quarante. Cela suffit pour exclure le danger des fantaisies individuelles et du chaos orthographique.
Dans la pétition, votre journal critique certains détails, où écrit sans accent, comme ou; peut-être écrit sans trait d'union, comme peut être. Pour le dernier point, il y a erreur sur l'intention des pétitionnaires; ce qu'ils désirent est que l'adverbe peutêtre s'écrive sans trait d'union en un seul mot, comme pa?'ce dans parce que ou comme naguère. Il n'y aurait donc aucune confusion matériellement possible.
Quant à la confusion qui serait possible entre où écrit sans accent et ou, elle ne m'effraie pas pour ma part. Je ne puis ici argumenter à fond ; j'ai d'ailleurs
écrit, sur les cas de ce genre, un article *.... Je me bornerai à m'emparer de Targument que votre journal me fournit, la fameuse phrase du ou dans le Mariage de Figaro, « Et vous trouvez inutile, dites-vous aux pétitionnaires, un accent dont la présence ou l'absence peut faire ou défaire un mariage ?» Non, je ne le trouve pas inutile; je le trouve nuisible. Si on admet sérieusement qu'un pareil doute puisse exister dans une affaire réelle, que la valeur d'un contrat dépende effectivement d'un accent grave, quoi de plus dangereux ? Parmi tant de milliers de gens qui signent des baux, des billets, des engagements de toute sorte, combien sont capables d'y vérifier les accents? Quels experts reconnaîtront à coup sûr un accent traîtreusement ajouté après coup? N'avez-vous jamais signé un acte après en avoir entendu lecture, sans le lire de vos propres yeux, et ne plaindriez-vous pas un homme qui se trouverait marié sans l'avoir voulu, pour n'avoir pas su entendre un accent qui ne se prononce pas ?
C'est à la langue d'être claire. Le rôle de l'orthographe, c'est de représenter la langue le plus fidèlement possible.
(Journal de Mamers, 28 juillet 1889.)
Je lis dans les journaux que M. le ministre de la guerre vient d'ordonner une revision des dictées faites pour l'examen du volontariat, et que cette revision entraînera un retard de quelques jours pour la suite de l'examen. Le ministre a décidé qu'on ne compterait de faute ni à ceux qui écrivent payeraient ni à ceux qui écrivent paieraient,
1. Voir ci-dessous, p. 38, La simplification de l'orthographe et la distinction des homonymes.
Rien de plus sage que cette tolérance, et je ne suppose pas que personne se fasse le champion de l'i ou de l'y. Mais n'est-il pas étrange qu'une telle décision ait eu à être prise, qu'une telle futilité réclame l'attention d'un ministre d'Etat, que l'habitude d'écrire payeraient ou paiei^aient ait failli être pour beaucoup de familles un motif de désolation ou de réjouissance, et entraîner des changements dans la composition de l'armée française? Le critérium par i ou y a été annulé, bravo. Mais cette anecdote permet d'être sceptique sur le sérieux des autres critériums, auxquels le ministre n'a pas été appelé à toucher. Le mal n'est pas localisé, car, si j'en crois la presse, paieraient avait été compté comme fautif dans presque tous les corps d'armée. Il n'est pas limité aux examens militaires, car chacun sait que les niaiseries d'orthographe comptent dans tous les examens primaires, dans toutes les variétés de baccalauréat. Il n'est pas guérissable directement, car nulle circulaire ne peut inculquer à des esprits mesquins, ou routiniers, ou timorés, la largeur de vues qui fait mépriser les petites choses et la décision qui sait les écarter. On ne fait pas à la chinoiserie sa part.
Un seul remède est efficace, c'est d'enlever aux casuistes de l'orthographe la matière m^me de leur art. C'est — on a pu deviner que j'en voulais venir là — la réforme de l'orthographe elle-même. Si la lettre y était exclue de l'alphabet français, comme le demande une récente brochure de M. Lebaigue, et comme on peut le faire sans l'ombre d'un inconvénient qui compte, de graves personnages ne se disputeraient pas à propos de payeraient. Toute simplification analogue dispenserait beaucoup d'honnêtes gens d'examiner beaucoup de sottes questions, et, à l'occasion, pourrait procurer d'heureux soulagements aux futurs chefs de nos armées.
