FORME MANIAQUE
La forme maniaque, la statistique le prouve, est la forme qu'affectionne le plus volontiers le simulateur. C'est naturel, c'est celle qui, avec sa physionomie, son agitation, représente le mieux pour le laïque l'aliénation mentale.
Dans certains cas, c'est la manie simple avec agitation plus ou moins considérable qui est simulée : manie avec agitation, manie avec fureur et manie avec surexcitation ; d'autres fois, le simulateur y ajoute des idées délirantes et des hallucinations', dans d'autres cas, on croirait avoir à faire à une manie chronique, ou, au contraire, à une manie transitoire.
Toutefois, la manie simple avec agitation est la plus fréquente, c'est, donc celle qui attirera particulièrement mon attention.
Manie avec agitation. — Parmi les cas de cet ordre, je relaterai le suivant que je résume d'après Campagne (i).
Obs. III. — M... purgeait une condamnation pour vol à la maison centrale de Nîmes. Ce milieu ne lui convenant pas, il simule la folie pour être transféré dans un asile d'aliénés. Son stratagème réussit si bien que, non seulement il en impose au médecin de la prison, mais encore au docteur Geoffroy, médecin de l'asile de Montdevergues, où il est amené. Après quelques mois de traitement, les troubles s'apaisent, M... est considéré comme guéri et renvoyé à la maison contrale. Cela ne faisait pas l'affaire de notre homme et, trois semaines après il était ramené à l'asile, présentant le délire suivant :
« Au moment de son admission, M... était excessivement agité. Toujours en mouvement, il n'avait pas un seul instant de repos. .. Il allait, venait, courait, se roulait par terre, renversait les meubles et les personnes, déchirait ses effets, criait, tournait.... Le sommeil, d'après le rapport des gardiens, manquait entièrement, car dans la nuit comme dans le jour, ses mouvements, ses gesticulations, ses crisse répétaient presque continuellement.... Son appétit ne laissait rien à désirer et cependant sa langue, rouge vers la pointe et les bords, étaient évidemment saburale ».
(1) Cité par A. Laurent. Loco citato, p. 52.
Ce sont bien là, comme le fait remarquer Campagne, « les signes d'une manie franche assez bien caractérisée ». Ce sont les mêmes signes que l'on rencontre dans l'observation de Gilbert que je résume d'après Marc (i).
Obs. IV. — Gilbert, âgé de 23 ans, est prévenu d'assassinat. Il se montre d'abord raisonnable, pnis il s'agite, court, danse, prend les casquettes des autres, se sauve avec, les provoque à le poursuivre. Cette gaieté, cette turbulence augmentent de jour en jour en même temps que le délire s'affirme.... Amaigri, les yeux hagards, il a un continuel besoin de mouvement. La nuit, il ne dort pas ou peu, défait et refait son lit, réveille ses voisins. Il se frappe la poitrine avec force... quand on le contrarie, sa colère va rapidement jusqu'à la fureur.
Manie avec fureur. — Parfois, l'agitation peut aller jusqu'à la fureur. Ainsi dans deux observations rapportées par Morel et, en particulier, dans celle de Joseph R. . (2) qui « simule un accès de manie furieuse » ; ainsi encore dans celle qui suit (3).
Obs. V. — Un militaire, tout récemment incorporé, fut conduit à l'hôpital, atteint depuis trois jours d'une manie furibonde. Il vociférait, jurait, se démenait comme un
(1) Marc. De la folie considérée clans ses rapports médicojudiciaires, t. I, p. 505 et seq.
(2) Morel. Archives génér. de médecine, 1854, t. III, p. 132. !3) Fallot. Mémorial de l'expert dans la visite des hommes
de guerre, Bruailles 1837, p. 199. Cité par Marc. Loc. citato, t.I, p. 486.
possédé. On voulut, comme cela se pratique pour tous les entrants, le dépouiller de ses habits pour le vêtir de ceux de l'établissement, mais on ne put y parvenir, à cause des voies de fait, coups, morsures, égratignures, dont il poursuivait les infirmiers et d'autres actes de violence auquels il se portait. Le directeur de l'hôpital survint et ordonna d'aller quérir la camisole de force ; elle fut apportée, mais quoique l'individu fût d'une constitution chétive, il opposa une résistance tellement opiniâtre, qu'on ne put la lui passer qu'en le terrassant. Serré de cette manière, le prétendu maniaque renonça sur le Champ à son rôle, les hurlements furent remplacés par des sanglots. Je ne suis plus fou, s'écria-t-il, je n'ai qu'un seul regret, c'est d'avoir trompé M. le Gouverneur; c'est mon père qui m' en a donné le conseil, laissez-moi, je sais bien ce que vous voulez me faire, je ne suis plus jou. Je le vis quelques instants après et reçus de sa bouche les mêmes avœux que rien n'a démenti depuis.
