CHAPITRE II
Historique de la simulation de la folie en médecine
L'antiquité ne nous a laissé à peu près rien sur la simulation de la folie envisagée au point de vue médical. Tout ce que nous possédons de cette époque se résume dans les quelques mots suivants de Galien (i) : Delirare quoque nonnulli desipereque se finxerunt, qnum alios potius stultos offenderent. On aurait pu attendre davantage d'un auteur qui intitule le mémoire consacré par lui à la simulation : Quomodo morbum simulantes sint deprehendi libellas.
Cette pénurie de documents étonne, car le diagnotic de la simulation incombait déjà à cette époque au médecin. Galien, du moins, nous le dit.
Depuis lors, il faut franchir plus de quinze siècles pour trouver un auteur, non pas qui s'occupe de la simulation de la folie, mais qui en parle incidemment ; il nous faut arriver j usqu'à Ambroise Paré (2) . En 1 573 , Paré faisait paraître son ouvrage si connu sur les
(1) Galien. Opéra onnia, Leipzig 1830, volume XIX, p. 2.
(2) Ambroise Paré. Œuvres complètes, édition Malgaigne, Paris 1841, t. III, p. 52.
Monstres et Prodiges, et y insérait une observation qu'avec un peu de bonne volonté on peut considérer comme un cas de simulation de la folie. Elle vise une grosse garce de normande qui feignait avoir un serpent dans le ventre. Je la rappelle aussi brièvement que possible.
Une forte fille normande, âgée de trente ans environ, allait dans les bonnes maisons demander l'aumône «disant qu'elle auait un serpent dans le ventre qui luy estait entré estant endormie en une cheneuiere ; et leur faisait mettre la main sus son ventre pour leur faire sentir le mouuement du serpent, qui la rongeait et tourmentait iour et nuict, comme elle disait.
Une dame charitable s'émut de cette situation, prit cette fille en son logis et fit appeller trois médecins ou chirurgiens parmi lesquels Paré, « pour sçauoir s'il y aurait moyen de chasser ce dragon hors le corps de, ceste pauvre femme ».
Ils résolurent d'abord de lui donner « une médecine qui estait assez gaillarde (laquelle luy fit faire plusieurs selles) tendant à fin de faire sortir ceste beste : néantmoins ne sortit point » .
« Estans derechef rassemblés, conclusmes que ie lui mettrais un spéculum au col de la matrice, et partant fut posée sur vne table, où son enseigne fut desployée, pour luy appliquer le spéculum, par lequel ie feis assez bonne et ample dilatation, pour sçavoir si on pourrait appercevoir queue ou teste de cette beste : mais il ne fut rien apperçeu, excepté un mouument volontaire que faisait la dite garce, par le moyen des muscles de l'épigastre : et ayant conneu son imposture, nous retirasmes à part, où il fut résolu que
ce mouuement ne venait d'aucune beste, mais qu'elle le faisait par l'action desdits muscles >.
Menacée d'une seconde médecine, la simulatrice s'en alla, sans prendre congé de la demoiselle qui l'avait recueillie .
C'est là un cas isolé, mais Ambroise Paré le rapprochait déjà du mutisme et de l'épilepsie simulés (i) et il avait l'avantage d'être publié à une époque où la médecine légale se constituait en une science, où Codronchi (2), philosophas ac medicus Imolensis publiait un opuscule intitulé Ad methodum testificandi à l'usage des médecins experts, des jurisconsultes et des magistrats, dans lequel il essayait de formuler d'une manière dogmatique les principes de la médecine légale.
Bientôt, en effet, la question de la simulation de la folie allait occuper l'attention des médecins. Dès 1695, Silvaticus faisait paraître un ouvrage intitulé :
(1) Ceux qui contrefont les muets, replient et retirent leur langue en la bouche : aussi ceux qui contrefont le mal Saint- Jean se font mettre des menottes aux mains, se vautrent et plongent en la fange, et mettent le sang de quelques bestes sus leur teste, disans qu'en leur débattant se sont ainsi blessés et meurtris estans tombés par terre, remuent les bras et les iambes, et débattent tout le corps, et mettent du sauon en leur bouche pour se faire escumer, ainsi que le font les épileptiques en leurs accès (loc. cit.).
(2) Baptistae Codronchii philosophi ac medici Imolensis. Methodus testificandi, in quibusuis casibus medicis oblatis. Francfort 1597.