Je n'ai pas fini : veuillez m'en excuser. L'histoire de la dictée de volontariat montre à quel point l'orthographe a aujourd'hui le caractère d'une orthodoxie pré-
cise. Les commissions d'examen, dans presque tous les corps d'armée f ont su démasquer l'hérésie ; c'est donc qu'elles se croyaient en possession de la vérité. Si elles étaient si sûres de la vérité, c'est qu'elles disposaient d'une révélation. Cette révélation, c'est celle que chacun sait, la loi imprimée, le dictionnaire de l'Académie. Qui ne voit clairement le pouvoir sans appel que les examens d'État confèrent à l'Académie? Elle aurait beau s'en défendre, se déclarer incompétente, protester que son rôle se borne à constater l'usage (il est tel, en effet, en ce qui concerne la langue) ; de fait, elle est bel et bien un concile tout-puissant en matière d'orthographe. Qu'elle vote le maintien des subtilités, les subtilités dureront; qu'elle vote la réforme, la réforme sera. Elle a les droits et les devoirs de l'omnipotence. — Mais l'Académie ne se déclarera sûrement pas incompétente. Elle a déjà commencé la réforme en 1878, sur un petit nombre de points, il est vrai. Elle a usé de son pouvoir de fait, et celui-ci, bien que non défini par un texte, est devenu incontestablement régulier par l'acceptation bilatérale de l'Etat et de l'Académie elle-même. Cela vaut d'être dit, car beaucoup de personnes, qui lisent les textes et négligent de considérer les faits, se font de la compétence de l'Académie les idées les plus fausses.
L'aventure de payeraient n'est qu'un incident ridicule. Mais cet incident est le symptôme d'un état de choses gravement regrettable, qui préjudicie non seulement à l'intérêt de l'instruction en France, mais aussi à l'intérêt national, comme l'a compris l'Alliance française. Ce n'est pas le lieu d'insister sur le mal; je voudrais avoir bien fait comprendre où est le remède, et quel peut et doit être le médecin.
(Journal des Débats, 6 septembre i889.)
En même temps que ce billet, je vous envoie le document que vous demandez, la pétition pour la simplification de l'orthographe. Vous verrez, je crois^ qu'elle n'est pas de nature à effaroucher ceux que vous appelez, dans l'Evénement du 31 août, « les amoureux de la langue française ». L'auteur de la pétition a la prétention d'être un de ces amoureux; beaucoup des signataires aussi. Aimer la langue, ce n'ost pas^ aimer l'orthographe, bien au contraire. La distinction entre la langue et l'orthographe est l'a bc en ee^-g matières. Sans approfondir ici la question, remarquons simplement que nous aimons tous la langue de Rabelais, la langue de Corneille, la langue de Voltaire, et que pourtant pas un de nous ne pratique, et ne se soucie de pratiquer, l'orthographe de Voltaire, de Corneille ou de Rabelais.
A cette occasion, permettez-moi de réclamer contre un détail de votre article, contenant un interview de M. Boissier. Je ne sais ce que mon maître et ami a pu vous dire, mais il n'est pas possible que VÈoénement ne contienne pas une inexactitude.
Les réformes que l'Académie accomplit, aurait dit M. Boissier, « ne font que sanctionner un état de choses existant depuis longtemps ». En matière de langue, il n'y a pas de doute là-dessus. Mais votre article ferait croire que cela est vrai aussi en matière d'orthographe; les paroles que vous attribuez etisuîte h M. Boissier démontrent à elles seules le contraire : « Elle a simplifié déjà l'orthographe de bien des mots; elle a supprimé beaucoup d'/i, comme dans rythme, par exemple, qui prenait deux /i, ily a quelques années u. Ce n'était pas là sanctionner un fait préexistant, c'était créer un état absolument nouveau, car, avant le der-
nier Dictionnaire de l'Académie, personne ne songeait à écrire rythme avec un seul h. En orthographe, à l'époque ou nous sommes, l'initiative vient de l'Académie, tandis qu'ailleurs, quand il s'agit de la langue, de la langue proprement dite, de ce dont on peut être « amoureux », l'initiative vient des auteurs et de l'usage général.
« L'amour » n'est pas en jeu dans la question. Il y a des chinoiseries à écarter; il y a aussi des habitudes à ne pas heurter trop brusquement, mais qui, à la longue, doivent céder rationnellement à l'intérêt scolaire et à l'intérêt national. L'Académie aura satisfait à la pétition si, selon la formule que vous mettez dans la bouche de M. Boissier, elle « simplifie d'une façon raisonnée l'orthographe de certains mots ». C'est précisément ce que nous demandons.
Je vous serai très reconnaissant de vouloir bien reproduire ma lettre, où j'ai tâché de préciser de mon mieux» ce qui parfois embrouille le public.
(VÉvénementy 7 septembre 1889.)
