‹ La simulation de la folieChapitre 19 sur 48 · FORME STUPIDE · texte numérisé non relu

FORME STUPIDE

Tandis que tout est en activité chez le maniaque, tout est en sommeil chez le stupide.

On comprend qu'un semblable état, où il semble qu'il n'y ait qu'à faire l'endormi, puisse tenter certains simulateurs Toutefois, qu'on ne s'y trompe pas, semblable simulation demande une volonté peu commune. Cette volonté, des simulateurs l'ont eue.

Obs XL — Le 28 juillet 1849 (2)i un jeune pâtre, nommé Conrad Specht, âgé de 17 ans, fut arrêté sous la prévention d'avoir commis un affreux attentat sur une petite fille de sept ans et de l'avoir ensuite assassinée en lui tirant un coup de fusil dans la tête.

(1) Ann. rnéd. psych., 1850, t. II, p. 661.

Specht,au moment même de son arrestation, avoua franchement qu'il avait commis les deux crimes, disant qu'il y avait été poussé parle diable, que c'était le diable qui avait chargé son fusil, qui lui avait mis cette arme dans la main, l'avait dirigée vers la tête de la victime et que lui (Specht) n'avait fait autre chose que lâcher la détente. . .

Le lendemain, lorsqu'on se rendit auprès de Specht pour le conduire devant le juge d'instruction, un profond changement s'était opéré en lui sous tous les rapports. Ce jeune homme, qui s'était toujours distingué par sa vivacité et par sa rare intelligence, semblait avoir perdu toutes ses facultés physiques et intellectuelles. Il pouvait à peine se tenir debout sur ses jambes, il chancelait et ses genoux tremblaient sous lui; il ne pouvait faire un seul pas sans trébucher, sa tête était continuellement penchée, soit en avant, soit en arrière, ou retombait tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre; il ne proférait que des paroles isolées, incohérentes et toujours en bégayant; il disait qu'il avait l'oreille très dure et il était impossible d'obtenir de lui aucune réponse précise ; enfin il avait perdu toute mémoire et il ne reconnaissait plus personne, pas même sa mère, chez laquelle il avait toujours demeuré.

Soumis à une expertise médico-légale, on fit observer Specht secrètement et continuellement, et, comme aucun changement ne fut remarqué en lui, on résolut de lui faire éprouver des secousses violentes, pour rechercher si la suspension de ses facultés était réelle ou non. A cet effet, des armes à feu furent déchargées au milieu de la nuit, tout près du côté extérieur du mur contre lequel était placé le lit où il couchait, Specht poussa des cris inarticulés, mais sans bouger de son lit. On lui donna à l'improviste de fortes douches par des trous pratiqués dans le plafond de sa cel-

Iule, on le loga dans une baraque dont, pendant la nuit, on incendia lapartie supérieure; on le soumit encore à d'autres épreuves, mais rien n'altéra l'impassibilité de cet individu. Cet état resta tel pendant quatorze mois ; malgré tout, les docteurs Windler et Zinck conclurent à la simulation et Specht fut porté à l'audience où il conserva son apparence stupide. Condamné, mais avec de larges circonstances atténuantes, Specht fut reporté à la prison dans le même état de stupeur, « mais à peine fut-il rentré dans sa cellule qu'il se mit à sauter de joie d'avoir échappé à la peine capitale. Il a dit que depuis son arrestation il n'avait pas cessé un seul moment d'être bien portant et de jouir de toutes ses facultés physiques et intellectuelles et qu'il avait joué la comédie d'après les conseils qui lui avaient été donnés par un de ses co-détenus le jour même où il fut écroué dans la prison ».

De cette observation je rapprocherai les deux suivantes dont la première, empruntée à Marc, revêt les apparences de la stupidité sans délire et dont la seconde, empruntée à Krafft-Ebing, revêt l'aspect de la stupidité avec délire,

Obs. XII. — Gérard (i), homme audacieux, de mœurs plus que suspectes, tue une femme dans l'appartement de laquelle il s'était introduit pour la voler. Il réussit à s échapper, se cache sous un faux nom dans un des hôpitaux de Lyon et n'est découvert que grâce à une de ses maîtresses, qui le livre à la justice.