De ijs qui morbum simulant deprehendis, dans lequel il consacre un chapitre à l'étude du diagnostic de la folie simulée : « Simulata insania quomodo possit deprehendis » (i).
Ce chapitre mérite de retenir l'attention, serait-ce seulement parce qu'il représente le premier travail d'ensemble, à ma connaissance du moins, sur la question qui nous occupe.
Silvaticus distingue deux espèces de folie simulée. L'une est celle des individus qui feignent d'être insensés en imitant les fous, dans leurs paroles, leurs gestes, leur démarche; l'autre estcellede ceuxquiprovoquent chez eux l'aliénation d'esprit par des substances diverses, comme le vin, la mandragore, les menstrues de femme mélangées avec un cerveau de jeune chat, les vapeurs de charbon, etc. Nous ne retiendrons pas cette dernière espèce, qui n'a rien à faire avec la folie simulée, mais seulement la première, qui mérite seule ce nom et qui est la seule dont nous nous occupons.
Pour démasquer la simulation, Silvaticus recommande la plus grande attention. Il faudra tout d'abord rechercher les caractères qui, d'après HiPPOCRATE, sont particuliers à la folie, à tel point que sans eux, il ne peut y avoir de folie. Ce sont la crainte et la tristesse de longue durée. En l'absence de ces deux caractères, ou du moins s'ils ne se manifestent pas pendant un certain temps, on a la certitude qu'on est en présence d'une folie simulée. Il ne faudra pas
(1) J. Baptiste Silvaticus. De ijs qui morbum simulant deprehendis. Milan 1595. Chap. X, p. 46 et seq.
même faire attention à l'agitation, car, sans crainte et sans tristesse, il ne saurait y avoir aliénation de l'esprit.
Toutefois, comme tout le monde peut simuler la crainte et la tristesse, il ne faut pas accorder à ces signes une importance exagérée et il sera nécessaire de rechercher les symptômes inconnus du vulgaire qu'on rencontre ordinairement chez les fous véritables, caractères qui sont difficiles à simuler et de telle nature qu'on ne peut les forger complètement. Parmi ces symptômes, Galien place les imaginations contre nature, tel le cas d'une personne qui croira être devenue un pot de terre et évitera les passants de peur d'être brisée par eux, etc. Les symptômes de ce genre sont nombreux et, au dire de Galien, tout mélancolique en présente quelques-uns.
Tous les auteurs qui ont écrit sur la folie s'accordent à admettre que les mélancoliques sont libidineux, ont fréquemment des indigestions, sont voraces, toujours altérés, ont des insomnies, sont taciturnes, bavards, assoupis, coléreux, avantureux, agités et téméraires, à tel point qu'il n'est pas un fou chez lequel on ne rencontre quelqu'un de ces symptômes.
Un médecin de Plaute démasqua la folie simulée de Ménechme en demandant à celui-ci s'il n'avait pas quelquefois les yeux durs et des gargouillements dans les intestins, deux symptômes propres, d'après Aristote, à la mélancolie. Ménechme ayant répondu avec à propos qu'il n'était pas une langouste pour avoir les yeux durs et que ses intestins gargouillaient quand il avait faim et non quand il était repu, le médecin se dit que ce n'était pas là les propos d'un insensé et conclut à la simulation, qu'il étaya d'ailleurs sur d'autres réponses non moins sages .
Silvaticus pense que c'est là le meilleur moyen de
dépister la simulation, indépendamment des éléments qu'on peut tirer du tempérament et de la vie antérieure de l'individu. Toutefois, comme le diagnostic de simulation est toujours particulièrement difficile et que la folie elle-même peut avoir des intervalles lucides, il y a intérêt à différer son jugement. Il est, en effet, vraisemblable qu'une folie, même feinte habilement, pourra se démasquer de différentes façons au bout d'un certain laps de temps, ainsi que cela a été observé.
Tel est, en résumé, le chapitre consacré par Silvaticus à l'étude de la simulation de la folie. Il se prête à différents ordres de considérations, les unes plus particulièrement en rapport avec cette étude, les autres plus générales.
Il montre, au temps où écrivait notre auteur, les connaissances médicales sur la folie se résumer dans les enseignements d'HiPPOCRATE et de Galien. Dixneuf cents ans ont passé depuis la mort du premier, près de quinze cents depuis celle du second, et rien ne paraît avoir été ajouté à leurs œuvres. Il semble que, durant cette longue période de temps, les médecins n'aient rien su observer par eux-mêmes; c'est si vrai que Silvaticus va demander un exemple de diagnostic de simulation à un poète comique, à Plaute, comme si l'observation clinique ne pouvait le lui fournir.