... Permettez-moi d'attirer votre attention sur le point, à mon avis, le plus essentiel. La réforme orthographique a pour but non pas seulement d'abréger les abécédaires et les grammaires, et de diminuer le temps que les écoliers et leurs maîtres perdent en futilités, mais encore et surtout d'armer notre langue pour la lutte contre ses rivales. Contre le flamand en Belgique, contre l'allemand dans le Luxembourg, contre l'allemand et l'italien en Suisse, contre l'anglais au Canada, le français poursuit et doit poursuivre un combat pacifique, mais incessant. En Orient, en Afrique, l'influence française rivalise avec l'influence russe, anglaise, italienne.... A Tunis, par exemple, les
écoles françaises et les écoles italiennes se disputent le terrain pied à pied; en Algérie, l'assimilation des indigènes et celle des colons étrangers a pour première condition la facilité d'apprendre notre langue. Moins elle sera hérissée de vaines complications, plus elle gagnera vite les mémoires, les intelligences et les cœurs, et plus elle fera de progrès aux dépens de ses concurrentes.
Je sais bien que la politique, la marine, le commerce, la situation géographique, les idées abstraites aussi jouent un rôle et un grand rôle dans le monde, mais enfin la langue est un des acteurs. Je ne pourrais comprendre, pour ma part, qu'un homme politique se désintéressât de la question ; simplifier l'orthographe française, c'est servir l'intérêt français. Voilà pourquoi le congrès de V Alliance française^ à l'unanimité, a voté l'adhésion officielle à notre pétition. Voilà ce que je vous prie instamment 'de faire comprendre à vos lecteurs.
{Le VoltairCy 7 septembre 1889.)
La simplification de V orthographe, — Vaut-elle qu'on l'entreprenne? M. Jouaust, le célèbre imprimeur, pose la question en s'adressant à M. Louis Havet: « Du moment que vous attachez si peu d'importance à l'orthographe, pourquoi vous donner tant de peine pour la faire changer? » Voici la réponse de M. Havet : a Je ne me contredis nullement, veuillez le croire. J'attache peu d'importance à l'orthographe, c'est vrai; mais j'attache beaucoup d'importance au temps et à la peine que ces niaiseries coûtent aux enfants et aux maîtres. Plus je méprise les chinoiseries d'orthographe, plus je tiens à ce qu'on les élimine. Ce ne sont pas des heures qu'on y perd, ce sont des mois. Ce ne
sont pas des sous que l'État gaspille à propos d'elles, ce sont des millions. Il me paraît très logique de combattre des futilités si chères. »
Les pères de famille jugeront: leurs enfants peuvent apprendre l'histoire, la géographie, l'arithmétique, la botanique...; ils peuvent aussi concentrer leurs efforts sur de plus graves objets d'étude, le c dans fabricant et le qu dans trafiquant, Vn double dans honneur et Vn simple dans honorable, l'/i mis dans holocauste et omis dans olographe. Ces subtilités sont à coup sûr curieuses :
Ma foi, c'est un beau jeu; Tesprit s'y développe.
Mais n'oublions pas la vraie question : faut-il sacri-^ fier à de pareilles amusettes, in sœcula sœculorum, la botanique, l'arithmétique, la géographie et l'histoire?
(Journaux divers, novembre 1889.)
La simplification de Vorthographe. — Il devient très difficile de l'attaquer sans lui accorder quelque chose. Un de ses adversaires notables, le célèbre imprimeur Jouaust, écrit les lignes suivantes dans la Gazette anecdotiqueyOii il prend à partie un des champions de la réforme :
« Je suis entièrement avec vous pour la suppression de certaines lettres doubles. Quand on écrit apaiser, apercevoir, il n'y a pas de raison pour écrire approuver, apprendre, puisque ce sont tous mots ayant même formation, pas plus que pour écrire abatage et abattement, patronage et patronner, » M. Jouaust n'a pas voulu signer la pétition adressée à l'Académie, dont il conteste la compétence. Si elle décrète une orthogra-
phe réformée, il annonce qu'il sera un des réfractaires, et il arrange à son usage un vers de Hugo :
SMl n'en était qu'un seul, je serais celui-là.
Il sera curieux de savoir si M. Jouaust, pour être plus sûr de ne pas suivre TAcadémie, est résolu à la devancer, et si dès aujourd'hui ses compositeurs ont la consigne d'écrire aprouver, aprendre, abatement et patroner,
(Journaux divers, novembre 1889.)