Il répond d'abord, avec présence d'esprit, à l'interroga-

(1) Ami. d'hygiène publ. et de méd. lég.A- II p. 376 et seq. et Marc. I^oc. cit., t. I, p. 361.

toire que lui fait subir le commissaire de police, mais à peine est-il conduit devant le juge d'instruction qu'il commence à déraisonner, à la façon d'un maniaque, puis il tombe dans la stupidité. Il cesse de manger, reste couché et immobile, ne répond pas quand on l'appelle, se remue à peine quand on lui secoue les membres ou le corps, a une physionomie hébétée et stupide, sans paraître entendre, sans prononcer un mot, sans même émettre un son. Après sept ou huit jours de cet état, il se remet à manger, mais sa physionomie conserve l'expression de la stupidité et il continue à rester immobile là où on le place, ne paraissant pas entendre et ne parlant pas.

C'est dans cet état que trouvent Gérard, deux mois après son arrestation, les médecins chargés de l'examiner. Ceuxci, convaincus « que ce n'étaient pas par les moyens moraux, ni par une conversation habilement dirigée, qu'ils pourraient arriver » à savoir si cet homme simulait ou non, pratiquèrent sur lui des pointes de feu. Après plusieurs cautérisations, Girard fait à un moment donné des signes expressifs de refus et, invité à parler, avoue qu'il n'est pas fou » .

Obs. XIII. — K.. (i), 28 ans, ouvrier, a coupé la gorge à sa maîtresse qui l'obsédait de réclamations tendant au mariage. Condamné à mort, fin septembre 1882, il n'avait, jusqu'au 16 octobre, rien présenté de psychopathique A partir de ce moment, il devient tout d'un coup indifférend, parle peu, regarde fixement devant lui, répond de travers, méconnaît les gens et parle sans cesse de l'empereur avec

(1) Krafft-Ebing. Médecine légale des aliénés. Paris 1900, p. 79.

lequel il doit aller en Bosnie. Par moments, il devient violent et mord une fois un compagnon de détention à la joue ; à d'autres moments, il tombe dans une stupidité complète. C'est dans cet état qu'il se présente le plus souvent au médecin qui l'examine. Il parle d'une façon incohérente de l'empereur, des soldats, de la guerre, méconnaît les personnes, ignore où il est, dit qu'il a 20 ans, que l'on est en 1886, indique la valeur de l'argent d'une façon erronée, ne sait rien de son passé, se comporte avec une maladresse extrême; invité à écrire, trace des hiéroglyphes, répond de travers, mais se trahit çà et là par une réponse qui indique qu'il a compris le sens de la question ou par un acte qui prouve qu'il a conscience de lui-même ou de sa situation. Si on cause devant lui à voix basse, il se met en colère, est angoissé, affirme «qu'on veut le tuer». Il boit avec avidité dans une carafe; on y met de l'encre; il s'inquiète et dit : «Je ne peux pasboire ça, noir». Il méconnaît ses compagnons de cellule, mais reconnaît les portions d'aliments destinées à chacun. Réduit à la portion congrue, il vole les parts de ses voisins et dit au médecin : «Va, je ne t'aime pas, tune me donnes rien à manger».

FORME LYPÉMANIAQUE

La statistique nous a montré la lypémanie être une des formes de la folie qu'on rencDntre le moins souvent dans la simulation; il en existe cependant quelques observations. J'emprunte les deux suivantes à Ingegnieros (i). Dans la première, la prévenue a

(1) Ingegnieros. Loc. cit., obs. XXIV, p. 138 et 140.

simulé pendant quelques heures une mélancolie avec stupeur, suite de couches; dans la seconde, il s'agit d'une simulation de mélancolie religieuse qui a été découverte, je dirai plus tard comment.

