‹ La simulation de la folieChapitre 24 sur 48 · ANTÉCÉDENTS · texte numérisé non relu

ANTÉCÉDENTS

Parmi les antécédents, je signalerai tout d'abord la qualité de prévenu de l'individu soumis à une observation médico-légale. Cette qualité, je ne saurais trop le répéter, doit toujours mettre en éveil l'esprit du médecin expert relativement à une simulation possible, et, par suite, aiguiser son attention et son contrôle sur les s}^mptômes observés par lui ou indiqués par le prévenu. Mais cet état d'esprit ne doit pas dépasser ces limites ; il ne faut pas, comme d'aucuns le voudraient, que le médecin regardât ipso facto tout prévenu comme un simulateur et l.'exa-

ÉLÉMENTS DE DOUTE ET DE DIAGNOSTIC lc23

minât dans cet esprit, quitte à penser à l'aliénation mentale, s'il ne trouve pas trace de simulation. Ce serait s'exposer à des erreurs.

Ceci précisé, il est deux autres antécédents qui doivent retenir notre attention : les antécédents héréditaires et les antécédents criminels.

Antécédents héréditaires — On connaît le rôle considérable joué par l'hérédité dans la production chez le descendant d'une prédisposition pouvant aboutir, à un moment donné, à l'aliénation mentale. Marc (i) avait cru trouver dans cette « disposition », comme il dit, un des meilleurs moyens d'établir, dans un cas donné, la réalité d'une lésion de l'entendement et d'affaiblir considérablement la vraisemblance d'une simulation. Voici comment il s'exprime à ce sujet :

« La disposition héréditaire mérite d'être placée en tête des causes de la folie, car elle joue un rôle si marqué dans la production de cette maladie que toutes les fois qu'il y a possibilité dans une enquête médico-judiciaire, de démontrer son existence, elle suffit presque seule, pour établir la réalité d'une lésion de l'entendement, ou du moins pour affaiblir considérablement la vraisemblance d'une simulation. »

Depuis lors, cette manière de voir a été commu-

(1) Marc. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires. Paris 1840, t.I, p. 285.

nément admise. Malheureusement, l'étude que nous avons faite du simulateur est loin de la confirmer ; le simulateur est, en effet, ordinairement un héréditaire et un prédisposé au même titre que l'aliéné.

Toutefois, si l'existence d'antécédents héréditaires chez un prévenu ne prouve rien pour ou contre la simulation, il n'en est plus de même de l'absence de ces antécédents ou des stigmates de prédisposition, laquelle, on le sait, peut être héréditaire ou acquise. Cette absence doit, en effet, faire naître des doutes sur la réalité de la folie. Voici pourquoi.

Nous verrons tout à l'heure que souvent la folie ne se développe qu'après le crime commis, et parfois même plusieurs jours après, sans cause bien marquée ou du moins sans autre cause à invoquer que la secousse morale subie par le prévenu du fait de ce crime ; or, si une cause morale de cet ordre peut entraîner la folie, elle ne le peut que sur un cerveau invalide, c'est-à-dire prédisposé; elle ne le pourra pas sur un cerveau sain.

Donc, si à l'encontre de ce que pensent Marc et la généralité des auteurs, la « disposition héréditaire » ne prouve rien, ni pour ni contre la simulation, il n'en est plus de même de son absence et, dans ce cas, on peut dire :

Lorsque chez un prévenu suspecté être atteint $ aliénation mentale, on ne trouve ni hérédité, ni prédisposition, on doit avoir des doutes sur la réalité de la folie.

Antécédents criminels. — Il est assez fréquent que le simulateur soit un mauvais sujet ayant déjà à son actif de nombreux méfaits et se présente, dans ses antécédents, comme un vulgaire criminel. Les exemples de cet ordre sont nombreux. C'est le cas de Delbès (obs. X). Cet homme, on s'en souvient, avaitété condamné une première fois, par le Conseil de guerre de Perpignan, à cinq ans de travaux forcés pour filouterie d'aliments; six ans plus tard, il était condamné à un an et un jour de prison, par le Tribunal d'Avignon, pour filouterie et port d'armes prohibées, et il purgeait, un an après, une condamnation pour faux, lorsqu'il simula la folie.

Baptistin (obs. VII), à l'âge de 18 ans, avait déjà subi trois condamnations pour vol.