Il montre que les éléments, sur lesquels est basé le
diagnostic, sont: la connaissance de la vie antérieure
de l'individu ; celle des différentes manifestations
symptomatiques de la folie ; un examen attentif et
M.uret ; Simulation de la folie 4
prolongé, examen indispensable pour étudier les symptômes propres à cette dernière et pour dépister ceux appartenant à la simulation, le simulateur ne pouvant longtemps, pense Silvaticus, maintenir son rôle sans se trahir. Ce sont là tout autant d'éléments auxquels le médecin fait appel, aujourd'hui comme au seizième siècle, pour dépister la simulation; heureusement les moyens qu'il possède actuellement pour établir son opinion sont moins précaires que ceux qu'il possédait alors, qu'on envisage ceux propres à diagnostiquer la folie, ou ceux propres à dépister la simulation.
La science va marcher, Hippocrate et Galien resteront toujours les grands maîtres de l'art médical, mais leur œuvre se complétera ; l'étude de la folie se développera, se précisera, de même celle de la simulation. Je n'en veux pour preuve que l'admirable ouvrage intitulé Quaestionum medico-legalium opus, que Zachias publiait moins d'un siècle plus tard, livre dans lequel cet auteur consacre tout un chapitre à la folie et, dans ce chapitre, un paragraphe à la simulation de celle-ci :
<( Il faut lire, dit Linas (i), dans ce livre d'une merveilleuse érudition. . le remarquable chapitre «De dementia et rationis laesione », pour se faire une juste idée de l'état de la pathologie mentale à cette époque, pour bien saisir l'influence des progrès accomplis en cette matière sur l'ap-
(1) Dictionnaire encyclop. des Se. méd., 1869, t. III, p. 125.
préc'ation juridique des faits imputables à la folie... Ce qui distingue l'œuvre de Zacchias, et ce qui en fait principalement le mérite et l'originalité, c'est de présenter une classification plus précise et plus rationnelle des diverses formes de l'aliénation mentale, c'est de faire rentrer dans le cadre nosologique de la folie proprement dite la plupart des manifestations délirantes précédemment attribuées à des causes surnaturelles et à des agents diaboliques, c'est enfin et surtout d'avoir introduit, dans la jurisprudence des aliénés, des éléments d'une importance majeure, en débrouillant un peu le chaos de la mélancolie, et en posant nettement la question des délires partiels ».
Je voudrais pouvoir étudier, comme il conviendrait, l'œuvre de Zacchias en psychiatrie ; ce n'est pas le lieu et je veux me borner ici à l'étude du paragraphe consacré à la simulation de la folie (i).
Dans ce paragraphe, Zacchias indique d'abord les formes de folie ordinairement simulées, puis il passe en revue les moyens propres à dépister la simulation. Ces moyens peuvent se résumer ainsi :
Etude de l'habitude extérieure ; état du sommeil ; symptômes propres aux diverses formes de la folie, symptômes que le simulateur ne saurait si bien imiter, «qu'unmédecin intelligent ne sache distinguer la vérité de l'imposture »; recherche des causes de la maladie et de leur intensité d'action ; étude des prodromes, les-
(1) Paul Zacchias. Quaislionum medico-legalium opus. Francfort-sur-le-Mein 1688. L. b. III, titre III, quaestio. V, p. 295-297.
quels n'existent pas dans la simulation tandis qu'ils existent dans la folie vraie ; expression symptomatique comparée du délire dans la folie véritable et dans la folie simulée, ce délire est généralement absurde et exagéré chez le simulateur; moyens directs, tels que menaces, bastonnades, ayant pour but d'obliger le simulateur à avouer sa feinte ; mise en activité de certaines émotions.
Cette énumération des points traités par Zacchias prouve que l'œuvre de ce médecin laisse, loin derrière elle, celle de Silvaticus et fait pressentir les progrès réalisés en psychiatrie et en médecine légale depuis qu'écrivait ce dernier auteur.