Je pris des informations à la caserne, et sus que, depuis son entrée au corps, il avait fait le fou pendant tout le jour, mais qu'il passait les nuits dans un profond sommeil.
Manie avec surexcitation. — D'autres fois, il y a non plus agitation, mais simple surexcitation, comme dans le cas suivant où on retrouve en même temps de l'incohérence et des idées de grandeur.
Obs. VI. — Un homme, connu depuis longtemps par ses mauvais penchants et son caractère irritable, fit un jour une tentative d'assassinat sur son beau-frère avec lequel il avait eu quelques discussions d'intérêt. Arrêté pour ce fait et conduit dans les prisons de Saint-Mihiel, il ne tarda pas à
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s'y faire remarquer par quelques excentricités bizarres et par une turbulence qui donnait à penser qu'il pouvait être atteint d'aliénation mentale. Deux médecins, consultés sur sa situation, conçurent quelques soupçons de simulation -, mais n'ayant pas à leur disposition tous les moyens d'investigations désirables, ils conclurent à ce qu'il fut conduit à l'asile de Fains pour y être l'objet d'une observation plus attentive. Au moment de son entrée dans cet établissement, le prévenu se fit remarquer par une loquacité incohérente et une turbulence difficile à maintenir. Il prétendait s'être rendu maître d'Abd-el-Kader qu'il amenait attaché par la patte. C'est par cette assertion qu'il répondait à toutes les question qu'on lui adressait (i).
Manie avec hallucination et idées délirantes. —
Danscette forme de manie, l'agitation peut être, comme précédemment, plus ou moins grande, les hallucinations peuvent être plus ou moinsgénéralisées, mais les idées émises sont toujours à direction de grandeur et de persécutions, celles-ci prédominant parfois sur celles-là ou inversement.
Chez le simulateur que voici il y a plutôt surexcitation qu'agitation et les hallucinations se limitent aux sens de la vue et de l'ouïe.
Obs. VII. — Baptistin, âgé de 18 ans, a été envoyé à la colonie pénitentiaire d'Aniane à la suite d'un jugement de la Cour d'assises du Gard du 8 novembre 1906. Il s'était introduit dans une chambre en brisant un carreau d'une
(1) Renaudin. Ann. méd. psych. 1857, t. III, p. 413. Mairet; Simulation de la folie.
porte vitrée et avait volé 477 francs dans un secrétaire. Déjà, en mai 1905 et en juillet 1906, il avait été condamné pour vol, la première fois à un an, la seconde fois à trois mois et un jour de prison.
Fils d'un père alcoolique et d'une mère névropathe, frère d'un épileptique et d'un bègue, Baptistin est un débile intellectuel et moral ; la débilité porte moins sur les facultés d'assimilation que sur le jugement et la volonté ; la débilité morale est notable. Sur ce fond s'est développée une passion bientôt portée à son summun, le besoin de boire et déboire de l'absinthe. C'est une de ses belles-sœurs qui avait l'habitude de prendre de cette liqueur qui lui donna de très bonne heure cette appétence. Il buvait de l'absinthe jusqu'à être ivre mort et comme il n'avait pas toujours suffisamment d'argent pour satisfaire sa passion, il volait en compagnie d'autres malandrins comme lui. Ces excès de boisson avaient produit un certain degré d'abrutissement .