Obs. XIV. — X..., 34 ans, est inconnue dans son hérédité et sa prédisposition. Devenue enceinte, elle ne se livre à aucune tentative d'avortement, en dépit des conseils de ses amies. Aux approches de l'accouchement, elle est prise de désespoir. La délivrance se fait normalement. Lorsque la sage -femme la quitte, elle étrangle son enfant et dépose le cadavre derrière une porte.

Arrêtée le lendemain, elle présente les symtômes d'une mélancolie profonde avec mutisme et refus de nourriture ; constamment la tête baissée, elle paraît insensible à ce qui se passe autour d'elle.

Elle reste ainsi 24 heures. Au bout de ce temps, elle éclate en sanglots, avoue son crime et dit avoir voulu simuler la mélancolie pour échapper au châtiment.

Elle avait été enfermée plusieurs fois dans un asile et connaissait la physionomie clinique de la mélancolie.

Obs. XV. — N.N..., âgée de^io, ans, est la fille d'un alcoolique qui la prostitue à l'âge de 14 ans, pour de l'argent. Enceinte à 15 ans, elle se fait avorter ; un peu plus tard, elle a un second avortement non provoqué à deux mois. Dégoûtée de la conduite de son père, elle le quitte pour suivre un jeune homme qui la prostitue à son tour.

Le jeune homme l'abandonne pour une de ses amies ; furieuse, elle frappe celle-ci et la mord au doigt. On l'arrête.

Elle songe à simuler la folie pour être mise à l'infirmerie

et relâchée. Elle appelle un médecin de ses amis et lui demande comment elle doit s'y prendre.

Peu de jours après, elle se montre triste, repentie, demande à se convertir, ne parle pas, se met dans un coin, refuse les aliments, sauf le pain et l'eau. Elle dit à son confesseur que des personnes du ciel viennent lui reprocher ses fautes.

On diagnostique une mélancolie religieuse et N... est envoyée dans un asile où l'on découvre sa supercherie.

Parfois, on se trouve en présence d'une simple dépression mélancolique sur laquelle se greffent des crises délirantes. Ainsi chez un simulateur dont l'observation est rapportée par Ollivier, d'Angers, et Leuret.

Obs. XVI. — Des vols nombreux sont commis dans une maison. Une jeune domestique de 14 ans est accusée de les commettre et on retrouve parmi ses effets plusieurs des objets volés, elle est envoyée pendant trois ans dans une maison de correction. Mais après l'arrestation de la jeune fille, les vols continuent et bientôt les soupçons se portèrent sur un jeune étudiant, Alfred C..., qui habitait la même maison et qui avait déposé contre l'accusée. Les charges contre lui s'accumulèrent rapidement et un commencement d'instruction le désignant comme voleur et comme calomniateur de la jeune fille, il est mis en prison.

Dès qu'Alfred C... s'était senti soupçonné, il avait eu des crises de nerfs, des extases, des absences de raison pendant lesquelles il parlait très haut, répétait toute une scène de voleur dont il avait été victime ; il écrivait des choses incohérentes, faisait des représentations de têtes de mort, ne répondait pas aux questions qu'on lui adressait. On le con-

duisit dans une maison d'aliénés et on le soumit à l'examen d'Ollivier, d'Angers et de Leuret (i).Ils le trouvèrent dans l'état suivant :

Figure pâle, air triste, regard incertain. Ses réponses sont faites avec lenteur, mais paraissent toujours réfléchies. Il dit avoir de l'insomnie, des cauchemars, être toujours obsédé par des idées tristes. Il accuse des crises débutant par des maux de tête, s'accompagnant de perte complète de la vue, alors son imagination lui représente des voleurs par lesquels, après une longue résistance, il est entraîné les yeux bandés dans des souterrains ; ensuite, il marche sans savoir où il va, se heurtant avec plus ou moins de violence contre tout ce qui se trouve sur son passage.

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