‹ La simulation de la folieChapitre 31 sur 48 · FOLIE DES PERSÉCUTIONS · texte numérisé non relu

FOLIE DES PERSÉCUTIONS

Résumé symptomatique. — La folie des persécutions n'apparaît jamais brusquement, elle se développe lentement, progressivement et n'arrive à la période d'état qu'après une première période d'inquiétude. Une fois constituée, elle se traduit par des idées de persécutions étroitement unies à des hallucinations, plus particulièrement à des hallucinations de l'ouïe. La physionomie du persécuté reflète l'inquiétude, la méfiance et son attitude est, à certains moments, celle d'une personne qui écoute et répond à quelqu'un qui lui parlerait. Les hallucinations ont une netteté et une précision qui en imposent absolument au patient ; il ne peut mettre en doute leur réalité ; les idées de persécutions ne s'imposent pas moins à son esprit ; son intelligence est caduque vis-à-vis d'elles. Aussi il croit n'être ni malade, ni fou, il proteste avec énergie quand on le suspecte à cet égard et toute tentative pour essayer de le convaincre échoue misérablement. En dehors de ses idées délirantes, son intelligence est conservée, son raisonnement et son jugement peuvent s'exercer normalement; ses fonctions organiques se font régulièrement, seul le sommeil est parfois entravé par le délire.

On connaît l'évolution de cette maladie avec ses étapes successives, d'hallucinations, d'interprétation, de mégalomanie, de démence, toutes étapes très longues et demandant des mois, des années même pour être franchies.

Je n'insiste pas davantage sur ce résumé symptomatique, j'ajouterai seulement que le persécuté devenu criminel, se souvient parfaitement de l'acte commis par lui et ne le dissimule pas.

Ombres portées au tableau clinique par la simulation. — Parfois, la simulation se présente avec une physionomie clinique bien faite pour en imposer ; je n'en veux pour preuve que l'observation de Marius (obs. XVIII) et celle de Maumy que je rapporterait tout à l'heure d'après Garnier et Vallon ; ces médecins insistent sur l'habileté avec laquelle le prévenu simulait la folie.

Les simulateurs qui arrivent à ce degré de perfection sont généralement des individus qui ont vécu dans un asile d'aliénés et qui ne font qu'imiter des modèles observés par eux.

Parmi les observations de folie des persécutions simulées, il en est qui ne peuvent nous être d'aucune utilité pour le but que nous poursuivons, soit que la simulation n'ait guère été .qu'ébauchée, soit que le simulateur ait été trahi par quelqu'un auquel il s'est confié, soit pour quelque autre raison.

On trouvera deux exemples de cet ordre dans l'ouvrage d'iNG-EGNiEROs; l'un vise un simulateur que la seule menace de la bastonnade a suffi, pour démasquer ; l'autre a trait à un individu qui, ayant frappé

sa femme, simule un délire de jalousie et de persécutions pour échapper à la justice. Malheureusement pour lui, il confie sa feinte à sa femme qui, effrayée de le voir redevenir libre, va tout raconter au juge.

Toutefois, ces observations élaguées, il en reste d'autres qui nous fournissent des éléments précieux. Je retiendrai plus particulièrement les quatre suivantes :

La première est rapportée par Casper (i), je la résume en soulignant les éléments qui font naître dans l'esprit de ce médecin des doutes sur la réalité de la folie. Ces éléments sont tirés de V expression de la physionomie et de ce fait que le prévenu dit souffrir de « manie de persécution ». Or jamais un persécuté n'emploiera semblable expression, jamais, comme je le dis dans le résumé qui précède, il ne reconnaîtra être malade.

Obs. XXXIV. — Teck est un grand criminel condamné de nombreuses fois pour vol ou autres délits et, en dernier lieu, à sept ans de travaux forcés. Pendant qu'il purgeait cette peine, il simule la folie dans le but de changer de prison et plus particulièrement d'être transporté à l'hôpital de la Charité. On le soumet à l'examen de Casper.

