STUPIDITÉ
Résumé symptomatique. — La physionomie du stupide est l'inverse de celle du maniaque; alors que tout est en activité chez celui-ci, tout est en sommeil chez celui-là. Voyez le stupide assis sur sa chaise ou debout, tassé sur lui-même, la tête inclinée sur sa poitrine, ses bras retombant le long de son corps, les extrémités froides, violacées, souvent œdématiées; tâtez-lui le pouls et vous trouverez un pouls petit, dépressible et d'autant plus fréquent que les troubles circulatoires périphériques sont plus marqués; relevez-lui la tête et vous verrez des traits flasques, une physionomie et un regard sans expression; soulevez-lui le bras et, lorsque la stupeur est marquée, ce bras se maintiendra pendant un temps assez long dans la position que vous lui aurez donnée et reviendra lentement et progressivement à sa situation première; dans les cas plus légers, cet état catatonique du système musculaire n'existe pas, mais jamais le muscle ne retombe lourdement comme dans les cas de paralysie flasque.
Tout ce qui l'entoure est indifférent au stupide ; interrogez-le et ce ne sera souvent qu'en le secouant fortement que vous obtiendrez un regard vous faisant comprendre qu'il a entendu et plus difficilement encore quelques mots ou quelques monosyllabes provivant qu'il vous a compris. Parfois même, vous n'obtiendrez rien, centres d'association et centres de perception sont dans la torpeur; le stupide ne pense à rien, il l'affirme lorsqu'il sort de sa stupidité.
Suivez-le dans le courant de la journée et vous le trouvez toujours immobile à la même place, dans la même attitude, sans initiative aucune, laissant aller sous lui ses urines et ses matières fécales ; non seulement il ne songe pas à man-
ger, mais il refuse même de le faire, si bien qu'on est obligé de le nourrir à la sonde œsophagienne, ses échanges sont d'ailleurs diminués.
La description qui précède se rapporte aux cas où la stupidité est très marquée; elle peut l'être moins, mais toujours le stupide reste indifférent à ce qui se passe autour de lui.
Parfois, la physionomie, au lieu de ne rien exprimer, exprime la tristesse et parfois on peut constater du délire, délire dans lequel les hallucinations jouent un rôle important.
Ombres portées par la simulation au tableau clinique de la stupidité. — La stupidité se réduisant, somme toute, à de l'inertie, on pourrait croire sa simulation facile et c'est probablement ce qui la fait choisir à d'assez nombreux simulateurs. Cependant, sans même parler des troubles physiques propres à cette forme de folie, en particulier de ceux relevant du système musculaire et de la circulation, quel effort de volonté ne faut-il pas pour conserver du soir au matin et du matin au soir, et cela pendant des jours, l'attitude que nous venons de retracer ! A en croire certaines observations, il est des simulateurs qui peuvent fournir un semblable effort; mais, le plus généralement il existe des notes discordantes dans l'expression symptomatique de la maladie. Ces notes sont diverses; l'observation suivante, que je résume d'après Bonnet et Bulard (i^, nous donne le plus grand nombre d'entre elles.
(1) Ann. méd. psych., 1866, t. VIII, p. 349.
Obs. XXX. — Joseph Maire, âgé de 25 ans, est en prison pour une tentative d'homicide sur la personne de sa maîtresse.
Arrêté, il comparaît devant le juge d'instruction les 9 janvier et 3 février. A ces deux dates, à part quelques soupirs, quelques hésitations de peu de durée, il ne présente aucun trouble psychique, ses réponses sont nettes.
Au début de l'information, Maire a des réponses incohérentes, ses allures sont étranges, il refuse de manger, et la nuit il se lève et frappe à la porte pour sortir.
