‹ La simulation de la folieChapitre 9 sur 48 · QUI CHEZ L'HOMME NORMAL SONT LE PLUS AGRÉABLES · texte numérisé non relu

QUI CHEZ L'HOMME NORMAL SONT LE PLUS AGRÉABLES

— Ecoutons ce qu'il dit à ce sujet :

« J'ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute

ma gaieté, renoncé à tous mes services accoutumés ; et, vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle construction, me semble un promontoire stérile; le ciel, ce dais splendide, regardez, ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d'or, eh bien, il ne m'apparaît que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d'œuvre qu'est l'homme! qu'il est noble dans sa raison ! qu"il est infini dans ses facultés! Dans sa forme et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! par l'action, semblable à un ange ! par la pensée, semblable à un dieu ! C'est la merveille du monde, l'animal idéal. Et pourtant, qu'est à mes yeux cette quintescence de poussière? L'homme n'a pas de charme pour

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moi... ni la femme non plus, quoique semble dire votre sourire » (i).

2° L'ÉTAT PSYCHIQUE D'HAMLET PRÉSENTE DANS SA MARCHE DES RÉMISSIONS, DES EXACERBATIONS ET, A CERTAINS MOMENTS, DES CRISES DÉLIRANTES.

Des rémissions. — « Je ne suis fou, dit Hamlet, que par le vent du Nord-Nord-Ouest; quand le vent est au Sud, je puis distinguer un faucon d'un héron ».

Des exacerbations. — Parfois, il se sent prêt à délirer :

« Ils tendent mon arc jusqu'à la folie ».

Des crises délirantes . — Ainsi dans la scène des funérailles d'Ophélia. Le frère de celle-ci, Laërtes, exhale sa douleur et va jusqu'à descendre dans la la fosse. Cette attitude exaspère Hamlet qui pense avoir beaucoup plus de raisons qu'un frère de pleurer la morte :

« J'aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, parfaire la somme du mien ».

La colère atteint bientôt la rage et va, suivant sa propre expression, jusqu'au vertige, c'est-à-dire jusqu'au délire. Et, en effet, il a bien à ce moment une

(1) Traduction Htfeô,gp. 260.

crise de délire, il le dit en propres termes dans les excuses qu'il fait plus tard à Laërtes :

« Pardonnez-moi, monsieur, je vous ai offensé, mais pardonnez-moi en gentilhomme. Ceux qui sont ici présents savent et vous devez avoir appris de quel cruel égarement j'ai été affligé. Si j'ai fait quelque chose qui ait pu irriter votre caractère, votre honneur, votre susceptibilité, je le proclame ici acte de folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laërtes ? Ce n'a jamais été Hamlet. Si Hamlet est enlevé à lui-même, et si, n'étant plus lui-même, il offense Laërtes, alors, ce n'est pas Hamlet qui agit : Hamlet renie l'acte, qui agit donc ? Sa folie. S'il en est ainsi, Hamlet est du parti de l'offensé, le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi. Monsieur, après ce désaveu de toute intention mauvaise faite devant cet auditoire, puissè-je n'être condamné dans votre généreuse pensée que comme si, lançant une flèche par-dessus la maison, j'avais frappé mon frère » (i).

D'ailleurs, ces crises délirantes ne sont pas rares chez Hamlet : à propos de celle que nous venons d'indiquer, la reine, sa mère, s'exprime ainsi :

« Ceci est pure folie ! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps. Puis, aussi patient que la colombe dont la couvée dorée vient d'éclore, il tombera dans un silencieux abattement ».

