‹ La simulation de la folieChapitre 32 sur 48 · MÉGALOMANIE · texte numérisé non relu

MÉGALOMANIE

Comme les idées de persécutions, les idées de grandeur peuvent se rencontrer dans toutes les for-

mes de la folie, y compris la paralysie générale dont elles sont, on le sait, le délire favori; comme elles encore, les idées de grandeur peuvent, nous l'avons vu, exister dans la manie et le délire des persécutions simulées; comme elles enfin, elles peuvent résumer le tableau clinique de la simulation, constituant ainsi une véritable aliénation mentale, la mégalomanie. Ce sont les faits de ce dernier genre que je veux étudier ici, après avoir brièvement rappelé la physionomie clinique de la mégalomanie.

Résumé symptomatique.— Lorsque la mégalomanie est primitive, elle n'a jamais un début brusque, elle est toujours précédée d'une période prodromique et si, à un moment donné, le délire s'extériorise brusquement, il n'en est pas moins vrai que cette extériorisation est précédée d'une longue période de préparation. Exemple :

Obs. XXXVII. — Maurice est un excellent père de famille et un non moins excellent ouvrier cordonnier; tout le monde le regardait comme un homme d'une saine raison et d'un jugement droit; aussi, ses voisins et ses amis furent fort étonnés, lorsqu'un beau jour il se proclama le « représentant de Dieu sur la terre»; pour eux, Maurice était devenu brusquement fou. C'était une apparence ; depuis deux ans une modification profonde s'était produite en lui. Il n'était plus le même avec sa femme, se montrait emporté, nonchalant, préoccupé, et celle-ci remarquait qu'il écrivait beaucoup. Pendant un an, en dehors de ces modifications du caractère, il ne laissa rien voir qui put faire soupçonner une folie ; comme il travaillait moins, il avait

soin de retirer de l'argent qu'il avait déposé à la caisse d'épargne et, chaque semaine, il rapportait à sa femme le produit ordinaire de son travail. Durant la seconde année, le délire devint plus pressant, il abandonna son ouvrage de cordonnier et passa ses journées et une partie de ses nuits à écrire ; il écrivait, disait-il, des pièces de théâtre; sa femme le o-ourmandait, rien n'y faisait, et bientôt ilpritenvers elle une attitude hautaine, méprisante même, et lui avoua qu'il était Jeanne d'Arc et devait sauver la France. Mais à ce moment encore, Maurice pouvait suffisamment s'observer pour ne rien laisser paraître de son délire en dehors du cercle étroit de la famille et, pour ceux qui ne vivaient pas dans son intimité la plus proche, il passait pour un homme raisonnable.

Une fois la maladie constituée, le mégalomane prend une physionomie, une attitude et a» des gestes en rapport avec sa nouvelle situation sociale; sa face est colorée, sa parole est autoritaire, sa susceptibilité et son irritabilité grandes, et c'est avec un air de hauteur et souvent de mépris qu'il condescend à répondre à son interlocuteur; tout son moi est concentré vers ses idées de grandeur, celles-ci le dominent complètement. Parfois des hallucinations s'ajoutent à elles.

En dehors de ces idées, le mégalomane a conservé son intelligence, aussi cherche- t-il à expliquer sa transformation sociale.

Toutes les fonctions organiques du mégalomane s'accomplissent régulièrement.

Ombres portées au tableau clinique par la simulation. — L'observation clinique nous montre ces

ombres être diverses et se traduire plus particulièrement par un début brusque sans période prémonitoire; une habitude extérieure non en rapport avec les idées délirantes ; des inconséquences dans le délire; des symptômes hétérogènes ; un mobile criminel non pathologique.

Les deux observations suivantes, empruntées l'une à Casper, l'autre à Tardieu, mettent bien en relief ces ombres, surtout la première. Tout en respectant la narration de Casper et de Tardieu, je ferai, pour les besoins de l'exposition, des transpositions de paragraphes.

Obs. XXXVIII. — S..., âgé de 38 ans, est accusé de nombreux faux et de tentative d'empoisonnement. Il avait montré à des personnes, dont il voulait s'attirer la confiance, de faux papiers, d'après lesquels il devait avoir déposé une somme de io.ooo francs au trésor de la ville de N...

Dans ses interrogatoires devant le juge d'instruction, S... ne présente aucune trace d'aliénation mentale et se montre plutôt un menteur habile et raffiné.

