‹ La simulation de la folieChapitre 17 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Formes symptomatiques

L'observation clinique montre la simulation pouvoir prendre des expressions symptomatiques, des masques divers. Parmi ces expressions, il en est qui imitent plus ou moins bien celles revêtues par la folie vraie ; on rencontre ainsi des formes maniaque, stupide, lypemaniaque, de folie des persécutions, mégalomaniaque, démentielle, de surdi-mutité. Il en est d'autres, au contraire, qui ne peuvent être classées sous aucune étiquette clinique, nous les étudierons sous la rubrique de forme atypique.

Ces différentes formes sont loin d'avoir la même fréquence. Voici leur pourcentage d'après les observations que j'ai pu réunir :

Forme atypique io %; formes maniaque 30 %, démentielle24 %, stupide 1 1 %, mégalomaniaque 1 1 °/°, de délire des persécutions 9%, lypemaniaque 7 %.

Ingegnieros est, de son côté, conduit au pourcentage suivant :

Syndromes délirants ou paroxystiques 27 %, maniaques, 25 %, dépressifs 17 %, confusion mentale (stupidité) 17%, psycho-pathologiques 13%.

Je n'attache pas une très grande importance à ces

proportions; il me semble, entre autres choses, que le chiffre des formes atypiques est plus considérable que ne l'indique la statistique.

Je présenterai successivement des types de chacune de ces formes et commencerai par la forme atypique. Pour les autres, n'ayant en vue ici que leur rapprochement avec les formes cliniques de même ordre, je choisirai, parmi les observations de simulation, celles imitant le mieux tel type clinique, effaçant même souvent les ombres qui pourraient ternir ce type; nous retrouverons ces ombres aux chapitres IV et V, mais il est bien entendu que, dans tous ces cas, il s'agit de folie simulée.

FORME ATYPIQUE

Une observation, mieux que toute description, fera comprendre ce que nous désignons sous le nom de forme atypique. Cette observation, je l'emprunte à Morel (i) en la résumant et la modifiant dans son exposition.

Obs. II. — Dérozier, âgé de 41 ans, est accusé de douze vols commis dans des églises différentes. Dans les premiers interrogatoires auxquels il est soumis, il montre une lucidité parfaite et une complète sanité d'esprit. Dans les interrogatoires suivants, il cesse de répondre et garde un mutisme absolu accompagné soit d'un sourire, soit d'un

(1) Morel. Ann. méd.'psych., 1857, t. III, p. 57.

geste d'insouciance, soit d'un geste de bravade; il frappe ses codétenus, brise des carreaux, etc.. Le médecin de la prison de Neufchâtel, où il est enfermé, ne doute pas que Dérozier ne soit aliéné.

Le président des assises, voulant avoir l'opinion d'un médecin spécialiste, soumet notre homme à l'examen du docteur Morel.

« Amené en notre présence, dit l'éminent aliéniste, le prévenu n'abandonne pas les tics qui lui sont habituels depuis sa détention. Il a un mouvement de balancement latéral, ses yeux sont perpétuellement voilés par le clignotement des paupières, son regard ne se fixe sur rien, il obéit à ce qu'on lui demande, s'asseoit sans difficulté, mais ne peut rester en place. Il se lève, se replace sur sa chaise, jette un regard furtif dans les coins de la chambre, marche avec précaution, tourne sur lui-même et semble être en proie à des sentiments de crainte et de défiance. Dérozier s'imagine, en effet, qu'on veut lui faire du mal, lui jouer un mauvais tour. Le nom d'un certain Chapoteau, qui lui a volé trente-cinq millions et qui doit être fusillé, revient perpétuellement dans ses discours incohérents. Ses craintes du moment se rapportent, à ce qu'affirment ses gardiens, à des idées d'empoisonnement. Il refuse de manger et n'accepte sa nourriture qu'après l'expérience de la dégustation par un gardien. Il a encore une autre habitude, celle d'arracher à ses camarades de détention le pain qu'ils portent à la bouche...

» Assis dans un coin, il n'adresse la parole à personne, se balance de droite à gauche ou d'avant en arrière , il ramasse des fétus de paille, des plumes et d'autres ordures, les fourre dans son bonnet ou s'en coiffe la tête ; ses yeux sont continuellement à demi-fermés et le clignotement de

ses paupières donne à sa physionomie une expression indécise >.

