‹ La simplification de l'orthographeChapitre 14 sur 17 · ARTICLE DU « SEMEUR · texte numérisé non relu

ARTICLE DU « SEMEUR

le désir, mais un désir un peu platonique, sans espoir prochain. Les réformateurs de Lausanne étaient à peu près inconnus en France. Quelques linguistes, en petit comité, causaient entre eux des imperfections théoriques de Torthographe, de l'étymologie appliquée à contretemps, du vieux français défiguré par la Renaissance, mais il ne leur venait pas à l'esprit de se mettre en campagne.

L'honneur de l'initiative revient au fondateur de la Société de réforme orthographique, M. Paul Passy. Avec une belle intrépidité de jeunesse, il entreprenait, en 1886, de secouer l'indifférence du public, sans se soucier de s'assurer d'abord ni adhérents ni argent, sans se laisser arrêter ni par les quolibets, ni par certains conseils bienveillants, et malgré les désavantages de la sincérité et de l'inexpérience. Heureusement il reçut bientôt une lettre d'encouragement du maître à la fois le plus compétent et le plus chaleureux, M. Gaston Paris; les élèves de ce maître suivirent; la société nouvelle subsista, ce qui semblait déjà un triomphe ; puis elle força les plaisants à parler d'elle, ce qui en était un autre ; puis enfin elle démêla quelle devait être sa tactique définitive, et, de ce jourlà, on peut dire que son succès fut assuré. Aujourd'hui l'idée de la simplification de l'orthographe fait dans la presse un bruit encore discret, mais déjà incessant. Les amis de la routine, qui jadis raillaient M. Paul Passy d'avoir attaché le grelot, se plaignent maintenant que ce grelot fait du vacarme.

La Société de réforme orthographique a lancé, le 11 mai dernier, une pétition adressée aux membres de l'Académie française, et elle a convié à la signer toutes les personnes ayant une compétence professionnelle. Le succès de cette pétition a dépassé même l'attente des optimistes. C'est que, depuis un siècle et demi (1740), l'Académie n'a touché à l'orthographe que d'une main timide ; il y a donc du temps perdu à réparer, et l'opinion des gens du métier, si longtemps

muette, se réveille rapidement. Quelques semaines ont suffi pour réunir des centaines de signatures, plus de deux mille probablement, émanant toutes de personnes compétentes, professeurs, instituteurs, imprimeurs.... Parmi ces signatures, les noms considérables abondent; trente-deux membres de l'Institut déjà ont signé, et parmi eux les chefs de trois de nos grandes écoles, l'Ecole normale supérieure, l'Ecole des chartes, l'Ecole des hautes études. L'enseignement supérieur a donné, à la date du l^août, un premier noyau de 139 signatures, non compris les professeurs qui sont membres de l'Institut. Ce que sera le contingent de l'enseignement secondaire, quand les circulaires auront été envoyées partout et que les adhésions auront été centralisées, on en jugera par un fait précis : la pétition a été signée par M. Rabier, directeur de l'enseignement secondaire au ministère de l'Instruction publique, par MM. les proviseurs des lycées Louisle-Grand, Saint-Louis, Janson, Michelet, Lakanal, par le directeur du collège Stanislas, M. l'abbé Prudham, et par 35 proviseurs des départements. Tout cela, qu'on ne l'oublie pas, est un début; la propagande méthodique commence à peine.

La pétition, ce seront les Cahiers du public instruit. Elle sera remise à ses destinataires, chargée de milliers de signatures qui toutes auront une valeur, vers la rentrée prochaine. Alors le sort de la réforme ne dépendra plus que de l'Académie; à coup sûr elle accueillera avec bonne volonté une requête si bien appuyée par le nombre et le caractère des signataires; elle trouvera d'ailleurs dans son histoire le souvenir d'un acte de vigueur eH de hardiesse, la grande simplification orthographique de 1740. Pour peu qu'elle l'ait voulu, c'en sera bientôt fait de nos chinoiseries les plus criantes; d'ici à peu d'années, les petits enfants sauront lire plus vite, et les grammaires "seront devenues plus minces.

(Le Semeur, 10 août 1889.)

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