En tout cas, on en retrouve au moins trois dans le drame, toutes provoquées par quelque cause morale exacerbant l'état psychique ; la précédente provoquée par la colère ; une autre par l'état d'exaltation où le

(1) Traduction Hugo, p. 362, 363,

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met sa conversation avec sa mère, conversation dans laquelle il fait à celle-ci les reproches et lui adresse les supplications que l'on sait ; la troisième provoquée par un désespoir amoureux et qu'Ophéliaraconte en ces termes à son père :

« Monseigneur, j'étais à coudre dans ma chambre, lorsqu'est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout défait, la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, sans jarretières et retombant sur la cheville, pâle comme sa chemise, les genoux s'entrechoquant, enfin avec un aspect aussi lamentable que s'il avait été lâché de l'enfer pour raconter des horreurs. Il se mit devant moi.

» — Il m'a pris par le poignet et m'a serré très fort.

Puis, il s'est éloigné de toute la longueur de son bras, et, avec l'autre main posée comme cela au dessus de son front, il s'est mis à étudier ma figure comme s'il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin, secouant légèrement mon bras, et hochant trois fois la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu'on eût dit que tout son corps allait éclater et que c'était sa fin. Cela fait, il m'a lâchée, et, la tête tournée par-dessus l'épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car il a franchi les portes sans l'aide des gens, et, jusqu'à la fin il en a détourné la lumière sur moi » (i).

3° Des idées de suicide. — Déjà nous avons vu poindre ces idées, alors que la tristesse n'était pas encore pathologique, mais, tandis qu'àce moment ellesétaient fugaces, maintenant elles sont plus profondes ; Ham-

(1) Traduction Hugo, p. 245, 246.

let est obligé de compter avec elles et de leur opposer l'arme que leur opposent tant de mélancoliques, la peur, la peur de l'au-delà. Le célèbre monologue, « To be or not to be » exprime nettement le bien-fondé de ce que j'avance :

Etre ou ne pas être, voilà la question. Est-il plus noble pour la conscience de souffrir les coups de fronde et les traits de l'outrageante fortune ou de prendre les armes contre une mer de troubles et, en leur résistant, d'y mettre fin? Mourir, dormir, pas plus ! et, par un sommeil, se dire que nous en finissons avec les peines du cœur et les mille blessures naturelles dont la chair est héritière ! C'est une conclusion à désirer!... Mourir!... dormir!... {avec effroi) rêver, peut-être!... C'est là le dur! Car dans ce sommeil de mort, quels rêves peuvent survenir, quand nous nous sommes échappés de cette mortelle entrave... voilà qui doit nous arrêter !. . .

C'est là l'angoisse qui fait la calamité d'une si longue vie!... Car qui donc voudrait supporter les fouettements et insultes du temps, les injustices de l'oppresseur, les outrages de l'arrogant, les tortures de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence des bureaux et les coups de pied que reçoit des indignes le mérite patient, alors qu'il pourrait se faire tranquille avec une simple petite pointe ! qui voudrait porter des fardeaux, grogner et suer sous une vie de dégoûts?... Mais la crainte de quelque chose après la mort — cette indécouverte contrée dont pas un voyageur ne refranchit la borne... — cela déconcerte la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons, plutôt que de fuir vers d'autres dont nous ne savons rien. Ainsi la conssience fait de nous tous des couards.

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4° La conservation de l'intelligence. — Si le déprimé mélancolique est profondément atteint dans sa sensibilité morale, son intelligence reste intacte. Il en est ainsi chez Hamlet ; il le montre bien, soit quand il fait jouer aux comédiens une pièce dont les péripéties rappellent l'assassinat de son père et à laquelle il prie le roi et la reine d'assister dans l'espoir fondé que le premier sera troublé et dévoilera par ce fait même son crime ; soit quand il fait tuer à sa place par les Anglais les deux hommes que le roi avait chargés de l'accompagner en Angleterre pour le faire assassiner ; soit dans ses réflexions philosophiques à propos des crânes que les fossoyeurs mettent au jour en creusant la fosse d'Ophélia ; soit encore dans nombre de passages.

Hamlet est donc un déprimé mélancolique; il en a les attributs cliniques.