L'Académie est-elle compétente pour réformer l'orthographe française? quelques personnes en doutent dans le public et dans l'Académie même. Récemment encore, la négative a été soutenue par M. Jouaust...; il demande qu'on laisse faire « l'usage » . Mais ce mot d'usage pourrait bien n'exprimer rien de réel en matière d'orthographe. D'usage, a répondu à M. Jouaust M. Louis Havet, il n'y en a pas, il ne peut y en avoir. Le Dictionnaire de l'Académie et l'organisation des examens d'Etat interdisent aux particuliers toute initiative, toute action, toute préférence.... Seule PAcadémie peut réformer (elle l'a fait encore en 1878). C'est pour cçla que nous nous adressons non à un « usage » imaginaire, mais à l'Académie.
C'est en matière de langue qu'il existe un usage des auteurs, parce que là les auteurs sont libres. Victor Hugo, par exemple, a essayé de lancer une tournure grammaticale des plus risquées :
Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde. Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde,
Mais en orthographe il n*y a pas de liberté. Si Hugo avait voulu lancer l'orthographe afreux, par un seul f, l'imprimeur aurait corrigé, affreux, sans même le dire au poète. Si un instituteur conseillait à ses élèves d'écrire afreux, il serait réprimandé; s'il s'obstinait, il serait destitué.
La seule liberté qu'on ait, c'est de demander à l'Académie des réformes; le seul usage qui puisse s'établir, c'est Tusage prescrit par l'Académie.
{Journaux divers, novembre 1889.)
... Veuillez admettre une petite réclamation à propos de deux articles de votre journal. Le numéro du 22 novembre reproduit, en manière d'épouvantail pour des lecteurs peu renseignés, un passage de quelques lignes en orthographe phonétique radicale. Quel rapport cela a-t-il à la question? Ce qu'on demande actuellement est une réforme modérée, et qui serait faite par le corps le plus modéré du monde, l'Académie française. Cette réforme, la pétition prie l'Académie d'en fixer « la règle et la mesure ». Quand les novateurs les plus intransigeants ont accepté 'ces termes, quand ils s'en sont même faits les champions, et qu'ils ont mis au service d'une idée si manifestement modérée tout leur trésor de feu et de zèle, est-il équitable de répondre à leur abnégation par des plaisanteries?
Sur un détail petit, très petit, et aussi sur l'ensemble, votre journal du 13 va un peu vite. Des gens qui y ont mûrement réfléchi proposaient d'ôter l'accent grave de où; là-dessus un de vos rédacteurs s'écrie : « Comment s'y prendrait-on pour jouer l'admirable scène du billet de Figaro à Marceline? » Il répondra lui-même s'il la lit, cette scène. Il verra que nulle part
il n'y est question de l'accent grave; qu'aux yeux de Fauteur, ou au moins à ceux du public, ce n'est pas l'expédient d'un accent qui pouvait servir à distinguer où de ou; que par conséquent on pourra encore jouer la pièce, après la réforme faite, comme on la joue, et comme on la jouait. — L'accent de où, c'est peu de chose, je le veux bien. Mais enfin, pour qui prend la peine de regarder le texte, il n'est pas du tout exact que Beaumarchais « condamne d'avance le système du fonétisme absolu ». Ni le phonétisme mitigé, ni la pétition à l'Académie française....
(Le Soir, 27 novembre i889.)
Tout le monde à peu près, en ces derniers temps, a .entendu parler de l'idée de simplifier l'orthographe. Pourquoi en est-il question? C'est que l'orthographe, telle qu'elle est, est compliquée, bizarre, absurde, pleine à la fois de vains raffinements et de contradictions grossières.
Elle prescrit, par exemple, d'écrire des sous par s et des choux par x, d'écrire f amoncelle par ell et je harcèhe par èL Si un candidat, dans une composition d'examen, s'avise d'écrire des chous ou famoncèlCy on lui compte une grosse faute. Ce n'est pourtant pas le candidat qui a tort ici, c'est l'orthographe.
L'orthographe veut qu'on écrive homonyme avec /i, du grec homos, et olographe sans h, du grec holos. Si un helléniste, un membre de l'Institut, se faisant imprimer à l'Imprimerie nationale, prétendait faire mettre par le compositeur omonyme sans /i, comme olographe, on lui répondrait que le règlement intérieur s'y oppose. Car le règlement de l'Imprimerie nationale dit qu'on suivra l'orthographe de l'Académie. L'érudit aurait raison, mais, contre l'orthographe de l'Académie et le règlement de l'Imprimerie, il n'y a ni science ni compétence qui tienne.
Nous écrivons corps avec un p, « en souvenir » du