Un médecin commis pour l'examiner conclut à la sanité de son esprit. Transféré dans une autre prison, Maire modifie complètement ses allures, garde le mutisme et revêt les apparences de la stupidité ; il est soumis à l'examen médico-légal des docteurs Bonnet et Bulard. Voici comment il apparaît à ces derniers. Je cite:
« Il tient à peu près constamment les yeux baissés ; il marche les pieds collés à terre et à petits pas ; il s'arrête tout à coup et reste un temps considérable dans la posture suivante : tête baissée, dos voûté, bras légèrement étendus avec une main appuyée sur l'autre; s'il a besoin de se moucher, il laissera couler son nez, mais ne l'essuiera pas. Cette attitude est celle que nous observerons jusqu'à la fin de notre expertise. Il est impassible devant toute question; pas un muscle de son visage ne s'anime ; l'heure des repas le trouve incoercible ; il refuse de manger, et on croit devoir ne pas le forcer ; à l'heure du coucher, il faut le traîner au dortoir, et ce n'est que fort tard, quand tout le monde dort depuis longtemps, qu'il se décide à se mettre au lit ; son sommeil est bon. »
Voilà bien la physionomie du stupide, mais à côté des symptômes précédents, il en est d'autres qui étonnent.
Mairet ; Simulation de la folie. 12
D'abord, on remarque que, dans la journée, Maire se pose de préférence en une attitude de grand hébétement au carrefour de Vallée principale du. jardin, voulant ainsi bien se faire voir, mais dans cette attitude, son regard traduit des préoccupations que n'a pas le stupide.
Etant dans l'attitude que nous venons d'indiquer, Maire, de temps en temps tourne lentement la tête, sans cesser de V avoir baissée, et lance un regard oblique dans la direction d'où viennent les employés. On a déjà pu remarquer, principe qu'il suivra invariablement pendant deux mois, qu'il se courbe davantage et montre un automatisme plus intense, selon qu'il croit que les personnes qui arrivent ont, dans la maison, une qualité hiérarchique plus élevée.
Le lendemain, nous l'observons attentivement à distance. Il est évident, pour un œil exercé, que Y attitude d'hébétement est forcée. 'On le regarde de suite, sans quitter sa place, un quart d'heure environ. Il ne quitte pas la sienne non plus; mais, avec une lenteur admirablement étudiée, il tourne de temps en temps la tête du côté de V observateur. On passe alors brusquement près de lui, sans paraître y faire attention, et on engage une conversation avec les malades, en allant des plus éloignés aux plus rapprochés, et en ne cessant pas de disséquer tous ses mouvements. 77 est extrêmement manifeste qu'il observe et étudie nos impressions comme nous étudions ses allures. Or, impassibilité de tout son corps; mais la tête tourne ou se lève avec une lenteur graduée pour retomber, par exemple, plus rapidement, et l'on peut voir déjà, à cette première tentative d'inspection que Vœilest vif, intelligent et scrutateur, et cela d'autant plus que la réceptivité cérébrale est plus tendue par les efforts qu'elle fait pour courir au devant
des sensations. A mesure que nous approchons de lui pour parler à des malades qui Vavoisinent, l'attention paraît plus forte ; mais il sent qu'on est plus près de lui et qu'on peut davantage l'observer; sa tête baissée ne bouge plus, mais les paupières se lèvent assez fréquemment et Vœil se dirige vers nous. On passe près de lui sans vouloir se préoccuper de sa présence et converser; on a fait exprès de suivre la ligne droite oùil se trouve, et il se dérange un peu, de façon à laisser juste le chemin libre. A peine a-t-on fait dix pas qu'il se retourne, exactement comme une personne ordinaire, regarde un court instant, puis reprend sa première posture ; malheureusement pour lui, il s'est figuré, parce que nous avons fait exprès de passer tout d'abord en visite officielle des malades, que nous et ceux qui nous accompagnaient, ne laissions personne en arrière ; or, quelqu'un observait à distance, dans un massif, et a pu saisir le 'fait extrêmement important que nous signalons comme l'un des premiers symptômes diagnostics des recherches ultérieures.
J'ai souligné les passages montrant les discordances symptomatiqu.es que présente l'apparente stupidité de Maire. Ces discordances sont les suivantes:
Physionomie exprimant des préoccupations qui n'existent pas chez le stupide.
Regard n'ayant à certains moments rien du regard du stupide, mais étant celui de l'homme normal et exprimant, lui aussi, des préoccupations que n'a pas le stupide.
Attitude d'un individu qui ne vit pas isolé du
monde, mais qui observe et étudie les impressions des personnes qui l'entourent.
Exagération de l'hébétude et de la stupeur, suivant la qualité des personnes en présence desquelles il se trouve.
Mouvements brusques n'appartenant pas au stupide.
Ces incorrections ne sont pas spéciales à Maire, on les retrouve, d'une manière générale, chez tous les individus simulant la stupidité.