Marius(obs. XVII), voleur de profession, partage, depuis i8ans, son temps entre la prison et l'asile.

Gilbert (obs. IV) est un mauvais garnement qui, à l'âge de 20 ans, c'est-à-dire deux ans avant le crime qui est le point de départ d'un examen médico-légal, avait été condamné à un an de prison.

Stockhausen subit, peu après sa sortie du régiment, une première condamnation à trois ans de détention pour vol. A l'âge de 31 ans, nouveau vol et condamnation à huit ans de détention ou de surveillance ; à 39 ans, trois vols avec effraction le font condamner à la détention perpétuelle. Grâce à sa bonne conduite, il est gracié au bout de 13 ans. A peine libéré, il se livre de nouveau à l'ivrognerie et

est séquestré pour vol. Il prétend se nommer Car Loev, les recherches de la justice ayant fait découvrir son nom véritable, ses réponses deviennent incohérentes, il simule.

Ce passé criminel doit forcément faire penser à une simulation possible, c'est-à-dire faire naître des doutes dans l'esprit du médecin. Ces doutes s'augmenteront encore lorsque, comme il arrive parfois, le prévenu a simulé antérieurement, soit la folie, soit quelque autre infirmité :

Le prévenu a simulé antérieurement quelque autre infirmité. — C'est le cas de Joseph R..., dont Morel (i) nous rapporte la curieuse histoire. Cet homme s'est présenté, comme les précédents simulateurs, sous les attributs d'un criminel d'habitude, et a simulé, à un moment donné, la surdi-mutité et plus tard le mutisme dû à ce que les Arabes lui auraient coupé la langue, dont il montrait le moignon.

Obs. XXVI. — Un individu, placé dans les prisons de Nancy, simula un accès de manie furieuse et fut amené à Maréville, pour y être soumis à mon observation. Je n'eus pas grand mérite à pouvoir éclairer la justice sur l'état mental de cet homme, puisqu'il me fit spontanément les aveux les plus complets ; mais je tiens à citer quelques traits de la vie de l'aventurier en question....

Joseph R... quittasesparents à l'âge de huit ans et s'associa à une troupe de jeunes voleurs qui exploitaient les

(1) Morel. Archives générales de Médecine, 1854, t. III, p. 132.

châteaux des environs de Paris. Arrêté et absous pour avoir agi sans discernement, il fut renvoyé à ses parents qu'il ne tarda pas à abandonner de nouveau jusqu'à l'âge de 23 ans où il les revit une dernière fois, pour les quitter sans retour. Les aventures et les méfaits de ce mauvais garnement, pendant ce long espace de temps, rempliraient tout un volume; j'arrive sans transition à ses grands coups, comme il les qualifiait. Un anglais qui voyageait à pied en Suisse et en Italie, le prit à son service pour porter ses effets. L'anglais était sous l'influence d'un spleen profond, et imposa à son compagnon servant la -singulière obligation de ne pas lui adresser la parole et de s'occuper des détails des paiements dans les auberges où l'on s'arrêtait ; il devait aussi prévoir l'étape du lendemain, pour éviter à ce singulier misanthrope la peine de réfléchir et de parler. Joseph R... s'accomoda pendant quelques mois de ce genre de vie ; mais à la fin, fatigué, il vola son anglais et voyagea pour son compte. Il parcourut l'Italie et revint par Genève, où il fut arrêté comme vagabond. L'idée lui vint de faire le sourd-muet, et la pitié qu'il sut inspirer lui valut une place dans l'institution de ces infirmes. Croirait-on que cet individu, qui était affecté de la maladie du vagabondage, demeura deux années avec les sourds-muets, dont il apprit la mimique parlante? Il se laissa même moraliser au point d'apprendre différents métiers et de se rendre utile dans l'établissement. Mais sa mauvaise nature reprit le dessus ; on eut des soupçons et il fut surveillé ; un chef d'études, entendant et parlant, fut placé dans la section des sourdsmuets et il surprit Joseph R... en flagrant délit de monologue.