Entré à la colonie pénitentiaire le 6 janvier 1907, Baptistin, jusqu'au mois de mai, ne se fait remarquer que par sa niaiserie, laquelle fait de lui un objet de moquerie et un jouet pour ses co-détenus, même pour ceux beaucoup plus jeunes que lui. Dans le courant d'avril, plusieurs de ses camarades quittent la colonie pour le régiment; lui aussi veut être soldat, pour aller faire la guerre aux Prussiens. Loin de le calmer, ses co-détenus l'encouragent, exaltent son projet et bientôt, dès le commencement de mai se manifestent des troubles délirants qui obligent à l'isoler. Voici comment le médecin de la colonie traduit ces troubles:
f L'état actuel de notre malade est caractérisé par un état permanent d'excitation entrecoupé de courts moments de calme ou de dépression; par un besoin irrésistible de mouvement ; il va, vient, d'un coin de sa chambre au coin
opposé, en suivant toujours la même ligne, ou bien il tourne rapidement sur lui-même, pendant des heures et sans que rien puisse le distraire de cet invariable exercice, tout en se livrant à un bavardage puéril, incohérent et confus, racontant des histoires extraordinaire, sans suite, sans liaison. Ses conceptions délirantes sont absurdes, contradictoires, dépourvues de tout caractère de systématisation. Son délire porte cependant le cachet spécial des idées dont il se préoccupait un peu avant et au moment où se manifestaient les troubles psychiques morbides que nous constatons, ainsi : « il a inventé une forteresse mobile munie d'engins destructeurs si terribles que l'armée prussienne sera anéantie en quelques instants; il a une femme vapeur; il possède un beau château et est riche à millions »; mais ces idées délirantes n'ont entre elles aucune espèce de lien logique, puisqu'à côté de ces idéss de grandeur et de richesse on constate l'existence de certaines idées de persécutions. «Ses ennemis, des voleurs, des assassins, l'ont enfermé et s'opposent à l'exécution de ses projets. Ils lui ont volé sa femme vapeur, ses millions ». Et alors il répète à satiété, ou plutôt il marmotte pendant des heures entières toujours les mêmes mots : « voleur, assassin ».
* Puis soudainement, impulsions, sans motif appréciable, il a de vrais accès de colère et se livre à des actes désordonnés. Il lacère ses vêtements, les couvertures de son lit. Il lance spasmodiquement ses mains, cherchant à frapper ou à égratigner ceux qui le soignent et le surveillent.
« Il a constamment des hallucinations de la vue, car, de temps en temps, avec ses mains, il cherche tantôt à saisir tantôt à écarter un objet flottant devant ses yeux ou sur les murs de sa chambre.
« Après ces longues excitations, surviennent des remis-
sions, de courts moments de calme ou de dépression, pendant lesquels il observe un mutisme obstiné; ou bien il fait entendre une sorte de marmottement presque incompréhensible.
« Si on l'approche, si on tente de lui saisir la main, il résiste systématiquement à toute sollicitation, faisant même le contraire de ce qu'on voudrait lui faire exécuter.
« Ces diverses phases d'excitation et de dépression se succèdent et s'entremêlent sans ordre, sans liaison ».
En présence d'un semblable tableau, notre Confrère conclut à la folie et Baplistin est amené à l'asile.
Dans ce milieu, il se présente à nous avec la même attitude, la même physionomie qu'à Aniane ; il émet les mêmes idées délirantes et les mêmes hallucinations, et il apparaît ainsi comme un maniaque avec hallucinations à prédominance d'idées de persécution et de grandeur; il n'était, nous le verrons plus tard, qu'un simulateur.
Dans l'observation suivante, l'agitation est portée très loin et les perversions sensorielles s'étendent à tous les sens.
Obs. VIII. — Simon est un homme de 27 ans, souteneur. Il est entré sous un faux nom à la prison de Béziers, comme prévenu de vol. Son identitié ayant été reconstituée, aussitôt apparaît un délire qui se traduit sous forme d'un accès de manie avec agitation extraordinaire, suivant les expressions du médecin de la prison, et perversions de tous les sens. Il voit venir « tous, tous » et cela de jour et de nuit; il les entend crier, « courage, courage, tuons-le! » ; ils lui écrasent la tête, lui serrent les jambes, lui donnent des fourmillements ; ils veulent l'empoisonner, ce qu'il reconnaît à de mauvais goûts qu'il a dans la bouche ; aussi
sous l'influence de ces perversions sensorielles, Simon paraît apeuré. Heureusement, Dieu le protège, le rassure. Il dit en outre avoir beaucoup d'or et c'est pour s'en emparer qu'on le poursuit ainsi.
Bientôt à cette période de grande agitation succède une période de dépression avec refus d'alimentation et mutisme complet.
Comme intermède, Simon fait deux tentatives de suicide. Une première fois, il se pend avec un drap, mais ses co-détenus sont là et le dépendent aussitôt. La seconde fois, il met le feu à sa paillasse, mais il s'empresse d'enlever sa chemise dès qu'il voit qu'elle prend feu.
C'est dans la période de mutisme que Simon quitte la prison pour venir à l'Asile. Il arrive dans cet établissement avec des bagues de chiffons rouges et des rubans de même couleur à la boutonnière. Dans ce nouveau milieu il est calme, mais parle peu. Pendant la journée, il regarde d'un côté et de l'autre comme s'il avait des hallucinations de la vue; parfois, il fait des gestes avec ses mains comme s'il voulait repousser quelque chose ou quelqu'un, il a un rire niais et se plaint qu'on lui a volé beaucoup d'or et qu'on a cherché à lui écraser la tête.
