ARTICLE DU « SEMEUR
latin corpus. Pourquoi ne mettons-nous pas ce même p dans corsage ? Et pourquoi pas, « en souvenir » du latin cornu, des corns de chasse avec un n? La lettre p a-t-elle donc droit à un monopole du souvenir?
Nous écrivons printemps au lieu de printan, à cause du latin tempus. Bizarre artifice! et qui reste sans effet, car l'instinct nous fait dire une fleur printanière^ et non une fleur printempsière. Cet e, cet m, ce p, cet s, sont tous les quatre si contre nature, que le Malade imaginaire ne peut pas dire autrement que des rosas au printano. Et cela rime richement avec des ondas à Voceano.
Nos pères, au temps de saint Louis, écrivaient très logiquement amer, du latin amarus, et de même clery du latin clarus. Pourquoi, nous, écrivons-nous amer par e, et clair par ai? Ils écrivaient ele, du latin ala, et pelé, du latin pa/a. Pourquoi, nous, écrivons-nous aile et pelle? pourquoi pas aussi bien elle et pellCy ou aue et paile?
Ce qui explique ces caprices, c'est que l'orthographe a été constituée à bâtons rompus; c'est aussi qu'elle a la prétention d'être étymologique. Au xv^ et au xvi« siècle on l'a encombrée, à tort et à travers, de lettres qui étaient censées rappeler l'origine des mots. Quand on nous dit d'écrire aile ou clair par ai, on nous fait faire une allusion implicite à l'a des primitifs Latins. De même,'si un mot a une origine grecque, on nous la fait accuser par des y ou des /i, même quand nous ne songeons pas à cette provenance, même quand nous sommes incapables de la soupçonner. Supposons un agriculteur qui fait une commande de phosphate, et qui prend soin de mettre deux fois un ph; c'est comme s'il écrivait ceci : « Envoyez-moi du fosfate, et sachez que ce mot vient du grec ». La prétendue orthographe étymologique, c'est le pédantisme pour tous ; c'est le grec de Trissotin, imposé à Chrysale, à Henriette et à Martine.
Le plaisant, c'est que l'orthographe dite étymolo-
gique ne l'est pas du tout; elle fait la risée des vrais étymologistes. Il est démontré aujourd'hui que poids ne vient pas d'un mot contenant un d, ni legs d'un mot contenant un g, ni faulx d'un mot contenant un x. Poids vient du latin pensum y comme peser de pensare^ et sa diphtongue est à la voyelle de peser comme celle de ils doivent à la voyelle de nous devons, celle de poil à la voyelle de peluche, celle de tais-toi à la voyelle de tu te tais. Legs vient de laisser. Faulx ne vient pas du nominatif /*a/jc, mais de l'accusatif /aicem. En vieux français on écrivait tout bonnement pois, lais, falz ou /a/s; et cela était bien plus « étymologique » que nos formes surchargées, mises en honneur par des pédants.
Mém« quand la rage de l'étymologie n'a pas vu les choses au rebours de la vérité, elle les a embrouillées comme à plaisir. Elle a mis un l dans fils, à cause du latin filius, et beaucoup de gens tiennent à cet l, à cause de filiation. On pourrait leur faire observer, d'abord, que filiation vient du latin, et non pas de notre mot fils; ensuite, qu'il est gênant de ne pas voir si mes fils signifie mes garçons ou mes, écheveaux. Mais enfin passe ; acceptons fils par un /, pour l'amour de filius et de filiation. Encore devons-nous être un peu conséquents, et nous venons de nous condamner à écrire la fleur du lils, pour l'amour du latin liliuni et du français liliacée.
Mais voilà assez d'exemples. Disons-le d'un mot : en matière d'orthographe, la vraie science ne fait pas tant d'embarras; elle prescrit d'aller droit au plus simple.
On ne songeait guère, il y a quelques années, à la possibilité d'une réforme pratique. M. Sarcey, dans l'ancien X/X® Siècley en exprimait de temps en temps