Renvoyé chez ses parents, dont il donna l'adresse, et qui vivaient en Alsace, il s'arrêta à Lons-le-Saunier, où il

se fit passer pour protestant. Il .intéressa à son sort des âmes charitables, se convertit au catholicisme, et, muni d'une somme d'argent assez ronde, il la dépensa en orgies et arriva chez lui dans la plus profonde misère. Il fit bientôt connaissance avec un fripon qui revenait dans son pa3's pour y vivre de ses économies, et qui lui donna son secret pour gagner de l'argent; ce secret consistait à se faire passer pour un soldat français prisonnier d'Abd-el-Kader, et qui avait eu la langue coupée. Muni des papiers de cet individu, il fit le même métier, parcourut presque toute la France, et, pendant deux années, gagna de l'argent autant qu'il voulut, pour me servir de ses expressions. Arrêté dans une circonstance où des soupçons graves pesaient sur lui, il triompha, car il avait acquis (nous avons tous été témoins du fait à l'asile) une si merveilleuse aptitude à replier sa langue jusque dans l'arrière-gorge, que Von n'apercevait plus qu'une espèce de tronçon rudimentaire du prétendu organe coupé.

Arrêté de nouveau dans le midi de la France, un jour qu'il était en complet état d'ivresse, il ne fut pas difficile au magistrat qui l'examina dans cet état de vérifier que la prétenduevictime de la barbarie des Arabes avait la langue intacte. J'ignore les péripéties qui l'amenèrent dans les prisons de Nancy, mais toujours est-il que Joseph R..., qui avait simulé, comme je l'ai dit, une manie furieuse, se vantait d'avoir trompé d'aussi forts que nous avec sa langue coupée. Il ne regrettait qu'une chose, c'est de s'être oublié un jour au point de s'enivrer, et d'avoir ainsi perdu l'action de sa volonté sur les mouvements de sa langue.

Le prévenu a déjà simulé antérieurement la folie. — Blanc, un voleur, qui simule une forme atypique, avait déjà subi précédemment une condamnation

pour vol et avait été arrêté une première fois pour le même motif, mais il avait été acquitté, parce qu'il avait eu V adresse de se faire passer pour fou.

Migaut (i), un voleur, qui feint une mélancolie suicide, avait déjà plusieurs fois simulé la folie. Je cite .

Obs. XXVII. — Le nommé Migaut, voleur de la pire espèce, a feint, à l'hospice de Bicêtre, des accès de mélancolie suicide, alternant avec de l'excitation maniaque. Ce voleur est venu à cinq ou six reprises dans cet établissement, d'où il a chaque fois, excepté la dernière, réussi à s'évader. Il venait d'être condamné à vingt ans de travaux forcés pour plusieurs tentatives de meurtre et trente-deux vols. Le jour de son jugement, il dit au président qui prononçait l'arrêt : Je me /.... de vos travaux forcés, je ferai ce que j'ai déjà fait et je trouverai bien moyen d'être ramené à Bicêtre où je serai mieux qu'au bagne. Il se remit, en effet, à jouer l'insensé et au bout de peu de temps fut reconduit à Bicêtre. Mais, soumis à une surveillance infatigable et à certaines rigueurs que sa mauvaise conduite forçait de lui infliger, il se lassa bientôt de ce régime de vie, demanda son avocat et lui déclara : qu'il n'avait jamais été fou que pour la forme et dans l'espoir d'une nouvelle évasion; qu'on le rendait si malheureux à la Sûreté, qu'il aimait mieux le bagne et qu'on l'y fît conduire.

Certes, les individus, qui font l'objet des observations précédentes, sont tous des prédisposés et, comme tels, susceptibles de réaliser à un moment donné une aliénation mentale ; mais la multiplicité

(1) Prosper Lucas in A. Laurent. Loc. cit., p. 280.

même de ces observations, en nous montrant la fréquence de la simulation chez ces individus, prouve que, lorsqu'un prévenu, soumis à une expertise médicolégale pour cause de folie pr estimée, a un passé déjà chargé en criminalité, des doutes sur la réalité de la folie doivent s'imposer à V esprit du médecin; et celuici aura, dans ces cas, de fortes raisons de penser qu'il est en présence d'un simulateur.

MOBILES

Lorsqu'on étudie les mobiles qui entraînent l'aliéné au crime, on voit que, dans la grande majorité des cas, ils sont de nature délirante; il en va naturellement différemment chez le simulateur. Chez celui-ci les mobiles ne sont autres que ceux faisant agir le criminel ordinaire. Par suite, on comprend l'importance que peut avoir, dans certains cas, une semblable constatation,

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