L'œuvre de Zacchias peut encore, dans ses grandes lignes, servir de modèle aujourd'hui pour l'étude de la simulation de folie. Par suite, on ne s'étonnera pas, que, depuis lors :
1° La possibilité de la simulation de la folie se soit imposée à l'attention des médecins légistes; j'en trouve la preuve dans différents auteurs, en particulier dans Valentini (i) qui, dans ses « Pandectes médico-légaux » donne des rapports médicaux dont deux ont trait à la folie. Cet auteur intitule l'un d'eux : De simulata melancholia rescriptum prlncipis , et l'autre : De mania uxoricidae an simulata ?
2° Le travail de Zacchias ait servi pendant plus d'un siècle de modèle aux médecins légistes,
(1) Valentini. Corpus juris medico légale, etc. Francfort-surie-Mein 1722, p. 94 et 95.
qui, pour la plupart, se sont même contentés de le copier.
Aussi, le chapitre que consacre Zacchias à la simulation de la folie me paraît devoir être rapporté en entier; je n'en supprime que quelques lignes qui feraient double emploi avec ce que nous avons dit de la simulation envisagée dans l'histoire en général.
« Il n'y a presque aucune maladie qu'il soit plus facile et plus commun de feindre que la folie, et de la simulation de laquelle il soit plus difficile de s'assurer.. .
» La folie que l'on simule ordinairement, ou bien est une simple mélancolie, ou bien est accompagnée de symptômes de fureur. Il y a aussi des exemples de folie simulée à laquelle s'ajoutent une fausse surdité et une fausse mutité, mais ils sont plus rares.
» La différence, entre la simple mélancolie et la folie furieuse, consiste, en ce que ceux qui sont affectés de la première se montrent tranquilles, timides, découragés, tandis que dans la seconde on observe une agitation continuelle, sans repos, de l'audace, de la colère.
» Pour distinguer si l'une et l'autre existent véritablement ou ne sont que simulées, les médecins doivent se rappeler les différents signes que les maîtres de l'art ont consignés dans leurs ouvrages. Chez ceux qui sont affectés d'une mélancolie ou d'une fureur vraie, la face est d'une couleur terreuse ou livide, ou, au contraire, chez les furieux principalement, très rouge avec un cercle livide autour des yeux. Ceux-ci sont, chez les mélancoliques, d'une couleur brun-noirâtre, comme si l'humeur, d'où provient leur maladie, transsudoit à leur niveau. Ils sont quelquefois fixes, en sorte que les malades semblent être hébétés. Chez
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plusieurs d'entr'eux ils se cavent comme s'ils vouloient se retirer et se cacher dans leurs orbites. Ce dernier signe s'observe encore plus souvent chez les furieux. Lorsque laccès de fureur a lieu, le sang se porte aux yeux, le regard est de travers et menaçant, les veines se gonflent, les joues deviennent rouges, toute l'habitude du corps semble se durcir et se noircir; les malades ont une force extraordinaire, leur colère s'allume sous l'influence des causes les plus futiles; ils crient, hurlent, menacent tout le monde, et leurs mouvements brusques et violents les rendent souvent très redoutables. Tous ces signes ne peuvent être si bien imités, qu'un médecin intelligent ne sache distinguer la vérité de l'imposture. Mais il en est un des plus caractéristiques qui s'observe chez tous les furieux et presque chez tous les fous mélancoliques, c'est l'insomnie ; ils ne sauroient jouir du sommeil qui, suivant la remarque de Celse, leur seroit aussi nécessaire qu'il leur est difficile, à cause de la sécheresse extrême de toutes les fibres, particulièrement de celles du cerveau, et de la vivacité avec laquelle les objets se présentent sans relâche à leur imagination, vivacité qui les leur fait croire réels et existans. Il est impossible de feindre un pareil symptôme; le fourbe qui joue la folie succombe malgré lui au penchant irrésistible qui l'entraîne au repos.
» Le médecin se confirmera encore davantage dans ridée véritable de la maladie, en examinant si les causes capables de produire la folie existent et si elles ont agi avec assez d'énergie et de persévérance.