Il émet deux ordres d'idées délirantes, des idées de persécutions et des idées de grandeur, mais il est surtout persécuté. Il dit être électrisé par des forces invisibles et avoir

(1) Casper. Traité pratique de médecine légale, 1882, t. I, p. 290.

inventé une voiture marchant plus vite que le chemin de fer et devant contribuer à diminuer la chèreté des vivres, etc.

Mais son regard n'a rien du regard du persécuté, il n: 'exprime que V effronterie et Teck s^oublie souvent, en accompagnant ses propos incohérents par un sourire singulier, qui prouve qu'il se moque lui-même de ce qu'il raconte; de plus il dit souffrir de « manie de persécution ».

Ces deux particularités font naturellement naître des doutes dans l'esprit de CASPER, surtout la dernière, à propos de laquelle il s'exprime ainsi :

« Cette expression, prise dans la nomenclature scientifique des auteurs modernes, a été retenue par Teck, qui la répète, sans se douter qu'elle devient pour lui un indice de simulation préparée.

«Jamais un malade n'avouera qu'il souffre de « manie de persécution», et même il ne croira pas le médecin qui le lui dira. Du moment que Teck sait que sa «manie de persécution » est une manie, il sait qu'il n'est pas électrisé >>.

La seconde observation vise I..., cet individu observé par Langlois et dont j'ai déjà parlé à propos de la simulation préventive.

I... tente, on s'en souvient, d'assassiner une femme qu'il aime et refuse de se donner à lui. Il simule un délire des persécutions ; les gens du quartier riaient dès qu'il tournait le dos; la police le persécutait, on avait installé chez une fille soumise du voisinage une machine pour le tourmenter, et, un soir, il aurait vu entrer dans sa chambre une espèce de fumée avec des bonshommes qui dansaient dedans.

Mis en observation à l'asile de Maréville, des éléments de divers ordres amènent Langlois à penser,

puis à admetttre que I... simulait : Ces éléments proviennent : du mobile qui a poussé cet homme à tuer; de l'expression de sa physionomie ; de ce fait que I. .., comme Teck, disait être fou ; des contradictions flagrantes dans la description que I... faisait de ses hallucinations .

Le mobile qui a poussé I... à tuer n'a rien de pathologique et cependant cet homme se disait persécuté avant le crime commis par lui. Or, comme le dit Langlois, si «l'aliéné tourmenté par ses idées de persécutions cherche à se débarrasser de ses ennemis, il ne frappe pas une femme pour laquelle il a une passion violente.»

L'expression de la physionomie n'a rien de celle du persécuté halluciné avec son inquiétude et son attitude si particulière vis-à-vis de ses hallucinations.

I. ., une fois arrêté, dit: «Faites de moi ce que vous voudrez, je suis fou», commettant ainsi, à l'instar de Teck, une grave erreur clinique.

Des contradictions flagrantes dans la description que I... fait de ses hallucinations. «Tout d'abord il avait répondu qu'il n'avait jamais vu ses persécuteurs, mais bientôt il paraît se raviser et le soir, à la contre visite de l'interne, il se met à décrire les agents qui le poursuivaient. Plus tard enfin, il changea d'attitude dans la crainte d'être enfermé à Maréville. »

Nous empruntons, en la résumant, la troisième observation aux docteurs Garnier et Vallon. Dans ce cas, les éléments qui font naître le doute sont

multiples et se tirent de l'expression de la physionomie, des réticences dans les réponses, d'une soi-disant perte de la mémoire relativement au crime commis, d'un changement d'attitude suivant les milieux.

Obs. XXXV. — Maumy (i) a commis une tentative d'homicide volontaire sur la personne de sa femme, en la précipitant par une fenêtre du troisième étage. Quand les agents viennent pour le prendre, il refuse d'ouvrir et lance un fer à repasser à la tête de l'un deux. Devant le juge d'instruction, il dit que sa femme s'est jetée elle-même par la fenêtre et, une fois cette déclaration faite, il se livre à des divagations.

