‹ La simplification de l'orthographeChapitre 15 sur 17 · COMPTE RENDU · texte numérisé non relu

COMPTE RENDU

du livre de M. Ch. Lebaigue, la Réforme orthographique et V Académie française (Paris, veuve Belin, 1889, 82 pages, in-8).

Je ne puis parler qu'avec partialité d'un ouvrage qui appuie l'idée de la simplification de l'orthographe, et dont l'auteur a cordialement adhéré à la pétition par moi rédigée. Le lecteur ainsi averti, je puis lui dire que l'esprit de la brochure publiée par M. Lebaigue me paraît excellent, et que presque toutes les conclusions de l'auteur sont en même temps les miennes. Il veut écrire les chevaus, la pais, je peus; — filosofie, foque; — la seur, le beuf; — prudant, pnidance, prudammant (j'aimerais mieux prudamant); — Vanalise, les ieux, nous voions, le tilburi (de sorte que la lettre y serait abolie); — au-desws, désermr, bone, chiène. Partout il prêche la modération, mais en même temps il sait montrer de la hardiesse; pour ma part, j'ai eu diverses occasions de prôner et l'une et l'autre; on voit que même sur la question la plus délicate, celle de la mesure, nous sommes bien près d'être en parfait accord.

Sur un seul point important je combattrais les conclusions de M. Lebaigue. Il veut de nouveaux signes diacritiques, un trait sous h aspirée, une cédille sous t sifflant, un point sur g chuintant. Ce sont là autant d'expédients sans utilité profonde. Car, dans une

orthographe réformée complètement, la lettre h ne serait jamais muette, le t sifflant serait remplacée par s, le g chuintant par j. Ces caractères compliqués ne peuvent donc servir, tout au plus, qu'à faciliter une transition, qu'à ménager certaines répugnances passagères. On les créerait sachant qu'ils sont destinés à disparaître ; on en encombrerait l'alphabet typographique, avec Tarrière-pensée qu'un jour ils en seraient chassés. Ce n'est pas ainsi que doivent se faire les réformes ; elles ne sont bonnes que si elles préparent les réformes ultérieures. Réduisons par exemple cœur à cœr, en donnant à œ la valeur qu'il a déjà dans œil. Voilà un caractère simple dûment affecté au son simple eu; voilà, pour un avenir prochain, un moyen d'éliminer les notations vicieuses cue^ gue (car on pourra écrire cœUtir^ orgœil); enfin, pour l'avenir lointain, voilà la possibilité d'unifier définitivement tous les sons eu, et d'écrire d'une môme façon cœur^ hauteur, fauteuilf accueil, œil. Autre exemple : la lettre j est inventée depuis trois siècles, et depuis plus de cent ans elle a son rang dans l'alphabet : il est temps de savoir la mettre en valeur. Ecrivons donc pijon, gajurcy jujer, saje. L'introduction du g pointé serait stérile; celle du j au contraire aura été une réforme féconde, si nous savons récolter ce que nos pères ont semé.

En matière de théorie, je dois dire que je vois les choses autrement que M. Lebaigue. A mes yeux, on ne doit considérer en orthographe que deux choses, la prononciation, qui indique les réformes à faire, et l'habitude, qui oblige à ne les faire que peu à peu; l'étymologie n'a pas voix au chapitre et compte pour zéro *. M. Lebaigue tient au contraire à l'orthographe

1. Il serait trop long d'expliquer ici les motifs qui justifient Une opinion si tranchée. Si le lecteur se sent un penchant à favoriser l'étymologie dans l'orthographe, qu'il essaye de donner à son instinct une formule. Il ne sera pas long à démêler l'illusion et à chasser la chimère.