» Par la même raison, il constatera si les symptômes qui ont coutume de précéder l'invasion de la maladie se sont manifestés. En effet, la crainte et la tristesse affectent un individu longtemps avant que la folie mélancolique ou
toute autre espèce analogue se montre elle-même. Il est tourmenté par le défaut de sommeil, ou bien son sommeil est troublé par des songes tristes et orageux ; il a du dégoût pour la nourriture, il fuit la société, et surtout celle où règne la gaieté; il parle seul, répand sans sujet des larmes abondantes, ne peut alléguer de causes satisfaisantes pour expliquer la crainte qui l'agite, sa tristesse et ses pleurs involontaires. Si on découvre que, sans qu'aucun de ces signes précurseurs ait existé, un homme a été tout à coup atteint d'une folie quelconque, mélancolique ou furieuse, on sera en droit, non seulement de soupçonner une simulation mais même de regarder celle-ci comme certaine. Ces symptômes s'observent dès le premier accès de folie et avant chacun de ceux qui suivront celui-ci.
» L'expression symptomatique de la folie fournira aussi des lumières importantes. En effet, un homme véritablement fou a les idées les plus décousues et les plus absurdes sur certains objets déterminés, et c'est lorsque ces objets frappent son imagination que les symptômes de la folie s'exaltent de la manière la plus marquée. S'il croit être mort, il refusera de manger, de boire, de parler, etc. Ce n'est pas là certainement une espèce de folie que les fourbes s'empresseront de contrefaire. S'il croit avoir des ulcères, des abcès, des tumeurs et autres choses semblables; s'il croit être sans tête; s'il croit être damné ou être le père éternel, etc., il répondra sur l'objet de sa folie en entassant extravagances sur extravagances. Mais, si on l'interroge sur autre chose, ses réponses seront quelquefois tellement pleines de raison qu'il sera vraiment difficile de le croire insensé. Un simulateur, au contraire, répond follement, non seulement sur le point sur lequel il est intéressé à faire croire qu'il a perdu la raison, mais encore sur tous les autres
objets. Il évite même de montrer, dans aucune circonstance, la moindre lueur de bon sens, dans la crainte que sa fourberie ne se trouve découverte par ce moyen. Il faut convenir, cependant, qu'il a y des fous véritables qui déraisonnent sur toute espèce d'objets sans distinction. Mais il n'en est pas moins, en général, certain qu'un homme qui, déraisonnant sur un objet par un motif évident d'intérêt, déraisonne également sur toute autre matière, devient par cela même fort suspect de simulation.
» Enfin, quelques autres moyens ingénieux ont été proposés ou essayés pour dépister la simulation. Je connais un très savant et très expert médecin qui, lorsqu'il doutait d'être en présence d'un cas de folie simulée, faisait bâtonner l'individu, se disant que s'il était réellement en présence d'un fou, ce procédé aurait un heureux effet sur la maladie et que, dans le cas contraire, le fourbe se découvrirait parce que son auteur ne tiendrait pas à une pareille épreuve.
» L'événement prouva la justesse du raisonnement. La menace seule d'un semblable traitement a quelquefois suffi pour déconcerter certains fourbes ; lorsqu'elle ne suffit pas on aura recours aux procédés qui précèdent.
» Un moyen des plus efficaces pour apprécier l'état d'un homme qui présente des signes de folie, consiste à émouvoir en lui, et sans qu'il se doute du dessein que l'on peut avoir, certaines passions, telles que l'espérance, la crainte, la joie, la colère, etc. S'il se montre sensible aux motifs qu'on lui fournit d'espérer ou de craindre, de se réjouir ou de s'irriter, comme pourrait le faire un homme jouissant pleinement de sa raison, on est en droit de le soupçonner de simulation. En effet, les individus qui sont atteints d'une véritable folie, et particulièrement les fous mélancoliques et les fous furieux, ne sont sujets à ces différentes passions
lue d'une manière vague et incertaine, et nullement relative aux circonstances diverses dans lesquelles ils se trouvent, ou, dans lesquelles on essaierait de les mettre. L'humeur mélancolique envahit chez eux tout le champ de la conscience, leur âme est, en quelque sorte, liée à la matière morbifique, garrottée par elle ou si impérieusement entraînée par les fantômes qu'elle s'est forgée, qu'il lui est impossible de se tourner vers d'autres objets. On peut dire qu'il dort sur tout, et n'est éveillé que sur l'objet favori de son égarement ; il serait bien difficile, au contraire, qu'un simulateur ne laissât pas percer, de manière ou d'autre, par ses paroles, ou par quelqu'une de ses actions, du moins sur son visage, des signes de l'émotion, espoir ou joie qu'on fait naître en lui.