Ne faut-il voir là que l'effet du hasard, ou mieux ces attributs, cette physionomie clinique ne sontils que le résultat de la puissante évocation de Shakespeare, comprenant que son héros devait être tel pour être vrai et avoir, par suite, toute sa grandeur dramatique? Je ne le crois pas; pour constituer le personnage d'Hamlet, Shakespeare s'est inspiré de la clinique ou du moins de la pathologie mentale.

Pareille affirmation n'étonnera pas si l'on réfléchit au rôle que jouent, d'une manière générale, le délire

et la folie dans les œuvres de Shakespeare et à la vérité clinique de certaines de ses descriptions, telle celle du délire somnambulique de lady Macbeth. Mais on trouve dans la tragédie d'Hamlet elle-même des preuves que cet auteur avait sur la folie des notions générales ne pouvant être que le résultat d'une connaissance réelle de cette maladie.

Ainsi il connaît la prédisposition héréditaire et son importance dans le développement de la folie. Parlant des beuveries auxquelles se livrent les Danois, il s'exprime comme suit :

«...Ces bombances à tête lourde nous font de l'est à l'ouest, diffamer et insulter par les autres nations : elles nous traitent d'ivrognes et du nom de pourceaux salissent notre nom. Et de fait, de nos exploits si hautement accomplis, cela ôte toute sève et toute moelle. Ainsi en est-il souvent de certains hommes, alors qu'ils ont, en eux, quelque tare vicieuse de nature : car, dès leur naissance [dont ils ne sont pas coupables, puisque la créature ne choisit pas son origine) par la surcroissance de quelques dispositions, souvent sont jetés bas les remparts et bastions de la raison... » (i)

J'ai souligné ce qui a trait à la prédisposition héréditaire; il semblerait presque, étant donné le rapprochement qu'il fait entre celle-ci et les beuveries, que Shakespeare aurait de la tendance à regar-

(1) Œuvres de Shakespeare. Traduction de Lermina, Paris 1898, t. I, p. 21.

der les dernières comme une cause possible de la première ; toutefois, je me hâte de le dire, ce seul rapprochement est loin de suffire pour démontrer semblable chose.

Ainsi Shakespeare, à rencontre de l'homme qui n'a pas étudié la folie et qui pense volontiers que définir celle-ci est chose facile, en arrive, au contraire, à l'instar de celui qui l'a étudiée de près, à s'avouer qu'en donner une bonne définition est chose impossible.

« Votre noble fils est fou, dit Polonius au roi; je dis fou, car définir en quoi la folie véritable consiste, ce serait tout simplement fou».

Ainsi encore, Shakespeare sait, comme l'affirment l'immense majorité des faits cliniques que la folie ne se développe pas brusquement, mais progressivement. Nous avons vu, en effet, Hamlet commencer d'abord à n'être qu'un triste pour devenir plus tard un déprimé mélancolique. Voici d'ailleurs les paroles qu'il met dans la bouche de Polonius à ce propos, en parlant d'Hamlet :

« ... Et lui (pour abréger l'histoire), se voyant repoussé, a été pris de tristesse, puis d'inappétence, puis d'insomnie, puis de faiblesse, puis de délire et enfin, par aggravation, de cette folie qui l'égaré maintenant et nous met tous en deuil » .

Tout indique donc que Shakespeare s'est inspiré de la pathologie pour constituer le personnage

d'Hamlet. On sait, d'ailleurs, combien il se documentait pour chacun de ses travaux. « Shakespeare, dit Victor Hugo, était un puissant assimilateur. Il s'amalgamait le passé. Il cherchait, puis trouvait ; il trouvait, puis inventait; il inventait, puis créait. Une insufflation sortait pour lui du lourd tas des chroniques. De ces in-folios il dégageait des fantômes (i)». Et ces in-folios constituent une importante bibliothèque.