Soumis à l'examen des docteurs Garnier et VALLON, il se présente à eux de la façon suivante :

« Pendant trois mois, disent nos confrères, l'attitude de Maumy a toujours été identiquement la même à chacune de nos nombreuses visites: l'air sombre, la tête obstinément baissée, il ne quitte pas des yeux sa coiffure ou son numéro matricule qu'il remue machinalement entre ses doigts : de temps à autre seulement il lance un coup à"œil sournois, on dirait qu'il craint de trahir par son regard l'expression de sa pensée.C'est avec la plus grande peine que nous obtenons quelques rares réponses aux questions que nous lui posons, il faut, pour ainsi dire, lui arracher les paroles; ses réponses sont d'ailleurs très variables, et ne suivent jamais immédiatement la demande. Maumy semble réfléchir avant de parler. Ainsi, à cette question nettement formulée: est-il vrai que vous avez jeté votre femme par la fenêtre? Maumy tantôt ne répond pas, tantôt prononce les

(1) Archives de neurologie, 1895, t. XXIX, p. 161.

phrases suivantes : «Je ne l'ai pas jetée par la fenêtre, je n'aurais jamais eu ce courage. — Elle est peut-être tombée par la fenêtre à peu près comme moi. — Je ne l'ai pas jetée plus que vous. — Je n'en sais rien. — S'il y en a qui le savent, ils sont plus avancés que moi. — C'est peut-être elle qui s'est jetée par la fenêtre. — Je l'ai vue monter sur la fenêtre, mais elle ne s'est peut-être pas tuée. Elle ne doit pas être morte, elle n'était pas assez hardie pour se jeter par la fenêtre. — 11 me semble bien l'avoir vue se jeter par la fenêtre . »

« Quand nos interrogations deviennent trop pressantes, Maumy garde un mutisme obstiné ou, après un temps de réflexion, fait entendre des plaintes comme celles-ci : « On me donne de la nourriture fraudée qui me fait faire le fou. — On me fait des misères. — Avant, la police me suivait. — On m'électrise dans ma cellule par les regards (judas) de la porte. — Je n'ai pas besoin de parler pour qu'on se fiche de moi, on s'en fiche bien assez comme çà. — Le complot était peut-être bien fait à l'avance. — On me travaille par la physique. »

Envisagé dans son délire, Maumy est donc bien un persécuté, mais, comme le font remarquer Garnier et Vallon, «un vrai persécuté a une attitude tout autre ; il frappe pour se venger d'un individu qu'il considère comme un ennemi, pour faire cesser les persécutions auxquelles il est en butte, il est persuadé d'avoir le droit pour lui, aussi raconte-t-il les détails du crime pour lequel il est inculpé avec précision, sans rien nier, sans chercher à atténuer sa responsabilité, repoussant d'ailleurs toute imputation de folio. Le vrai persécuté n' a ni réticence, ni perte de la mémoire relativement à son crime. Ces ombres au tableau clinique ne sont pas les seules, V attitude de Maumy change

Mairet; Simulation de la folie. 13

suivant les milieux, il en arrive même à avouer sa simulation.

Envoyé de Mazas au dépôt, l'attitude de Maumy se modifie. « Sa physionomie, qui jusque là était demeurée immobile et impénétrable, s'épanouit, il cause volontiers et nous donne quelques renseignements. Il avoue qu'il n'a jamais aimé sa femme : « Nous n'étions pas de même idée tous les deux », nous dit- il, mais, quand on veut lui faire raconter les circonstances dans lesquelles il a commis son crime, il se dérobe. Nous lui faisons remarquer qu'i7 a avoué àM. le Juge d'instruction avoir précipité sa femme par la fenêtre. « Si j'ai avoué, dit-il, c'est que j'ai conté une colle». Nous lui demandons si au dépôt on le tourmente par la physique comme à Mazas ; il ne peut s'empêcher de rire et prétend ne plus se souvenir de ce qu'on lui faisait à Mazas; un jour, il finit même par reconnaître qu'il s'est moqué de nous, il disait qu'on le tourmentait, « il pensait nous mettre dedans et se déclare prêt à recommencer ».