Condamné a 6 ans de travaux forcés et à 6.200 écus d'amende, il supplie qu'on le laisse se mettre en rapport avec sa femme, afin de se procurer la somme nécessaire pour payer son amende. Cinq jours après, il délirait, et comme sa femme avait dit autrefois que son mari avait eu des moments de folie, on le soumit à l'examen de Casper.

S..., est un héréditaire, son frère est atteint d'aliénation mentale incurable, sa sœur a des moments d'absence. La

prédisposition se traduit chez lui par une pauvreté de l'intelligence, par de la légèreté et de l'excentricité.

Dans une lettre écrite au roi de Prusse, « il se présente comme prince du sang, le prie de le faire transporter au château royal pour que, sous les auspices de son cousin le roi, les affaires qu'entraînent pour lui sa naissance royale et d'autres fatalités de cette sorte aient une fin. » Au grand duc, il écrit qu'il est « le fils légitime du feu duc N..., de Mecklembourg-Strelitz. » Il dit qu'il serait d'autant plus facile de faire des recherches au moyen de son « ambassadeur > (qui n'était autre que son avocat H), que « le personnel de feu son père » était encore à sa cour. Mais <r afin que l'apanage de sa maison ne coûte pas trop cher au pays, il offrait ses services au roi de Prusse et laisserait au prince I... son héritage.

... Il parle de « sa majesté innée », il espère que le roi voudra bien oublier sa faute, puisqu'il peut lui être utile dans sa maison, dans son état et dans son armée. « Il suffit, dit-il, de donner ici quelques avis sur la Russie, il faut nous fortifier pour pouvoir faire front à ce colosse, il faut augmenter l'armée, mais il est grand temps aussi d'équiper une flotte pour notre Prusse. Ainsi, je veux créer une flotte, etc. »

Voilà bien un délire mégalomaniaque tel qu'on peut le rencontrer en clinique, mais les ombres au tableau sont multiples, je les indique :

Début des idées délirantes. — La femme de S..., interrogée sur les antécédents de son mari, dépose ainsi : « Il se lève souvent la nuit, se met à écrire pendant des heures entières, parle beaucoup de sa grande fortune et très souvent ne se souvient plus de rien le lendemain. Puis il n'est

pas rare qu'il me prenne pour une autre et dit, par exemple, la nuit qu'il voudrait savoir ce que dirait sa femme, si elle savait que je suis couchée près de lui ; souvent aussi il m'a raconté qu'il était le fils du feu duc de Mecklembourg- Strelitz. >

Cette déposition, on ne peut plus précise, semblait affirmer que la folie avait débuté chez S... bien avant l'acte criminel commis par lui et, par suite, portait à penser que cet homme était aliéné au moment de la perpétration de cet acte. Toutefois la folie de S... ne s'étant extériorisée qu'après la visite que lui avait faite sa femme à la prison, ou pouvait se demander s'il n'y avait pas eu entente entre les deux conjoints. Une expertise s'imposait et de multiples témoins furent entendus. Tous, même son .père, furent amenés à dire que, si S.... était le taré que nous connaissons, il n'était nullement aliéné; le témoignage de la femme S... n'était donc qu'un témoignage de complaisance. Il ne faut pas oublier, en effet, que semblables témoignages sont fréquents parmi les membres de la famille du prévenu qui ont tout intérêt à le faire passer pour aliéné et que, même des étrangers, sous l'influence de sollicitations intéressées, peuvent témoigner dans le même sens ; je n'en veux pour preuve que l'observation de B. A., ce mégalomane dont j'ai rapporté l'observation d'après ÏNGEGNiEROS.Une enquête approfondie est toujours nécessaire dans les cas de cet ordre, car si parfois elle est négative, comme chez S.. , elle peut être d'autres fois positive, ainsi chez un persécuté dont parle encore IngegnierOS. Chez cet homme, la folie s'extériorisa brusquement par un acte criminel, mais des renseignements précis démontrèrent qu'il était malade depuis longtemps.

Mobiles. — Donc, chez S..., à l'inverse de ce qui se passe dans la mégalomanie, la folie éclata après l'acte commis, sans période prémonitoire; aussi cet acte n'avait aucun rapport avec le délire c'était un acte criminel, reconnaissant comme mobile, un mobile physiologique, des embarras d'argent.