Toutes les fonctions physiologiques s'exercent régulièrement et on ne constate aucun des symptômes physiques de la paralysie générale.

Interrogé, Dérozier fait les réponses suivantes :

Quand on lui demande quel est son âge, il hésite un moment (ce qu'il fait d'ailleurs pour toutes les questions qu'on lui adresse) et répond : deux cent quarante-cinq francs trente-cinq centimes, cent vingt-quatre voitures pour faire aller cela, trente-cinq millions... je n'étais pas riche, je n'avais que cela.

A la même demande répétée d'une manière précise, il repond une autre fois : 5 mètres 75 centimètres.

D. — Y a-t-il longtemps que vous avez la tête dérangée?

R. — Des chats, toujours des chats! — Ou: Je ne suis pas fou. Les fous ne tournent pas (le prévenu se lève vivement et fait trois ou quatre tours sur lui-même).

D. — Avez-vous une famille, des frères, des soeurs, des enfants ?

R. — J'en ai fourni beaucoup de coupons, des bas de soie, j'avais une fabrique, 35 millions. Chapoteau m'a volé tout cela.

L'insistance sur la même question amène toujours desréponses non moins niaises et nullement en rapport avec la demande.

Dans ses actes, Dérozier se montre non moins absurde que dans ses réponses. «Je le prie d'écrire à son père, qu'il dit être à Beauvais. Il demande s'il faut écrire de la main droite ou de la main gauche. Il fait aller alternativement sa plume de l'une à l'autre main, et écrit assez lisiblement de l'une et de l'autre manière des mots absurdes, sans suite et

sans liaison. Je le prie ensuite de lire. Il ouvre un livre, le tient à l'envers et lit le produit de sa phraséologie ordinaire. On replace ce livre à l'endroit, et il lit toute autre chose que ce qui est dans le texte. Lorsqu'il quitte la chambre pour retourner dans la cour, il ne manque pas de faire quelque extravagance. Il prend mon chapeau qu'il met par dessus son bonnet; se saisit de mon livre; il tourne sur lui-même; il m'offre une poignée de main en me demandant, comme s'il me reconnaissait subitement, comment cela va depuis qu'il ne m'a vu à Beauvais.

Tel est l'aspect sous lequel Dérozier apparaît à Morel. Cet aspect devait forcément frapper notre confrère; il le frappa, en effet, à trois points de vue : par les réponses faites aux demandes posées, ces réponses n'ont rien de clinique; par sa morphologie clinique, les manifestations psychiques accusées par Dérozier ne sont pas cliniques et ne permettent pas de classer cet homme dans un des groupes d'aliénation mentale établis ; par ses symptômes.

Cette observation est atypique dans les réponses que Dérozier fait aux demandes qu'on lui pose. — C'est ce que met en relief Morel avec un grand bonheur d'expression. Je cite :

« Nous n'hésitons pas à dire de prime abord que les réponses de Dérozier ne sont pas d'un aliéné. Dans leurs divagations les plus extrêmes, dans leurs délires les plus furieux, les aliénés ne confondent pas ce qu'il est impossible à la logique la plus extravagante de confondre, par la raison qu'il est des principes sans lesquels il n'est pas d'acte concevable de

l'intelligence. Il n'est aucun aliéné qui soit privé de Vidée de cause, de Vidée de substance, de Vidée d'être. Je vais m'expliquer par des exemples.

»Que l'on demande à l'aliéné le plus délirant quel est son âge, il pourra répondre qu'il a six mille ans ou six mois, suivant l'idée qu'il se fait qu'il est éternel, ou tellement inférieur qu'il en est réduit à l'état d'enfance. Il en est qui répondront qu'ils n'ont pas d'âge, parce qu'ils se croiront morts ; mais jamais le dément le plus incohérent ne répondra à la question de son âge 245 francs 31 centimes, ou 5 mètres 75 centimètres.

