‹ La simulation de la folieChapitre 27 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eléments de doute et de diagnostic (suite)

Les antécédents du simulateur, les mobiles du crime, l'époque et le mode d'apparition de la simulation nous étant connus comme éléments de doute et de diagnostic, il nous reste à étudier ceux de ces éléments fournis par l'expression symptomatique de la simulation, c'est-à-dire par l'examen direct.

Constitués, je l'ai dit, par des ombres, par des incorrections portées au tableau clinique de la folie, il est nécessaire que le médecin, pour les apercevoir et les apprécier, ait une connaissance précise de cette maladie et de ses différentes formes cliniques. Nous verrons, en effet, ces ombres être constituées, plus particulièrement, par des symptômes non cliniques ou à expression défectueuse, mal coordonnés entre eux, et par une évolution anormale de ces symptômes ou du délire envisagé d'une manière générale, etc.

Malheureusement, un trop grand nombre de médecins ne connaissent pas suffisamment la folie pour que ces incorrections les frappent suffisamment et cependant tous peuvent se trouver placés, du jour au lendemain, en face du grave problème delà simu-

lation. C'est pourquoi, désirant être utile au plus grand nombre, j'ai cru bon, dans le chapitre précédent, de rappeler les côtés par lesquels la simulation peut revêtir, parfois à s'y méprendre, le masque de la folie et je crois utile de faire précéder, dans ce qui va suivre, l'étude des ombres portées sur la simulation au tableau clinique de la folie vraie, d'un résumé des principaux symptômes de chacune des formes de cette dernière que peut feindre le simulateur. Dans ce résumé, j'insisterai seulement sur les points me paraissant utiles pour le but que je poursuis.

Ceci établi, comment se comportera le médecin dans son examen ? D'une manière générale, comme il se comporterait vis-à-vis d'un aliéné vrai, avec cependant certaines précautions.

Lorsque le médecin se trouve en présence d'un aliéné, il provoque, par son interrogatoire, les différentes manifestations du délire ; il n'en sera plus ainsi, du moins au début, lorsqu'il sera en présence d'un prévenu ; sinon, il fournirait à celui-ci des indications pouvant être mises à profit par lui pour alimenter et préciser sa simulation. Il devra laisser le prévenu étaler lui-même son délire, se contentant de le suivre et d'observer.

Il devra faire plus encore; avant d'accepter, comme pathologiques, les symptômes observés par lui ou accusés par le prévenu, il devra les étudier de près, voir s'ils ont réellement l'expression et les allures de symptômes pathologiques. Il devra, en outre, relever

toute attitude, toute expression ne lui paraissant pas en harmonie avec les idées délirantes exprimées et tout ce qui, dans les symptômes et l'évolution du délire, lui paraîtra incorrect. Or, pour pouvoir en agir ainsi, il faut que le sujet puisse être suivi d'une manière continue, du matin au soir et du soir au matin, et cela par un personnel habitué à l'observation des aliénés. Une pareille observation demande un milieu ad hoc.

Quel sera ce milieu d'observation?

Sera-ce la prison ? La prison ne réalise aucune des conditions requises pour un examen de cet ordre. On n'y trouve ni un personnel rompu à l'observation des aliénés, ni une surveillance possible de jour et de nuit. Certes, il y a bien les co-détenus du prévenu qui sont constamment aveclui, mais ils ont plus de tendance à tromper le médecin qu'à l'aider ; de sorte que, dans ce milieu, le médecin n'a pour asseoir son diagnostic que les visites qu'il fait au prévenu. Ces visites pourront être répétées, mais elles seront forcément assez courtes pour permettre au simulateur de soutenir avec succès son rôle pendant leur durée. Ce n'est que dans les cas où les incorrections sont très marquées que le diagnostic pourra être porté dans un semblable milieu.

Sera-ce l'asile des aliénés ? Là, il est certain que tout est réuni pour une observation attentive et de tous les instants; le personnel est stylé, il est habitué

à observer les aliénés, et une surveillance de tous les instants peut être exercée sur le prévenu ; le service médical lui-même peut suivre celui-ci aux différentes heures de la journée.