Y a-t-il eu simple documentation par les livres, ou bien Shakespeare a-t-il observé par lui-même, ou fait appel aux connaissances d'un homme versé dans l'étude des maladies mentales? Je ne sais; mais, peu importe l'origine de cette documentation, elle existe et son influence sur le personnage d'Hamlet se marque nettement.

On n'a, pour s'en convaincre, qu'à comparer entre eux le premier et le second Hamlet. Shakespeare a, en effet, écrit deux Hamlets, l'un vers l'âge de 21 ans, l'autre vers 36 ans. C'est à ce dernier que nous avons emprunté toutes les citations qui précèdent.

Eh bien, dans le premier Hamlet, Shakespeare ne parle, ni de la prédisposition héréditaire, ni de l'impossibilité de définir la folie; déplus, dans son second Hamlet, il apporte au personnage de son héros des modifications dans lesquelles se marquent les emprunts faits par lui à la pathologie mentale.

Ainsi, tandis que, dans le premier Hamlet, l'expli-

(1) Victor Hugo. Préface de la traduction de François-Victor Hugo, p. XXII.

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cation donnée par celui-ci à Rosencrantz de la cause de sa tristesse n'a rien de clinique, il en va tout différemment, on apu le voir, dans le second. De plus, dans le premier, cette explication est la suite d'une première réponse faite, alors que dans le second, il n'en est plus ainsi. Qu'on en juge plutôt en comparant la citation que nous avons faite précédemment (page 16) avec la suivante empruntée au premier Hamlet :

ROSENCRAFT (i). — ... Nous voudrions connaître la cause de votre mécontentement.

Hamlet. — ... Eh bien, je veux de l'avancement.

ROSENCRAFT. — Je ne le crois pas, monseigneur.

Hamlet. — Si, ma foi ! Ce grand univers que vous voyez ne me satisfait pas, non, ni les cieux pailletés, ni la terre, ni la mer; non, l'homme, cette glorieuse créature, ne me satisfait pas, ni la femme non plus, quoique vous riiez.

Ainsi, lorsqu'on compare le fameux monologue : «To be or not to be» dans les deux Hamlets, on constate des différences essentielles que la différence d'âge de Shakespeare, lorsqu'il a écrit chacun d'eux, ne peut pas seule expliquer. Pour qu'on puisse s'en rendre compte, je cite ci-dessous le monologue de la première édition, qu'on n'aura qu'à comparer avec celui de la seconde que j'ai rapporté précédemment (page 20).

Etre ou ne pas être, voilà le problème. Mourir, dormir,

(1) Shakespeare appelait Rosencraft dans le premier Hamlet, le personnage qu'il appellera Rosencrantz dans le second. Maireï ; Simulation de la folie 3

est-ce là tout? Oui tout. Non, dormir c'est rêver. Oui, pardieu, ce n'est que cela. Et puis, quand nous nous réveillons de ce rêve de la mort, c'est pour être portés devant un juge éternel, dans la région inexplorée d'où nul voj^ageur n'est jamais revenu, et à la vue de laquelle l'heureux sourit et le maudit est damné. Sans cela, sans l'espérance des joies futures, qui voudrait supporter les dédains et les flatteries de ce monde, le mépris du riche pour le pauvre, la malédiction du pauvre au riche, l'oppression de la veuve, l'injustice envers l'orphelin? Qui voudrait supporter la faim, le règne d'un tyran, et mille autres calamités? Qui voudrait geindre et suer sous cette vie accablante, s'il pouvait s'en affranchir à jamais avec un simple poinçon? Qui endurerait tout cela, sans cette appréhension de quelque chose après la mort, qui trouble le cerveau, confond les sens, et nous fait supporter les maux que nous avons, par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas! Oh! c'est cette conscience qui fait de nous tous des lâches.

