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ÉPOQUE D'APPARITION DU DÉLIRE PAR RAPPORT AU GRIME

Si j'étudie, soit les observations que j'ai rapportées jusqu'ici, soit l'ensemble des observations que j'ai pu réunir, je vois que l'apparition du prétendu délire par rapport au crime peut être :

i° Antérieure à ce crime ; c'est la simulation préventive de Vallon, qui a pour but, de la part du

prévenu, de préparer les esprits à l'idée que c'est bien sous l'influence d'un délire qu'il a commis son acte; nous la désignerons pour abréger, sous le nom de pré-simulation ;

2° De la même époque que le crime, intra-simulation;

3° Postérieure au crime, post-simulation.

Quand on compare dans leur fréquence ces trois époques d'apparition de la folie, on voit que la première est l'exception ; que la seconde, bien que moins exceptionnelle, est cependant rare encore; que la troisième comprend la très grande majorité des cas. Toutefois, malgré cette différence de fréquence, chacune d'elles mérite de nous arrêter quelques instants.

Pré-simulation. — Bien que moins fréquente, je m'étendrai davantage sur la pré-simulation que sur les deux autres, parce que sa connaissance date d'hier. La première observation de ce genre dont la netteté s'impose à mon esprit est celle rapportée par Langlois en 1883. J'aurai plus tard à revenir sur elle, je veux me borner ici à signaler ce qui a trait à la simulation préventive.

R..., amoureux d'une femme qui ne veut pas se donner à lui, la frappe de plusieurs coups à la tête avec un poids d'horloge. Ceci se passait le 13 mai; or, dès le 5 du même mois, R... accusait des idées délirantes, il donnait congé à son propriétaire pour le 17, en disant qu'il regrettait de le quitter, mais qu'il ne pouvait plus rester dans le quartier à cause

des filles de joie qui sont salariées par la police... Le 8 mai, il parut exalté et se plaignit d'être persécuté par les agents de la police secrète...

Ces idées délirantes étaient en rapport, nous le verrons plus tard, avec celles émises par R... après son crime et marquaient bien la phase initiale du soi-disant délire. Malgré sa netteté, cette simulation préventive ne retient pas l'attention de Langlois.

En 1887, j'eus, à propos d'un rapport médico-légal, à discuter si des idées délirantes émises par l'inculpé avant le crime (tentative d'assassinat) n'étaient pas simulées, mais cette discussion m'amena à admettre leur réalité, et, depuis lors, la question de la simulation préventive ne se présenta plus à mon observation.

Il faut venir jusqu'en 1898 pour la voir nettement posée par Vallon devant la Société médico-psychologique (1), à propos d'un prévenu qu'il avait eu à examiner :

Obs. XXVIII. Il s'agit d'un individu, âgé de 47 ans, arrêté pour une escroquerie de 3.525 francs au détriment d'un bijoutier.

Une fois à Mazas, X... écrit à sa femme des lettres dans lesquelles il dit se sentir devenir fou.

Soumis àl'examen de Vallon, il accuse les troubles suivants : « Par moments, je perds la tête, j'ai commis des actes d'idiot et quelqu'un m'aurait dit que j'étais un imbécile, j'aurais haussé les épaules. Figurez-vous que j'entrais

(1) Annales médico-psych., 1898, t. VII, p. 116.

dans des magasins et que j'envoyais des marchandises à Pierre et à Paul, sans savoir pourquoi. Je me suis fait faire des cartes au nom de divers magistrats, je ne sais pas pourquoi ; croyez-vous que c'est drôle ! Maintenant qu'on m'a reproché tout cela, je m'en rends compte, mais, dans le moment, je ne savais pas ce que je faisais. Du reste, ce n'est pas étonnant, j'ai eu tant de malheurs !... Je sens que si je reste là tout seul, je deviendrai fou ; il me vient de drôles d'idées, j'aurais aussi envie de pleurer que de chanter. C'est idiot, c'est idiot... Tenez, il paraît que j'ai fait envoyer par un bijoutier une montre à M. B..., substitut du procureur de la République, eh bien! je ne m'en souvenais plus ; on me l'a reproché depuis mon arrestation... Ah ! ma pauvre tête, elle va éclater. Ah ! ce n'est pas étonnant que je sois devenu fou à peu près, j'ai éprouvé tant de déboires. Croyezbien que je ne veux pas me faire passer pour plus malade que je ne suis, je ne simule pas la folie... ».