» A la demande qui leur sera faite sur leur filiation généalogique, ils répondront qu'ils sont fils du roi, de l'empereur, de Dieu, ou Dieu euxmêmes. Ils seront fils des ténèbres ou de n'importe quel être surnaturel ou divin, selon qu'ils sont dominés par des idées de grandeur ou obsédés par quelque idée délirante de possession démoniaque; mais jamais ils ne feront de réponses qui n'auraient pas pour résultat de rattacher un effet à une cause, par la raison qu'ils ne peuvent pas être privés de l'idée de cause, de substance, d'être. La raison en est simple; l'aliéné, par cela même qu'il reste membre de la famille humaine, n'est pas soustrait aux lois qui régissent les intelligences humaines, et la preuve, c'est qu'il pense. Il viole, sans doute, et il viole fatalement bien des règles de la logique; il se repaît de l'erreur, il se bâtit des systèmes absurdes en rapport avec son délire; mais il ne faut pas s'y méprendre,

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la pensée même qui l'égaré ne peut penser que sous certaines formes déterminées. Encore une fois, l'aliéné ne confondra pas les idées de temps avec les idées de distance, il n'abjurera pas les idées de forme, d'étendue ou de mouvement etne les appliquera pas à des choses diamétralement opposées. »

Cette observation est atypique dans sa morphologie clinique. — Cherchant dans quelle classe d'aliénés ranger Dérozier, voici ce que dit Morel, avec son grand sens clinique :

« Il n'est pas paralysé général, nous l'avons déjà constaté par l'observation physiologique... Ce n'est pas un maniaque à délire général. Les malades de cette catégorie, dans la période aiguë de leur affection surtout, divaguent sur toutes choses, sans suite, sans raison et avec toute l'impétuosité des aliénés dans le cerveau exalté desquels se créent des images sans nombre, des sensations confuses comme dans le rêve ou dans l'ivresse . Dérozier n'est pas davantage un dément. La démence est ordinairement la phase terminale d'une affection mentale antérieure ; or, nous connaissons les antécédents de Dérozier. C'est à dater du 12 mars dernier, alors que l'instruction devient de plus en plus accablante contre lui, ainsi que le dit M. le Président des assises, que Dérozier refuse de répondre à M le Juge d'instruction, et qu'il garde un mutisme absolu, v Ce n'est pas davantage un monomaniaque.

La folie de Dérozier ne peut donc être classée dans aucune des formes cliniques connues.

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Cette observation est atypique dans ses symptômes. — Mais même lorsqu'on examine les actes et les tendances de cet homme, on ne trouve pas en lui un aliéné. « Il refuse de manger, et croit qu'on l'empoisonne ; il ramasse des ordures et commet des extravagances ; il menace de frapper les autres détenus ;

» Le refus de manger de Dérozier ne ressemble en rien à ce qui dirige les aliénés dans cet acte insensé. Jamais ceux-ci ne cèdent sous ce rapport à quelqu'un qui ferait les fonctions d'échanson...

» Le fait de ramasser des ordures, d'être dépravé dans ses instincts, de menacer de faire du mal, est tellement connu et même exagéré par les personnes qui se font une fausse idée des aliénés, qu'il n'est pas étonnant que ceux qui simulent l'aliénation n'aient pas d'autres ressources que de menacer les individus ou de se montrer dépravés dans leurs actes. »

Il me semble que l'observation de Dérozier et les considérations dont l'accompagne Morel fixent nettement ce que nous entendons sous le nom de simulation à. forme atypique. Ce genre de simulation comprend les cas dans lesquels, soit que l'on envisage les symptômes en eux-mêmes, soit qu'on les envisage dans leur groupement, on ne retrouve, ni ici, ni là, les caractères propres à la folie. Et cependant pour le vulgaire, pour lequel cette maladie se résume volontiers dans l'absurdité, ce sont peut-être les cas

de cet ordre qui lui en imposent le plus ; tout le monde croyait à la folie de Dérozier. Comment en douter, d'ailleurs, devant la figure de cet homme aux traits étirés, aux yeux hagards, devant sa mise excentrique, les décorations dont il s'affuble, le bonnet orné de plumes dont il couvre sa tête, son agitation violente et les cris aigus qu'il pousse en plein prétoire? Heureusement l'autorité de Morel s'imposa au jury, Dérozier fut condamné et aussitôt il cessa son rôle d'insensé.

Nous retrouverons plus tard des observations de même ordre ; pour le moment celle-ci suffit pour préciser ce que nous entendons sous le nom de forme atypique et pour en donner une idée symptomatique.

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