Ici, c'est l'espérance des joies futures qui joue le rôle capital, la peur n'a qu'une importance secondaire, elle est esquissée seulement.. Dans le monologue du second Hamlet, il n'est plus question d'espérance, c'est la peur seule qui est évoquée, comme force s'opposant au suicide. Or, lorsqu'on interroge les déprimés mélancoliques avec idées de suicide, c'est cette peur que, dans l'immense majorité des cas, ils mettent en avant pour expliquer leur résistance à la pression exercée sur eux par ces idées (i).

(1) Voir à ce sujet Mairet. La Responsabilité. Etude psychophysiologique. Montpellier et Paris, 1907.

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Ainsi, les crises délirantes ont une allure plus clinique dans le second Hamlet que dans le premier; ainsi diverses autres choses encore et, parmi elles, la folie d'Ophélia. «Ophélia, devenue folle, dit François Hugo (i), chante deux chansons, l'une funèbre, l'autre erotique, qui semblent exprimer sa double douleur de fille orpheline et d'amoureuse délaissée. Dans le premier Hamlet, Ophélia (2) chante ces deux chansons tout entières, l'une après l'autre ; dans le second Hamlet, elle en mêle les couplets et confond les deux airs, comme si elle confondait les deux malheurs». Et Hugo ajoute : « Ce désordre est l'œuvre d'un correcteur magistral». Pour moi, je dirai : Ce désordre est l'œuvre de la clinique.

Est-ce à dire que, si Shakespeare s'est inspiré de la folie pour constituer définitivement le personnage d'Hamlet et même la folie d'Ophélia, il en ait copié servilement les manifestations? Évidemment non, il a emprunté à celles-ci les éléments qui lui ont paru nécessaires pour le but qu'il poursuivait et il les a revêtus du riche manteau d'or de sa pensée et de son style.

Cet emprunt fait par Shakespeare à la pathologie a-t-il été heureux? François Hugo vient de répondre à cette question pour ce qui concerne la folie d'Ophélia ; quant à ce qui concerne le personnage

(1) Loco citato, p. 180, note.

(2) Dans le premier Hamlet, Ofélia est écrit avec une f, tandis que dans le second il est écrit avec ph.

d'Hamlet, cette même réponse est contenue dans l'étude comparative des citations que j'ai faites du premier et du second Hamlet Sans conteste, le personnage y a gagné en tragique, par conséquent, en intérêt et en vérité, c'est-à-dire en vie; c'est pour cela qu'il est immortel.

Il serait intéressant de comparer le génie de Shakespeare en éclosion dans le premier Hamlet et en pleine maturité dans le second; mais c'est là une étude qui ne peut trouver sa place ici.

Hamlet simulateur. — En même temps qu'un malade, Hamlet, nous l'avons dit, est un simulateur, le moment est venu de l'étudier comme tel.

Naturellement, nous ne considérons pas comme simulées les crises délirantes liées à la dépression mélancolique que nous avons étudiées dans le paragraphe précédent ; elles n'appartiennent pas à la simulation, mais celle-ci, diminuée d'autant, n'en reste pas moins intéressante. On la retrouve en différents endroits du drame; nous l'étudierons plus particulièrement dans deux scènes : dans celle où Polonius, le père d'Ophélia, aborde Hamlet dans le but d'obtenir la preuve certaine que la cause de la folie de celuici est bien, comme il le prétend, son amour pour sa fille, amour qu'elle a repoussé sur l'ordre de son père; et dans celle où ce même Polonius combine une rencontre, en apparence fortuite, entre Hamlet et Ophélia et oùle roi et lui se dissimulent pour assister à la conversation.

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J'exposerai d'abord simplement chacune de ces scènes, puis je rechercherai en quoi consiste la simulation et quelle en est la valeur clinique.

Scènes de simulation. Voici la première (i).

POLONIUS. — Me reconnaissez- vous, monseigneur?

Hamlet. — Parfaitement, parfaitement, vous êtes un marchand de poisson.

POLONIUS. — Non, monseigneur.

Hamlet. — Alors, je voudrais que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.