« Et, en effet, envoyé à Mazas, Maumy reprend son attitude d'autrefois, il parle de physique et d'électricité, mais maintenant, en se plaignant des persécutions dont il est l'objet, il ne peut retenir un sourire, le sourire du menteur surpris ».

Je demande la quatrième observation au docteur Rey. Notre confrère nous montre dansce cas comme incorrections : une apparition trop rapide, pour ainsi dire, galopante des idées de grandeur ; des sympômes incorrects ; une perte de la mémoire qui jure avec l'époque d'apparition de la maladie.

Obs. XXXVI. — Le docteur Rey a été amené a exa-

miner, au point de vue médico-légal, un individu Z... P. arrêté pour escroqueries. Condamné à 13 mois de prison, notre homme qui, jusque-là, n'avait présenté aucun trouble psychique, se plaint à un moment donné des plus étranges sensations ; un ver s'est introduit dans son oreille droite occasionnant de la surdité, des troubles de la vue et d'atroces douleurs dans la tête; il est, ajoute-t-il, dans un état de maigreur qui le rend transparent ; il n'a plus d'ombre.

« II accuse aussi, les attribuant à la présence du ver, des absences de la mémoire qui, dit-il, ne veut pas lui servir, de sorte qu'il doit attendre des heures jusqu'à ce que l'insecte soit calmé... »

Z.'.. se dit, en outre, «en butte aux persécutions de ses co-détenus et dupersonnel de la prison; il accuse des hallucinations de la vue et de l'ouïe ; il nous fait connaître que par un système de correspondance, au moyen des barreaux de sa cellule, il sait ce qui se passe aux Indes et dans l'Afrique centrale, où il a une mission à remplir.

Plus tard, Z... affirme qu'en pétrissant des petits disques de mie de pain entre les doigts et durcis par une exposition aux rayons solaires, il obtient des pièces d'or.

Recherchant à quelle forme appartient le délire de Z. .., le docteur Rey pense qu'on pourrait y voir un délire mélancolique avec préoccupations hypochondriaques, idées de persécutions auxquelles aurait succédé bientôt un délire ambitieux et mystique et des idées de richesse et de satisfaction personnelle; ce serait un délire chronique systématisé (type Falret-Magnan).

Mais dans ce délire plusieurs particularités le frappent et font naître dans son esprit des doutes sur une simulation possible. C'est d'abord Y apparition trop rapide des idées de grandeur \ c'est ensuite V incorrection des symptômes

exposés par Z... ; ce sont enfin les troubles de la mémoire. Je laisse ici la parole au docteur Rey.

Parlant des idées de grandeur succédant aux idées de persécutions, il dit: «C'est bien là une évolution qu'on observe dans le délire chronique, mais elle n'offre jamais ce caractère en quelque sorte galopant. Il y a, au contraire, dans cette forme mentale des états stationnaires, des périodes de longue durée ; de plus, les symptômes que nous expose Z... sont souvent incorrects; nous savons bien que les hypochondriaques se plaignent à tous propos et en toute sincérité de maux imaginaires, mais les aliénés sont moins significatifs quand il s'agit de troubles sensoriels et notamment des hallucinations; ils n'en décrivent pas volontiers, encore moins spontanément, les caractères. Z..., au contraire, met trop de soins aies confier d'abord à son gardien, qu'il sait devoir nous rendre un compte exact de son attitude, et à nous-même quand nous négligeons intentionnellement de l'interroger sur ce point. >

Quant aux troubles de la mémoire invoqués par Z..., on ne les observe pas dans les états mentaux qu'il accuse, si ce n'est à la période terminale et avec des caractères bien différents.

Aux éléments de doute et de diagnostic que nous indiquions tout à l'heure, on peut ajouter le début brusque des troubles psychiques.

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