Toutefois, des objections d'ordre médical et d'ordre administratif peuvent être faites à ce milieu.

Objections médicales. — Si le prévenu est un simulateur, il trouvera à l'asile, des modèles à imiter et pourra perfectionner sa simulation. C'est ce qui s'est produit dans certains cas; ainsi, chez le simulateur dont j'ai rapporté l'observation d'après E. Laurent (obs. XVIII), ainsi chez d'autres.

Objections administratives . — Certaines administrations préfectorales — j'en connais — refusent l'admission dans un asile d'un individu simplement suspecté atteint d'aliénation mentale ; elles se basent pour cela sur la loi de 1838, qui veut que seuls, les individus, dont la folie est nettement établie par un certificat médical et par des pièces diverses, ont droit d'entrée dans un asile d'aliénés.

Ce scrupule est louable; est-il fondé? En voulant que, pour entrer dans un asile d'aliénés, l'individu soit muni d'un viatique assurant sa folie, le législateur a voulu sauvegarder la liberté individuelle ; or, à ce point de vue, être en prison ou dans un asile n'est-ce pas blanc bonnet pour bonnet blanc?

L'objection administrative est donc sans valeur et si l'objection médicale est d'un plus grand poids, elle n'a cependant pas l'importance que certains lui

accordent Nous verrons plus tard que, parmi les procédés,autres que l'examen direct et indirect, employés par le médecin pour dépister la simulation, il en est un consistant à suggérer certaines idées au simulateur. Si donc celui-ci, placé dans un asile, modifie son délire au contact de ce qu'il voit, il y aura là une véritable suggestion et, par suite, un élément de doute et de diagnostic. Il en a été ainsi chez Delbès, ce simulateur à forme de manie chronique dont j'ai rapporté l'observation d'après Marandon de Montyel (obs. X). Voici comment notre confrère s'exprime à ce sujet :

« Nous résolûmes alors, avec l'autorisation du docteur DARNIS, de le laisser en liberté au quartier des agités, pensant que le séjour dans un pareil milieu l'impressionnerait vivement et l'amènerait à des aveux...

«Nous n'eûmes qu'à nous louer d'avoir suivi cette voie. Durant la première semaine, Antoine Delbès ne fut nullement troublé de la vie en commun avec des fous agités et continua son perpétuel radotage. Pourtant un œil exercé à l'observation des aliénés pouvait déjà reconnaître qu'il étudiait avec soin tout ce qui se disait autour de lui, et modifiait peu à peu le type qu'il avait d'abord adopté. Ainsi en cellule il dormait bien, et maintenant ses nuits étaient agitées. Il ignorait, au début, que l'insomnie est un des symptômes les plus constants non seulement de la folie confirmée, mais encore de la folie en voie d'évolution. Depuis qu'il couchait en dortoir, il avait été édifié sur ce point, et il s'empressait de s'y conformer... Antoine Delbès, en cellule, était tranquille \ témoin de l'agitation qui régnait dans le quartier où on l'avait placé, il modifia ses allures,

et lui, qui passait ses journées assis ou couché, le voilà maintenant marchant à grands pas dans le jardin, agitant ses bras et ses jambes, traversant les plates-bandes et foulant aux pieds les fleurs. »

L'objection médicale tombe donc comme l'objection administrative et, à l'heure actuelle, le meilleur milieu, le seul possible, pour pratiquer un examen convenable d'un prévenu suspecté atteint d'aliénation mentale est l'asile d'aliénés. L'unique objection que j'aie à faire un semblable milieu, c'est que les prévenus peuvent s'en évader trop facilement.

Aussi, il devrait y avoir un milieu réunissant tous les autres avantages de l'asile et permettant une surveillance plus étroite que dans ce dernier. Il faudrait pour cela créer un quartier ou un service d'observation placé non dans un asile d'aliénés, mais dans un hospice. Dans ce quartier, outillé convenablement comme personnel et comme moyens de traitement et de surveillance, seraient placés, pour y être étudiés, tous les individus d'une région, civils et militaires, suspectés atteints d'aliénation mentale. La création d'un quartier semblable s'impose d'ailleurs pour des raisons multiples que je puis indiquer ici.