POLONIUS. — Honnête, monseigneur ?

Hamlet. — Oui, monsieur. Pour trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il faut choisir entre dix mille.

POLONIUS. — C'est bien vrai, monseigneur.

Hamlet. — Le soleil, tout dieu qu'il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant sa charogne. Avez- vous une fille ?

POLONIUS. — Oui, monseigneur.

Hamlet. — Ne la laissez pas se promener au soleil ; la conception est une bénédiction du ciel; mais, comme votre fille peut concevoir, ami prenez garde.

POLONIUS. — Que voulez-vous dire par là?. . .

Hamlet. — Des mots, des mots, des mots, des mots.

(1) Traduction de Hugo, p. 254-, 255.

POLONIUS. — De quoi est-il question, monseigneur?

HAMLET. — Entre qui ?

POLONIUS. — Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur?

Hamlet. — Des calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée; que leurs yeux jettent une ambre épaisse comme la gomme du prunier ; qu'ils ont une abondante disette d'esprit, ainsi que des jarrets très faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d'imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi si, comme une écrevisse, vous pouviez aller à reculons.

POLONIUS. — Irez-vous changer d'air, monseigneur?

Hamlet. — Dans mon tombeau ?

POLIONUS. — Ce serait en réalité changer....

Je rapprocherai de cette première scène la suivante entre Ophélia et Hamlet (i).

Ophélia. — Monseigneur, j'ai de vous des souvenirs que depuis longtemps il me tarde de vous rendre. Recevez-les donc maintenant, je vous prie.

Hamlet. — Non, non, je ne vous ai jamais rien donné.

Ophélia. — Mon honoré seigneur, vous savez très bien que si. Les paroles qui les accompagnaient étaient faites d'un souffle si embaumé qu'ils en étaient plus riches,

(1) Traduction Hugo, p. 275, 56 seq.

puisqu'ils ont perdu leur parfum, reprenez-les, car pour un noble cœur, le plus riche don devient pauvre, quand le donateur cesse d'être bienveillant. Tenez, Monseigneur.

Hamlet. — Ho ! ho ! vous êtes vertueuse ?

Ophélia. — Monseigneur ?

Hamlet. — Et vous êtes belle ?

Ophélia. — Que veut dire votre Seigneurie?

Hamlet. — Que si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté.

Ophélia.— La beauté, monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu?

Hamlet. — Oui, ma foi : car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Je vous ai aimée jadis.

Ophélia. — Vous me l'avez fait croire, en effet, monseigneur.

Hamlet. — Vous n'auriez pas dû me croire ; car la vertu a beau être greffée à notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne vous aimais pas.

Ophélia. — Je n'en ai été que plus trompée.

Hamlet. — Va-t-en dans un couvent ! A quoi bon te faire nourrice de pécheurs? Je suis moi-même passablement vertueux, et pourtant je pourrais m'accuser de telles choses, que mieux vaudrait que ma mère ne m'eût pas enfanté : je suis fort vaniteux, vindicatif, ambitieux ; d'un signe je puis évoquer plus de méfaits que je n'ai de pensées pour les méditer, d'imagination pour leur donner forme, de

temps pour les accomplir. A quoi sert-il que des gaillards comme moi rampent entre le ciel et la terre? Nous sommes tous des gueux fieffés; ne te fie à aucun de nous. Va tout droit dans un couvent... Où est votre frère?

OphéLIA.— Chez lui, monseigneur.

HAMLET. — Qu'on ferme lès portes sur lui, pour qu'il ne joue pas le rôle de niais ailleurs que dans sa propre maison. Adieu.

Ophélia. — Oh! secourez-le, vous, cieux cléments!

HAMLET. — Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie.... Va-t-en dans un couvent. Adieu. Ou si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ; car les hommes d'esprit savent trop bien quels monstres vous faites d'eux. Au couvent, allons et vite. Adieu.