Vallon, ne trouvant rien dans la physionomie, la tenue, le langage de X... pouvant indiquer l'aliénation mentale, conclut à la simulation, et cela malgré certains actes commis par cet homme qui auraient pu faire penser qu'il était aliéné avant l'escroquerie qui lui était reprochée. Ces actes sont les suivants :

« Les actes déraisonnables, au moins en apparence, commis par X... dans le courant de l'année 1895, consistaient en commandes à divers fleuristes, bijoutiers, épiciers, marchands de meubles, sous les noms les plus respectables. Tantôt X..., se faisait passer pour le baron C..., ancien ambassadeur, tantôt pour M. A .., juge d'instruction, ou pour M. B..., substitut du procureur de la République, à Paris. Il faisait envoyer les commandes, soit à des adresses imaginaires où le marchand trouvait visage de bois, soit

aux adresses véritables des personnages dont il avait emprunté le nom. C'est ainsi que M. le substitut B... fut extrêmement surpris de recevoir un jour, d'une grande maison de bijouterie, une très belle montre qu'il s'empressa naturellement de refuser. Une autrefois, c'était M. le juge A..., qui renvoyait dans les mêmes conditions une magnifique corbeille de fleurs.

En décembre 1895, un mois environ avant son arrestation, X... se présente un soir, vers les six heures et demie, chez un marchand de costumes d'enfants et de lingerie ; il demande à voir des tours de cou et des ridicules en dentelles, disant qu'il voulait les offrir à ses nièces. Il choisit quatre ridicules et quatre tours de cou valant ensemble 128 francs, et donna comme adresse M. F..., juge d'instruction... >.

Ces actes absurdes, Vallon les considère, avec juste raison, à mon avis, comme simulés, à cause de la qualité des personnes, tous magistrats, auxquelles X... adressait ses envois ; cet homme craignait d'avoir maille à partir plus tard avec elles, cette crainte était d'ailleurs légitimée par la nature des affaires dont il s'occupait. Somme toute, X... avait commis cette « série d'actes en apparence absurdes dans le but de pouvoir, le moment venu, les alléguer comme une preuve de dérangement cérébral et, par suite, se concilier tout au moins l'indulgence des magistrats ».

C'est ce que Vallon désigne sous le nom de simulation préventive, par analogie avec ce qu'on appelle la détention préventive ; c'est ce que nous proposons d'appeler la pré- simulation.

A la séance suivante de la Société médico-psycho-

logique, Séglas communiquait une observation plus ou moins semblable à la précédente. Mais le plus beau cas de cet ordre que je connaisse est l'autobiographie que voici : (i)

Obs. XXIX. — Il y a trente ans, plus ou moins, un jeune militaire demande à mes parents la main de ma sœur avec le dessein apparent de l'épouser; un an plus tard, il rompt brusquement toute relation. Quinze jours après, ma sœur se suicide sans laisser aucune parole écrite explicative. On eut des doutes ; la justice intervint.

A l'autopsie, on constata qu'elle était enceinte de trois ou quatre mois, ce fut la révélation de tout le drame. La famille désolée de la perte de l'être aimé et de la tache jetée sur notre nom honorable, apprit bientôt que le séducteur se vantait publiquement des relations qu'il avait eues avec sa victime. Cet individu avait de bonnes relations dans la ville ; il appartenait à une noble famille du pays. Mon désir de me venger était continu, mais j'étais sûr, si je le faisais, que la justice serait injustement sévère à mon égard. Je dis injustement, car s'il peut y avoir au monde des vengeances justes, la mienne était de celles-là. Petit à petit la vengeance devint pour moi une obsession. Après de longues hésitations, je pensais que mon unique sauvegarde était dans la simulation de la folie, cette maladie me rendait irresponsable. Je demandais à un de mes amis, médecin, sans lui dire pourquoi, des renseignements sur les manifestations de la folie ; je les obtins et, de plus, il me remit un livre dont je n'oublierai jamais le titre : Questions médico- judiciaires sur les affections mentales, livre

(1) Ingegnieros. Loco citato, obs. XVI, p. 83.

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écrit par le professeur Lazzaretti. Plus ou moins bien informé, je commençais à simuler le délire des persécutions, de manière à ce que toutes les personnes avec lesquelles j'étais en relations journalières le remarquassent. Un mois plus tard, je châtiais pour toujours le séducteur de ma sœur dans un accès de paroxysme délirant que je simulais en le rencontrant dans la rue. Dans la prison, je passais pour fou à lier. Malgré les influences des parents du défunt, la justice se vit obligée de suspendre les poursuites à cause de mon aliénation ; le motif principal était que mon délire des persécutions s'était manifesté antérieurement au délit. L'affaire ayant été classée, on m'interna dans la maison des fous de la province, dont le directeur, mon ami, usa à mon égard de prévenances particulières, sans que lui vint jamais à l'esprit que ma folie pût être simulée. Dans les premiers jours, comme je feignais d'être agité, on me donna une douche froide d'une heuri et on m'appliqua un clystère si froid et avec tant de force qu'il me parut que l'eau m'en sortait par la bouche. A six mois de là, je commençai à guérir et, avant huit mois, je récupérais ma liberté, bien que restant soumis à la surveillance de la police. Je pris le parti d'émigrer dans ce pays où j'ai la satisfaction de m'être fait une situation par mon travail et d'être estimé.

La simulation préventive veut être connue, car en présence d'un prévenu ayant manifesté des troubles psychiques avant le crime commis par lui, on est toujours porté à penser à la réalité de la folie. On le voit, il n'en est rien dans certains cas et, par conséquent, le médecin doit rester sceptique, même en présence de l'antériorité des troubles psychiques,

et n'admettre celle-ci comme preuve de folie, que sous bénéfice d'inventaire.