Parfois, certaines sont plus choquantes encore. La stupidité, par exemple, peut, comme l'agitation maniaque, ne se manifester qu'en présence du médecin.
D'autres fois, à l'inverse de ce qui se passe dans la stupidité vraie,le simulateurprêteraattention à ce qui se passe autour de lui ou fera certains actes. L'observationsuivante, que je résume encore d'après Bonnet et Bulard (i), souligne ces particularités:
Obs. XXXI. — Cunin est un héréditaire, il s'est fait arrêter comme incendiaire et tue un de ses co-détenus. L'attention est éveillée sur son état mental par un de nos confrères ; il est alors soumis à l'examen médico-légal de MM. Bonnet et Bulard.
Il aies allures générales du stupide, mais il présente des discordances symptomatiques.
Assis près de la porte, sur le bout d'un banc, il a les bras pendants. « Il reste immobile sans tourner, ou à peine, la
(1) Ann. méd. psychol., 1869, t. II, p. 238.
tête; mais son regard est loin d'être immobile; ses yeux vont successivement de l'un à l'autre des malades qui sont dans la salle; il suit attentivement tout ce qui se passe autour de lui. — Plusieurs fois, en le regardant à la dérobée, nous rencontrons son regard qui a Vair de chercher qui nous sommes et qu'il détourne quand nous le fixons. — On n'obtient d'abord pas de réponse, et ce n'est qu'en insistant longuement qu'on finit par obtenir un <» oui» bien bas et à peine articulé. Pendant que nous l'interrogeons ; il a souvent des mouvements automatiques des bras qui semblent bien singuliers... Il reste toute la journée à la même place; faisant à peine quelques mouvements. Toutes les paroles qu'il ait dites ont été pour satisfaire à des besoins naturels, parce que nous avions prescrit de ne pas lui offrir d'aliments et d'attendre qu'il en deman-' dât.
Les jours suivants le même état s'observe. Gunin se renferme même dans un absolu mutisme. — Il est au lit pour un ulcère suppurant de la cuisse; au premier abord, il ne semble pas y faire attention, mais c'est plus automatique que réel ; il s'occupe très bien de lui-même quand on a le dos tourné. Il en est de cela comme de son air hébété quand nous nous approchons de lui; à peine ne nous voit-il plus que sa physionomie quitte subitement son expression de torpeur ; son œil devient intelligent, et rien de ce qui se passe autour le lui ne lui est étranger; il observe tout très attentivement. — En notre absence,il sait très bien demander tout ce dont il a besoin dès qu'il voit qu'on l'oublie. »
Dans certains cas les réponses n'ont rien de clinique, sont atypiques. Exemple :
Obs. XXXII. — Dumarché, un autre stupide simulateur observé aussi par BONNET et Bulard (i), est contrarié lorsque les médecins l'examinent sans l'interroger et, sans qu'on lui demande rien, il dit à l'un d'eux qu'il l'a vu. Il présente, en outre, un symptôme que nous avons déjà rencontré dans la manie, ses réponses, quand il veut parler, sont absurdes. Exemples:
D. — En quelle année avez-vous été soldat?
R. — On me lie les bras et les jambes, on neveutpas me laisser aller promener. Je voudrais bien avoir mon chien pour aller en Pologne.
D. — Quel état avait votre père ?
R. — C'est une noblesse qui travaille.
D. — Pourquoi essayez-vous de me tromper ?
R. — (Très vivement). Je vous aime bien, vous ne m'avez pas fait de mal.
D. — Depuis combien de temps votre père ne vit-il plus avec votre mère ?
R. — Mon père n'est pas gentil, mais il est bon.
Dans les cas où la stupidité s'accompagne de délire, le simulateur, au milieu d'un langage incohérent, a certaines réponses qui prouvent qu'il a compris le sens de la question qu'on lui pose et se livre à des actes indiquant qu'il a conscience de lui-même et de sa situation. C'est le cas de K... (obs. XIII), qui simulait un état psychique avec privation de la mémoire et de la faculté de concevoir et de juger et qui prouvait çà et là, par un acte et un mot, qu'il possédait de la
(1) Ann. méd. psych., 1864, t. IV, p. 228.
mémoire, du jugement, de la réflexion, qu'il observait et pouvait penser.