Ophélia. — O puissances célestes, guérissez-le !

HAMLET. — J'ai entendu un peu parler aussi de vos peintures, Dieu vous a donné un visage et vous vous en faites un autre vous-mêmes ; vous sautillez, vous trottinez, vous zézayez, vous vous affublez de sobriquets. Allez, je ne veux plus de cela : cela m'a rendufou. Je le déclare, nous n'aurons plus de mariages. Ceux qui sont mariés vivront tous, excepté un; les autres resteront comme ils sont. Au couvent, allez!

CARACTÈRES DE LA SIMULATION. — Que nous revêlent ces conversations par rapport à l'état psychique d'Hamlet ? Elles nous revêlent :

i° Une intelligence paraissant profondément

atteinte dans son fond, tellement que le malheureux ne reconnaît même plus Polonius, avec lequel il est, depuis des années, en relations constantes. Il le prend pour un marchand de poisson et ne sait pas s'il a une fille.

2° Des divagations en apparence si incohérentes que l'esprit d'Hamlet semble complètement bouleversé. Ecoutons plutôt ce que dit Ophélia à ce sujet :

Oh! que voilà un noble esprit bouleversé. L'œil du courtisan, la langue du savant, l'épée du soldat! l'espérance, la rose de ce bel empire, le miroir du bon ton, le moule de l'élégance, l'observé de tous les observateurs! perdu, tout à fait perdu ! Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, voir maintenant cette noble et souveraine raison faussée et criarde comme une cloche fêlée ! voir la forme et la beauté incomparable de cette jeunesse en fleurs flétries par la démence ! Oh ! malheur à moi ! avoir vu ce que j'ai vu, et voir ce que je vois !

Eh bien ! tout cela n'est qu'apparence, tout cela est voulu ; c'est si vrai qu'au moment où il ne reconnaît pas Polonius, Hamlet reconnaît des camarades d'enfance, même des comédiens qu'il n'a pas vus depuis longtemps. Et ici on ne peut plus parler de crises délirantes, on ne retrouve ni l'exaltation poussée jusqu'à la rage et au vertige, ni, au contraire, la tristesse profonde s'exhalant en soupirs qui fendent l'âme, ni les hallucinations qui caractérisent ces crises. C'est bien de la simulation.

Valeur clinique. — Dans la suite de cette étude, nous verrons que les simulateurs simulent plus ou moins bien la folie et que c'est dans les anomalies du tableau clinique présentées par eux que le médecin trouve surtout les éléments qui lui serviront à établir ou à rejeter le diagnostic de simulation.

Gomment se présente à nous Hamlet à ce point de vue exclusivement médical ? Disons-le immédiatement, comme un piètre simulateur.

D'abord, sa simulation est intermittente ; il ne simule que lorsqu'il est en présence de certaines personne auxquelles il a intérêt à faire croire qu'il est fou; c'est là le propre des simulateurs novices.

Ensuite, cet affaiblissement radical de l'intelligence qui est tel qu'Hamlet ne reconnaît pas Polonius a atteint trop rapidement ce degré d'intensité.

Enfin, il y a trop d'esprit de suite dans ses divagations et trop de profondeur pour en imposer au médecin. Cela frappe Polonius lui-même qui, cependant, ne doute pas de la folie, puisque Hamlet ne l'a pas reconnu.

« Qoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite.

»... Comme ses répliques sont parfois grosses de sens! Heureuses reparties qu'a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d'àpropos ■».

Cela ne trompe pas le roi.

Envisagé au point de vue médical, Hamlet simule

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donc mal, au point de vue dramatique, il en va tout différemment.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que j'avais raison de dire que l'étude d'Hamlet, déprimé mélancolique et simulateur, voulait être faite dans un travail ayant pour objet la simulation de la folie. Je désire qu'on ne m'accuse pas de l'avoir faite trop longuement et j'ai hâte de passer à l'histoire de la simulation en médecine.

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