MODE DE DÉVELOPPEMENT DE LA FOLIE SIMULÉE
« Rien n'est plus rare, dit A. Foville (i), malgré l'opinion contraire répandue parmi les gens du monde et dans un si grand nombre d'oeuvres de fantaisie, que l'explosion subite de la folie ; presque toujours, alors même que les apparences sont de nature à faire croire à ce brusque début, en étudiant avec attention les antécédents du malade, on constatera l'existence d'une période d'incubation plus ou moins longue, puis celle d'une période prodromique plus ou moins nettement accusée. »
(1) Art. Folie. In Nouveau dictionnaire de méd. et de chirurgie pratique, 1872, p. 237.
Cette remarque est en complet accord avec l'observation clinique. Il est même des formes d'aliénation mentale qui jamais ne débutent brusquement, qui sont toujours le résultat d'une lente évolution, ainsi les folies à délire systématisé, telles que la folie des persécutions, la mégalomanie. Par suite, quand chez un prévenu apparaît brusquement une de ces formes, le médecin doit avoir plus que des doutes sur la réalité de l'existence de la folie.
C'est le cas, par exemple, de Marius, pour la folie des persécutions. Cet homme, suivi pendant des années à Montdevergues par mon si distingué collègue Pichenot, n'avait jamais manifesté de délire ; évadé de cet établissement, il se fait arrêter à Montpellier et, immédiatement après, il affecte toutes les allures d'un persécuté arrivé même à une période •avancée de sa maladie. C'était trop, malgré les apparences cliniques revêtues par son délire, il était certain qu'il simulait, et, en effet, démasqué, tout rentrait dans Tordre
C'est, pour la mégalomanie, le cas de S.. , rapporté par Casper. S.. , avant de se dire un beau jour prince du sang, n'avait, depuis son arrestation, manifesté aucun trouble délirant.
Dans les aliénations mentales à délire général, manie, stupidité, lypémanie, il en va différemment. Certes, le début brusque est ici encore l'exception, mais il peut exister et, par conséquent, lorsqu'on le constate chez un prévenu, si on doit avoir des doutes, ces doutes n'auront pas l'importance qu'ils ont dans
les cas précédents, surtout si la folie suit immédiatement l'arrestation, c'est-à-dire une commotion morale intense. Lorsqu'il en est différemment, lorsque la folie apparaît brusquement plus ou moins longtemps après l'arrestation, alors que, comme chez Delbès et chez d'autres, le prévenu a épuisé tous ses mo}'ens de défense, le doute aura beaucoup plus de consistance.
Donc, la brusquerie d' apparition des troubles délirants chez un prévenu, peu importe la forme revêtue par eux, doit toujours faire naître des doutes dans V esprit du médecin.
Ces doutes seront plus ou moins forts suivant les cas ; plus faibles lorsque la folie affectera les apparences d'une folie à délire général, ils acquéreront une importance considérable, capitale même, quand elle aura les allures d'une aliénation mentale à délire partiel.
Les antécédents du prévenu, les mobiles du crime, l'époque et le mode d'apparition des troubles psychiques pourront donc faire naître dans l'esprit du médecin des doutes sur une simulation possible et lui fournir des éléments importants pour diagnostiquer celle-ci. Mais où trouvera-t-il ces éléments ?
Est-ce auprès du prévenu ? Si celui-ci est un simulateur, il aura beaucoup de chance pour obtenir des rensenseignents mensongers.
Est-ce en faisant une enquête lui-même ? Les résultats en seraient trop précaires; il ne pourrait,
en effet, attacher grande importance à des réponses trop souvent intéressées.
Ces éléments, il les demandera au dossier judiciaire et, si ce dossier ne contient pas des renseignements suffisants pour éclairer sa religion sur tous les points, il priera les magistrats d'ordonner une enquête pour les compléter. Pour cela, il précisera, dans un questionnaire, les points sur lesquels il désire que celle-ci porte. Une semblable enquête faite officiellement a beaucoup plus de chance d'être véridique qu'une enquête personnelle; toutefois, faut-il encore qu'il garde un certain scepticisme à son endroit; il devra l'étudier avec soin, savoir la lire.
Il ne faut pas oublier, en effet, que les parents, les amis, les voisins mêmes; par affection, intérêt ou commisération peuvent se laisser aller à exagérer l'état mental du prévenu ou même à affirmer faussement l'existence chez lui d'un état pathologique.
C'est le cas, par exemple, de B. A... (obs XIX), ce mégalomane, dont j'ai rapporté l'histoire à propos de la simulation préventive, chez lequel, sous l'influence des instigations de son avocat, différentes personnes avaient affirmé faussement l'existence d'idées de grandeur antérieures au crime.
C'est le cas d'un autre mégalomane dont je dirai plus tard l'histoire d'après Casper (obs. XXVII) ; sa femme affirmait que les idées de grandeur qu'il émettait étaient antérieures au crime, alors qu'une enquête approfondie démontra le contraire.
C'est le cas encore d'un imbécile exagérateur que
j'observe en ce moment et dont je donnerai l'observation dans le chapitre consacré aux aliénés simulateurs. Tout son village, maire, instituteur, personnes notables, s'accordent pour regarder cet homme comme un individu absolument incapable de se conduire, tandis que c'est un simple débile (obs. XLIII).