Habitude extérieure non en rapport avec les idées délirantes.— Tandis que le mégalomane reflète dans toute son habitude extérieure les idées délirantes qui l'obsèdent, tandis que souvent, comme le fait remarquer Calmeil (l), la tenue des mégalomanes est caractéristique, tandis qu'ils se drapent dans leurs vêtements, accrochent à ceux-ci des décorations, se couvrent des indices de leur dignité, tandis qu'ils prennent le costume, les manières des personnages historiques qu'ils se persuadent être, etc., tout autres sont l'extérieur, le maintien et la tenue de S...

« Malgré la modestie du costume des prisonniers, dit Casper, il est extraordinaire qu'un homme, qui se croit prince, se tiennent avec aussi peu de soin. Qu'on voie dans les maisons de fous les rois et les princes, que l'on compare leur maintien et leur fierté avec l'extérieur de S...! Il parle bien de son «auguste épouse » et de son futur héritier, mais d'une manière qui ne peut tromper que des écoliers et à travers laquelle on aperçoit la fraude».

Inconséquences dans le délire. — Dans ses conversations avec Casper, S... avoue que son frère aîné lui ressemble, que l'irascibilité est commune à toute la famille S..., que le père de l'avocat K... s'est marié avec la sœur de son

(l) Dictionn. méd., art. Monomanie.

père, oubliant ainsi qu'il est prince, tandis qu'un malade n'oublie jamais son rôle, car il ne le joue pas.

Symptômes hétérogènes. — S..., dit Casper, «prouve son mensonge lui-même en faisant du bruit le soir et en battant les prisonniers, ce qu'il n'a pas fait au commencement, et en prenant le parti de m'insulter seulement à ma troisième visite. Comme beaucoup de simulateurs, il a maladroitement entremêlé les symptômes de l'idée fixe à ceux de la fureur » .

Dans l'observation empruntée à Tardieu et que nous résumons, nous retrouvons comme ombres au tableau clinique : une physionomie et une tenue non en rapport avec les idées de supériorité et des symptômes hétérogènes .

Obs. XXXIX. — Charles est un repris de justice déjà trois fois condamné pour vols. Il s'introduit un jour dans la chambre de la demoiselle Michel, dans le but, dit-il, plus tard, une fois sa simulation découverte, de se procurer des aliments parce qu'il avait faim.

Lorsqu'on l'arrête, il invoque un tout autre mobile, il ne craint pas de dire qu'il avait des droits sur la fille Michel, en vertu d'anciennes relations intimes et d'un projet de mariage, qu'il voulait lui demander compte de sa conduite et la surprendre en défaut.

Interrogé par le commissaire de police, il prétend n'avoir d'autre nom que le régénérateur et tient des propos incohérents. Lasègue et Tardieu son chargés de l'examiner. Il accuse des idées de supériorité ; le non de Régénérateur qu'il se donne représente les facultés supérieures

dont les membres de sa famille et lui-même sont doués. Il a pour mission de régénérer le genre humain. Parmi les dons surnaturels qu'il possède, il a celui de guérir les sourds. A Villejuif, qu'il habite, chacun, dit-il, s'empresse de lui donner ce qui lui est nécessaire en retour des services qu'il prodigue.

Ces idées de grandeur jurent avec V expression de sa physionomie qui reflète la stupidité et avec la sordidité de sa tenue. «Ses cheveux longs étaient hérissés sur sa tête et dans un tel désordre qu'il eût été impossible de les démêler ; ils étaient, comme toute sa personne, d'une saleté repoussante; ses vêtements étaient sales et déchirés ; sa chemise, toujours entr'ouverte, laissait voir sa poitrine. Le prévenu affectait de n'avoir aucun soin de lui-même et de vivre dans une indifférence sordide ».

De plus, à l'inverse du mégalomane qui répond d'une manière sensée, lorsqu'on l'interroge en dehors de son délire, Charles répondait d'une façon absurde aux questions les plus simples. Voici, en effet, quelques-unes de ses réponses au magistrat instructeur.

D. Où preniez-vous vos repas avant votre arrestation ? — R. Je ne mange jamais, on m'a forcé à manger ; ça m'a fait mal. — D. Où demeuriez-vous ? — R. Un peu partout. — D. Vous ne vous appeliez pas le régénérateur ; qui donc pourrait nous fournir des renseignements sur vous ? — R. Il n'en faut pas; je n'appartiensplus à la vie. — D. Comment vous appelez-vous ? — R. Je ne m'appelle pas. — D. Où êtes-vous né ? — R. Je ne puis pas communiquer ; je ne communiquerai que quand la retraite finira.

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