COMPTB RENDU SUR M. LEBAIGUE. 35

dite étymologique. S'il veut un t cédille, c'est qu'à cause de l'étymologie il ne peut supporter l'idée d'écrire inersie à côté d'inerte; l'étymologie, suivant lui, exige la permanence du t dans les mots de môme origine. Le principe est gênant; allons-nous inventer toute une série de nouveaux caractères afin d'unifier, pour l'œil, les consonnes de hauteur et hausser, d'analyse et analytique, de vif et vive, de dix et dizaine, de verte et verdir, de plainte et plaignant, de coudre et cousu, de moudre et moulu, et les voyelles de boivent et buvons, de tiennent et tenons, de mer et marin, de neuf et nouveau? D'ailleurs, ce principe de l'étymologie est forcément en conflit avec l'autre principe, celui de la prononciation. Pour l'étymologie, et en dépit de là prononciation, M. Lebaigue écrit inertie (avec cédille) plutôt qu'inersie; pour la prononciation, et en dépit de l'étymologie, il écrit tilburi, foque et prudant. C'est servir deux maîtres à la fois. Le pur phonétiste est à l'abri de ce reproche, même s'il est modéré et patient. Il accorde aux usages, aux préjugés même, le droit de ralentir la réforme; mais, le regard fixé sur un but unique, il y pousse toujours, et toujours dans le même sens. S'il est prêt à subir philosophiquement le retard qui vient d'autrui, du moins il ne compromet pas lé mouvement par une déviation venue de lui-même.

Parmi les partisans de l'orthographe étymologique, M. Lebaigue a cru pouvoir compter Arsène Darmesteter. C'est, je crois, une erreur. Darmesteter appartenait à l'école phonétique et en était un des chefs. Il voulait qu'un jour on en vint à écrire le siel et la nasion par des s, qu'un jour c remplaçât qu dans qui et que. Il accordait aux timides tous les tempéraments imaginables pour la transition , mais sous forme d'ajournements, non de concessions définitives. S'il a fait quelques réserves personnelles, ce n'a été que sur des points qui ne sont pas de pure orthographe (il tenait par exemple à écrire Vs muet du pluriel,

parce qu'il reparaît parfois dans les liaisons, et qu'il joue un rôle conventionnel en poésie). Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas M. Lebaigue qui a mal lu, c'est Darmesteter qui a laissé échapper une formule inexacte en déclarant que les deux mots orthographe phonétique jurent de se voir accouplés. Heureusement sa véritable pensée se dégage sans peine du contexte; car son argument, celui des divergences personnelles, porterait aussi bien contre l'orthographe « étymologique » (ainsi, les académiciens étymologistes de 1878 écrivent aphte, M. Lebaigue, étymologiste aussi, préfère afthe). En réalité, ce qu'a voulu combattre Darmesteter n'est nullement l'orthographe fondée sur la seule prononciation, c'est l'orthographe fondée sur la prononciation des individus. Et, en effet, une ortho* graphe^ c'est-à-dire une orthodoxie dans la façon d'écrire, ne peut être qu'une règle commune à tous; que serait une orthodoxie pour chacun? Darmesteter,. je ne puis avoir là-dessus aucun doute, aurait accepté la formule phonétiste suivante, où l'étymologie n'entre pour rien : « L'orthographe deviendra, et il est bon qu'elle devienne, une notation exacte de l'orthoépie ». Cette formule, pour le dire en passant, en engendre une autre digne d'être considérée : « L'orthoépie sera un jour, et il est bon qu'elle soit, une épellation exacte de l'orthographe ». De sorte qu'au terme de l'évolution, l'orthographe aura son maximum de simplicité, l'orthoépie son maximum de rigueur. Alors la langue, que certains croient compromise par les innovations orthographiques, aura reçu d'elles, tout au rebours, un caractère d'unité et de stabilité qu'elle n'a jamais eu jusqu'ici. Peut-être môme arrivera-t-elle aune prononciation littéralement immuable; on peut imaginer l'Académie dépositaire d'un phonographe étalon, qui sauvegardera l'incorruptibilité des sons français à travers les siècles. En tout cas la réalité sera, m'est avis, bien opposée à ce que s'en figure M. Lebaigue : « La prononciation, abandonnée à elle-même (c'est main-

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