Intra-simulation. — Je désigne sous ce nom, je le rappelle, la simulation de même époque que le crime, c'est-à-dire celle dans laquelle le criminel simule dès son arrestation ou même dès qu'il se sent soupçonné.

X... (obs. XIV) présente dès son arrestation les symptômes d'une mélancolie profonde. Alfred C... (obs. XVI) simule une dépression mélancolique avec crises délirantes, dès qu'il se sent soupçonné. M. . (obs. XVIII) commence à délirer dès son arrestation; de même B. A. (obs. XIX). Dans ces cas, il arrive volontiers que le criminel avait déjà dans l'esprit, avant son crime, l'idée de simuler, ainsi l'un d'eux qui jette de l'acide sulfurique à la figure de son ancienne maîtresse.

Je n'insiste pas davantage sur ce groupe de faits qu'il faut connaître, mais qui laisse l'esprit du médecin neutre en ce qui concerne la simulation et la non simulation, qui l'inclinerait plutôt cependant vers cette dernière.

Post- simulation. — Ici les observations abondent et constituent, je l'ai dit encore, la grande majorité des cas de simulation. Celle-ci débute alors plus ou moins longtemps après le crime, et, dans l'intervalle, le prévenu se montre complètement lucide.

Le prévenu se montre complètement lucide Mairet; Simulation de la folie. 10

dans l'intervalle. — Il me suffira, pour fixer les idées à ce sujet, de rappeler quelques-unes des observations que j'ai rapportées dans le chapitre précédent ou quelques autres.

Dérozier (obs. TI), accusé de multiples vols, montre dans ses premiers interrogatoires une lucidité et une sanité d'esprit parfaites.

Tant que l'identité de Simon, entré à la prison de Béziers sous un faux nom, n'est pas établie, cet homme ne manifeste aucun trouble délirant (obs: VIII).

Aussi longtemps que Delbès (obs. X), emprisonné sous l'inculpation de faux, peut espérer que sa cause n'est pas perdue, il lutte pied à pied contre l'accusation dont il est l'objet et se montre intelligent, habile et rusé. Mais lorsque le juge d'instruction, muni de renseignements complets, lui montre la fausseté de son assertion, son attitude change et, dès le lendemain matin, il délire.

Gérard (obs. XII), arrêté pour assassinat, répond d'abord avec présence d'esprit à l'interrogatoire que lui fait subir le commissaire de police, mais, à peine est-il conduit devant le juge d'instruction, il commence à déraisonner.

Etienne, interrogé par le juge d'instruction, se défend de façon fort intelligente; c'est seulement quelques jours plus tard qu'il manifeste un délire stupide et incohérent.

La simulation débute plus ou moins longtemps

après le crime. — Je pourrais multiplier les exemples de post-simulation ; ceux qui précèdent suffisent. Je ferai seulement remarquer que c'est plus ou moins longtemps après leur arrestation que les prévenus commencent à simuler, souvent au moment de leur comparution devant le juge d instruction, ou bien quand ils s'aperçoivent que leur cause est par trop mauvaise. Parfois, mais plus rarement, c'est plus tard encore : au moment d'être jugé, c'est le cas de A... (obs. I) ; en entendant prononcer sa condamnation, John Jacker (obs. XXIII) tombe frappé d'une attaque d'apoplexie ; après sa condamnation, K... (obs. XIII), condamné à mort à la fin de septembre, ne présente rien d'anormal jusqu'au 16 octobre, date à laquelle il commence à délirer.

Parfois enfin, et assez souvent, c'est pendant qu'il subit sa peine que l'individu simule : Baptistin (obs. VII) était depuis 4 mois à la maison pénitentiaire d'Aniane lorsqu'il commence à délirer. C'est pendant qu'il purgeait sa condamnation à la maison centrale de Nîmes que M... délire (obs. III).

Donc, le plus fréquemment, la simulation débute après le crime et son époque d'apparition est variable. Or, si, dans certains cas, cette époque ne jette pas de doute dans l'esprit du médecin, ainsi, d'une manière générale, quand il s'agit d'individus simulant après leur condamnation, il n'en est pas de même quand la simulation survient avant cette dernière, sans cause immédiate et alors qu'entre le crime et elle l'individu avait une intelligence parfaitement

lucide. Pareille apparition doit, en effet, forcément faire naître des doutes dans l'esprit du médecin et ces doutes, simple présomption parfois, prendront davantage d'importance d'autres fois ; par exemple, quand le prévenu simulera après avoir usé avec habileté de tous les moyens de défense et se verra, pour ainsi dire, vaincu.

En résumé, envisagée comme moyen propre à faire naître des doutes dans Vesprit du médecin et à servir plus tard d'élément de diagnostic, V époque a" apparition des troubles délirants peut avoir, suivant les cas, ou bien un rôle nul ou bien un rôle plus ou moins important, parfois très important .

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