» En dernier lieu, l'interrogatoire aidera au diagnostic ; il est difficile au simulateur de trouver une réponse qui convienne à la demande faite. Nous avons un exemple de cet ordre dans ce soldat d'Illyrie qui, surpris près du lit d'Octave Auguste, ceint d'un couteau de chasse, fut si peu maître de son esprit qu'il ne put rien répondre à la question qu'on lui posa s'il simulait la folie ».
Si, depuis Zacchias, les formes de folie simulée se sont accrues en nombre, si d'un autre côté les différentes formes cliniques de l'aliénation mentale et leurs symptômes ont pris une précision qui permet de reconnaître la moindre ombre dans leur expression, il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui encore c'est aux sources indiquées par Zacchias, que le médecin puise les meilleurs éléments de diagnostic de la folie simulée. On comprend, par suite, que la magistrale étude que nous venons de rappeler ait fait loi pen-
dant longtemps et que dans le cours du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième encore, des hommes comme Mahon et Foderé se soient contentés de la reproduire.
Mahon (i), dont le Traité de médecine légale, œuvre posthume, n'a paru qu'en 1801, mais qui vivait vers le milieu du dix-huitième siècle, la reproduit intégralement, sans y ajouter un mot.
Foderé (2) la reproduit aussi à peu près complètement dans son Traité de médecine légale et d'hygiène publique, publié en 1813. Il y ajoute seulement l'observation d'une femme qui lui parut simuler la folie et à propos de laquelle, pour arriver au diagnostic, il se proposait d'employer le seul moyen préconisé parZACCHiAsqui doive être abandonné, le moyen douloureux ; heureusement, la menace fut suffisante. Voici un résumé de cette observation :
« ZAGCHIAS rapporte le trait d'un habile médecin de son temps qui fit fustiger vigoureusement un soi-disant fou qu'il suspectait de fourberie... A l'exemple de ce médecin, je tentais la même épreuve dans les prisons de Carrouge, en Savoie, à l'égard d'une fille âgée d'environ vingt-cinq ans, détenue pour récidive de vols faits sur les grands chemins et ailleurs, en compagnie d'une bande de voleurs et qui avait eu le talent, en contrefaisant la folle, d'échapper à la
(1) Mahon. Médecine légale et Police médicale, Paris et Rouen 1801, 1. 1, p. 336 et seq.
(2) Foderé. Traité de médecine légale et d'hygiène publique^ Paris 1813, p. 457-463.
justice de différents tribunaux de la Savoie et de Genève. Ayant été commis pour constater son état durant un court séjour que je fis à Carrouge, elle content si bien la maniaque à ma première visite, que j'étais sur le point de la déclarer telle, lorsque me rappelant du trait cité par ZacCHIAS, je voulus enfairel'essai avant de me prononcer.Jeme retournai donc vers le concierge au moment de sortir, et lui adressant la parole d'un ton ferme et décidé, je lui dis: « Demain » je la verrai, si elle continue à hurler, si elle ne s'habille » pas, et si sa chambre n'est pas propre, vous lui applique- » rez un fer rouge entre les épaules >. Ces paroles furent un coup de foudre : le lendemain tout était dans l'ordre, la chambre, qui la veille était tapissée d'excréments, avait été lavée, la prétendue folle avait laissé dormir les prisonniers, et je la trouvai vêtue».
Dans le courant du dix-neuvième siècle, la psychiatrie ayant pris le développement que l'on sait, il est naturel que, corrélativement, l'étude delà simulation ait attiré et retenu l'attention de nombreux médecins Les uns se sont contentés de publier des observations recueillies avec soin et, à propos de chacune d'elles, ils discutent et précisent les éléments sur lesquels ils basent le diagnostic de simulation ; d'autres préconisent de nouveaux moyens propres à favoriser ce diagnostic, tels que ivresse, éthérisation, suggestion de certaines idées, etc. ; d'autres encore ne se contentent pas de publier des observations isolées, mais ils groupent celles-ci et de leurs rapprochements dégagent tels ou tels points plus particuliers; d'autres enfin étudient la simulation dans un
travail d'ensemble, constituant un tout et plus souvent un chapitre d'un Traité de médecine légale.
Notre étude actuelle ayant surtout pour base ces différents travaux, en particulier les observations qu'ils renferment, nous retrouverons chemin faisant le nom de la plupart de leurs auteurs, du moins de ceux dont j'ai pu me procurer les ouvrages. Je limite donc à ce qui précède le coup d'œil qu'il m'a paru intéressant de jeter sur l'histoire de la simulation de la folie à travers le temps.