Manie transitoire. — Je demanderai à Marandon de Montyel une observation de cet ordre. Il s'agit de E... dont j'ai déjà parlé à propos de la prédisposition. E... simule une tentative de viol et un trouble mental consécutif dont voici la physionomie clinique.
Obs. IX. — Un jour, E..., en rentrant chez elle, à neuf heures du matin, pousse des cris affreux, met tout en désordre dans sa maison, déchire ses vêtements, s'arrache les
cheveux, en disant : « C'est toi X.... Je te tiens ! c'est toi brigand, canaille ; c'est toi, mauvais sujet, qui veux me faire une position, ainsi qu'à mes enfants ! Tu dis que personne ne nous voit, libertin ! mais Dieu nous voit, canaille! Mets ton pantalon, cache ta honteuse nudité ! vilain! Ah ! tu ne veux pas ouvrir la porte ! eh bien ! nous lutterons ! j'ai encore de la force! Je ne veux pas de ton argent, laisse venir mon mari, il va arriver. Je vais tout lui conter, il y a trop longtemps que tu me poursuis ».
Conduite d'urgence à l'asile de Montauban à six heures du soir, elle portait les traces d'une vive agitation. Elle était contenue par une camisole de force; sa chemise, l'unique vêtement dont elle était revêtue, était en lambeaux. Quoique plus calme alors, elle délirait et paraissait vouloir repousser des poursuites dont elle se croyait l'objet. A sept heures, elle était libre et raisonnable ; à huit heures, elle mangeait de bon appétit, se couchait, et dormait d'un sommeil calme et profond, jusqu'au lendemain. L'accès était terminé.
Le Médecin en chef procéda alors aux constatations médico-légales des traces de violences que présentait E.... Ces constatations furent loin de le convaincre d'un attentat et il ne le cacha pas à E.... Ceci se passait deux jours après l'entrée de cette femme à l'asile. Cette déclaration la troubla, mais, se dominant, elle affirma avoir dit la vérité. Le lendemain, elle se réveillait dans une vive agitation. Son langage est incohérent, elle danse, saute, rit aux éclats et babille sans cesse. L'agitation est surtout marquée au moment des visites ou lorsqu'elle se sent observée par les infirmières du quartier. Cette nouvelle crise dure deux jours et trois nuits. A ce moment, E... est épuisée, s'endort d'un profond sommeil et ne se réveille que quinze heures après.
Le médecin ayant déclaré à E... qu'il ne croyait pas à sa folie, elle se plaint alors de maux d'estomac, de faiblesse générale, de tendances syncopales, de tremblements dans les membres, mais de délire, il n'en est plus question.
Voilà, ce me semble, du moins pour la durée des accès, un cas net de manie transitoire. Le premier accès ne dure que quelques heures, le second un peu plus de quarante-huit heures.
Manie chronique. — C'est encore à Marandonde Montyel (i) que j'emprunterai une observation de simulation de manie chronique.
Obs. X. — Condamné une première fois à cinq ans d'emprisonnement par le Conseil de guerre de Perpignan pour filouterie d'aliments, et, six ans plus tard, par le tribunal correctionnel d'Avignon à un an et un jour de prison pour filouterie et port d'arme prohibée, Delbès était un an après en prison sous l'inculpation de faux s'élevant à la somme de quatre mille et quelques cents francs. Tant qu'il peut espérer que sa cause n'est pas perdue, il lutte pied à pied contre l'accusation dont il est l'objet et se montre intelligent, habile et rusé. Mais lorsque le juge d'instruction, muni de renseignements complets, lui montre toute la fausseté de son assertion, son attitude change et, dès le lendemain matin, il se présentait dans l'état suivant que nous décrit Marandon.
« Il semblait atteint d'un délire général, car il passait toute ses journées à marmotter des paroles incohérentes et
(1) Ann. méd. psych., 1877, t. XVII, p. 52.
à répéter des lambeaux de phrases toujours les mêmes ayant trait à l'art militaire; il avait tout l'aspect des vieux maniaques qui sont sur la limite de la démence.
» A mes premières questions, il continue son bavardage incohérent sans paraître prêter attention à ce que nous lui demandons, exactement comme font les maniaques déments et certains lypémaniaques ».
Delbès a «tout l'aspect des vieux maniaques qui sont sur la limite de la démence », dit Marandon de Montyel, ce diagnostic est, en effet, le seul qu'on puisse porter devant l'aspect clinique de cet homme.