Un autre facteur que le milieu est nécessaire dans la très grande majorité des cas, pour dépister les incorrections cliniques de la simulation, c'est celui indiqué déjà par SiLVATicus,le temps. Il est, en effet, des individus qui simulent tellement bien qu'il faut lasser leur patience, et Silvaticus est dans le vrai

quand il dit : « Il est vraisemblable qu'une folie, même feinte habilement, pourra se démasquer de différentes façons au bout d'un certain laps de temps, ainsi que cela a été observé. »

Au fur et à mesure que les doutes se préciseront dans son esprit, le médecin pourra en faire part au prévenu et, à un moment donné, lui dire sa conviction et essayer de provoquer ses aveux. Ces aveux sont, en effet, d'un grand poids, pour confirmer les doutes et affirmer le diagnostic de simulation. Aussi, le médecin, pour les obtenir, recourt volontiers à certains procédés que nous retrouverons plus tard.

- Cela dit, abordons l'étude des ombres portées par la simulation au tableau clinique de la folie. Ces ombres, il est nécessaire que nous les recherchions dans chacune des formes que l'observation nous a montrées pouvoir être feintes. Nous suivrons pour cela l'ordre que nous avons admis dans le précédent chapitre.

FORME ATYPIQUE

Par le seul exposé que j'ai fait précédemment ou mieux par la relation de l'observation clinique de Dérozier sur laquelle j'ai établi la forme atypique, j'ai forcément mis en relief les principaux éléments susceptibles de faire naître le doute dans l'esprit du médecin.

Dans cette forme, en effet, il n'y a rien de clini-

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que, qu'on envisage les différents symptômes pris en eux-mêmes, ou dans leur ensemble, ou qu'on envisage les réponses de l'individu ; tout fait naître jci le doute, tout même impose au médecin l'idée de simulation. Inutile de m'appesantir davantage sur ces points, ce serait revenir à ce que j'ai dit antérieurement; j'y renvoie donc. Je veux seulement attirer l'attention sur une particularité.

Dans l'observation de Dérozier, l'absurdité des réponses s'affirme dans ce fait que celles-ci ne sont même pas adéquates à la question posée. Exemple : quand on lui demande son âge, Dérozier répond 245 francs 35 centimes. Comme le fait remarquer Morel, ces réponses ne sont pas celles d'un aliéné ; si celui-ci viole fatalement bien des règles de la logique, il ne peut penser que sous certaines formes déterminées.

Dans certains cas, rentrant dans la catégorie des simulateurs que nous étudions, il n'en va plus ainsi, les réponses sont adéquates aux demandes posées, et, si elles sont absurdes, c'est parce que l'erreur est par trop grossière, étant donnée la récente apparition de la démence. Ainsi, pour certaines réponses que fait Blanc dont nous retrouverons plus tard l'observation :

D. — Quel âge avez-vous ? — R. Trente ou quarante ans.

Pareille réponse indique un affaiblissement intellectuel marqué et, par suite, l'existence de troubles

délirants remontant très haut, or, Blanc manifeste semblables troubles depuis quelques jours seulement.

L'absurdité des réponses peut s'affirmer d'autres façons : le docteur Combes demande à Blanc de lire ce qui est écrit sur la porte (il est écrit entrée du préau), Blanc lit : il est perdu.

Mais peu importe la modalité de l'absurdité des réponses dans la forme atypique, cette absurdité a toujours la même origine, la croyance pour le simulateur qu'absurdité et folie sont synonymes.

A ces causes de doute, s'en joignent d'autres, telle la suivante : Dérozier et Blanc réfléchissent avant de répondre, c'est-à-dire, àl'inverse de l'aliéné, préparent et combinent leurs réponses.

Tout choque donc le médecin dans les symptômes présentés par le simulateur dans la forme atypique : qualité, exagération, absurdité, discordance ; tout lui est ainsi sujet à doute et lui impose, pour ainsi dire, l'idée de simulation.

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